Molière, Hugo : moderniser les classiques

Théâtre
vendredi 18 mars 2016

La reprise des grands classiques est fascinante et périlleuse. Pour le spectateur/trice et surtout pour les metteurs en scène et les acteurs/trices. Pour redonner vie à ces œuvres consacrées et en faire jaillir avec force l’universalité qui fait leur prestige, il faut sans prétendre égaler les auteurs éviter toute petitesse.

C’est ce qu’a tenté de faire Imad Assaf au Théâtre 12, en tirant la pièce du côté de la violence généralisée comme il s’en explique lui-même :“Si dans la farce de Molière le rire et la joie triomphent, la violence n’est jamais loin : violence des pères envers les fils, des maîtres envers les valets, du valet envers les pères, désir de vengeance, torture physique et morale, perpétuelles menaces de mort, de « coups d’épée dans le ventre », de « douzaine de coups de bâtons sur les épaules », de « gibet » la violence est omniprésente”.

Souligner la violence des rapports sociaux chez Molière

Il aurait pu ajouter, au cœur de nombreuses “comédies” montées en ce sens par Planchon ou Chéreau, la violence des maris envers les femmes, et masquée par la galanterie et la préciosité du langage la violence qu’était la totale dépendance de celles-ci à l’égard des hommes... Aussi dans ce qui est essentiellement, tout comme Les Fables de La Fontaine ou Les Caractères de La Bruyère, une critique virulente de la société de l’époque, insister sur cette brutalité des maîtres à l’égard des valets. La fourberie de Scapin et de ses confrères est la seule réponse possible à cette domination.

Or là, la violence est si générale et excessive, presque gratuite par moments, qu’elle escamote cet aspect fondamental de la pièce : la dénonciation de l’inégalité. D’ailleurs à quelque temps de là, je me suis carrément demandée : dans ce déchaînement, où est passé Scapin qui... aurait dû être le personnage central ?

Ceci pose le problème de la liberté de présentation des chefs d’oeuvre : jusqu’où peut aller la modernisation sans passer pour artificielle – une façon de mettre en avant son originalité et de faire passer ses propres préoccupations, interrogations, au risque de manquer l’essentiel : la leçon de Molière ou de tel autre, ce que précisément le spectateur/ la spectatrice est venu chercher ?

Bravo aux interprètes pleinEs de talent et de vigueur.

Hugo, la révolution et le progrès

Avec un texte romanesque comme celui de Victor Hugo, la difficulté est redoublée car il s’agit d’adapter une écriture flamboyante, lyrique, visionnaire en un montage d’extraits cherchant à restituer en un temps court le panoramique sur un siècle.

L’écueil est celui du style : pour être efficace le“résumé scénique” doit lui substituer des propos de “jointure” plus ternes, tourbe fade où scintillent les citations comme la déclaration de l’évêque à la fin : “la meilleure façon d’adorer Dieu est d’aimer sa femme” ou celle des révolutionnaires sur les barricades, montrant à la jeune recrue aristocratique la façon de s’y tenir : “À l’aise pour mourir, confortable pour tuer”. Avec Hugo l’obstacle n’est pas insurmontable puisque maints passages de son livre, les plus puissants, sont de véritables “tirades”– du narrateur ou des personnages. On n’en a pas assez fait usage.

Qu’on nous en permette quelques-unes, dans le livre 3 des Misérables  :“Le Progrès est le mode de l’homme. La vie générale du Progrès s’appelle le genre humain ; le pas collectif du genre humain s’appelle le progrès. […] De là des troubles ; mais après ces troubles on reconnaît qu’il y a du chemin de fait. Jusqu’à ce que l’ordre, qui n’est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu’à ce que l’harmonie et l’unité règnent, le progrès aura pour étape les révolutions. [...] Le livre que le lecteur a sous les yeux, c’est […] la marche du mal au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l’appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir […]. Point de départ : la matière, point d’arrivée : l’âme”.Ce qui nous donne la nostalgie du texte dans son entier, grandiose.

Bravo pourtant à ce travail très soigné, au respect du fond de l’œuvre, lisible dans la présentation des différentes faces de la vie sociale, avec sa noirceur et ses émouvantes générosités, et au jeu sobre et juste des acteurs et actrices.

Marie-Claire Calmus

  • Les Fourberies de Scapin de Molière par la Tribu des Pendards au Théâtre 12, Centre d’Animation Maurice Ravel, 6 rue Maurice Ravel (Paris 12e).
  • Les Misérables de Victor Hugo par la Compagnie Chouchenko au Vingtième Théâtre, 7 rue des Plâtrières (Paris 20e).