Femmes en “zone de conflits”

Tribune féministe
jeudi 21 avril 2016

Les violences faites aux femmes dans les zones de conflits, dans les guerres ne sont pas une nouveauté.

Il ne s’agit pas de violences d’exception mais d’un continuum de violences : des “pratiques anciennes”, une “visibilité nouvelle”, ainsi que l’écrit Raphaëlle Branche, professeure d’Histoire à l’Université de Rouen, dans l’ouvrage Nouvelles guerres, l’état du monde, 2014 .

Violer les femmes, détruire les sociétés

Si la question apparaît dans de nombreux textes normatifs “encadrant” les guerres, le premier dès 1863 aux États-Unis punissant de mort les auteurs de viol, il faut évidemment citer la convention de Genève de 1949. Cette condamnation unanime, sur le papier, ne reflèterait pas des pratiques uniformes : il n’y a pas de loi biologique, universelle, mais des spécificités politiques et sociales ayant à voir avec la domination masculine et la structuration patriarcale des sociétés. L’auteure date la visibilité des violences sexuelles faites aux femmes durant les conflits armés à la guerre d’ex-Yougoslovie, en 1992. Un rapport est alors remis aux Nations unies, suivi de la résolution 798 dénonçant “le caractère massif, organisé et systématique des détentions et viols de femmes”. Les tribunaux internationaux (article 7, 1998) considèrent“toute forme de violence sexuelle [comme] des crimes de guerre, des crimes contre l’Humanité”.

Votée en 2000, la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies se focalise sur la protection des femmes, […] estimant qu’il est fondamental de les associer au processus de sortie de guerre”. Ces violences sexuelles sont le plus souvent perpétrées dans des lieux de détention, dans une impunité totale – ce qui interroge sur le rôle des forces d’interposition –comme dans l’immense camp jordanien de Zaatari où 120 000 personnes survivent et où des femmes syriennes subissent harcèlement sexuel, viol, mariage forcé, et ce, sans réaction de leur part.

Ces crimes conduisent les victimes à une forme de “mort sociale” : souvent reléguées par les familles, pour qui il s’agit d’une honte, d’une offense faite au groupe, interdites d’accès à des soins, ces femmes tombent parfois gravement malades (notamment du sida...).

Il faut aussi parler du Rwanda et de l’opération dite “turquoise” menée par la France, votée par une résolution de l’ONU du 22 juin 1994, pendant le génocide des Tutsi. Officiellement, il s’agissait de créer une zone humanitaire sûre. Or, cette opération a eu pour résultat de protéger des génocidaires Hutu et de donner carte blanche à des militaires français pour violer. Annie Faure (Médecins du Monde) a recueilli, en 2004, six plaintes. Et à ce jour, l’instruction est en cours au pôle “génocide et crime contre l’Humanité”, au tribunal de grande instance de Paris.

En octobre 2012, un collectif de solidarité se crée à la Parole errante à Montreuil.(contreviolsrwanda@yahoo.fr).

La guerre est genrée

En avril 2013, une représentante a été missionnée à l’ONU sur les questions de violences sexuelles dans les guerres, mais même si la nécessité de prévention et de réparation apparaît dans les textes, l’impunité reste la “règle” : des hommes en armes s’affranchissent toujours des lois, l’arme crée le meurtrier ; armés ils sont tout puissants et les violences s’exercent d’abord à l’encontre des femmes ainsi que le montre Sandrine Ricci dans son livre : “Avant de tuer les femmes, vous devez les violer”, “La guerre est genrée, comme la paix”, “Ces violences reflètent des rapports sociaux qui n’apparaissent pas et ne disparaissent pas avec les guerres”, écrit elle.

Ces rapports de domination, cette forme de “haine des femmes” que l’on tait, s’est révélée au Rwanda, où on estime que 500 000 femmes ont été violées, la plupart ont été tuées ensuite. Les survivantes qui ont témoigné décrivent des tortures affreuses spécialement réservées aux femmes. Aujourd’hui, au motif de la “nécessaire réconciliation”, celles-ci vivent dans une peur permanente car de nombreux bourreaux ont été relâchés et sont revenus au village. C’est la violence continuée, et toujours l’impunité.

Paroles de femmes contre les guerres

En octobre 2015, alors que nous étions à Pont-de-Buis, dans le Finistère, pour bloquer une usine d’armement (fabriquant notamment des munitions de flashball-LBD, voir L’Émancipation n° 1), c’était une année après l’assassinat de Rémi Fraisse par une grenade, arme de guerre, lancée par un gendarme, nous avons été plusieurs femmes à vouloir créer un groupe de travail sur ces questions : réfléchir, collecter textes et chants, faire vivre des analyses et des paroles de femmes contre les guerres, contre les armes, contre les violences, contre l’impunité. (1)

Nos recherches nous ont amenées à “rencontrer” Marcelle Capy qui écrivit en 1916 des textes résolument antimilitaristes, féministes, libertaires et écologistes dans La vague. Rencontre aussi avec Andrée Michel, née en 1920, sociologue qui a consacré l’essentiel de son travail au féminisme et à l’antimilitarisme à articuler contre les rapports de domination et le patriarcat. En 1985, reparaît La guerre contre les femmes, écriture efficace pour dénoncer “une clique d’hommes, âgés, riches, tout puissants qui au nom de la sécurité nationale organisent l’insécurité, en particulier celle des femmes”. Ce groupe ne demande qu’à s’enrichir de ce que nous glanerons, un chantier à ouvrir, à faire grandir, alors que l’on a pu lire récemment avec consternation dans l’ouvrage de M. Tanguy L’armée au féminin, ces femmes qui font l’armée française au XXIe siècle :elles sont 32 000 à “servir leur pays”, soit 15% des effectifs, moitié moins qu’en Israël. “Aujourd’hui l’armée les courtise”… le sourire d’Aurélie, la douceur de Gabrielle… “Elles témoignent avec une confiance, une fraîcheur émouvante que pour elles la vie est toujours un combat !”.

Bref, on a du boulot !

Emmanuelle

(1) Vente d’armes : 2015, une année record pour la France, http://www.europe1.fr/economie/ventes-darmes-2015-une-annee-record-pour-la-france-2522917