À propos du combat contre la guerre : lever quelques ambigüités

jeudi 19 mai 2016

Combattre les guerres, en particulier les guerres impérialistes et les expéditions coloniales, est une tradition du mouvement ouvrier, mais c’est une tradition dont la mise en œuvre fut – et demeure – souvent défaillante. Dès lors, quand un appel est lancé contre la guerre – ce qui est le cas avec l’appel “Contre la guerre, contre l’état de guerre” – on doit s’en féliciter, surtout quand cet appel vise d’abord l’impérialisme français.
Mais la réalisation d’un tel appel, à vocation unitaire, peut présenter quelques difficultés et se traduire par un texte comportant des points obscurs.

Le vendredi 15 février était constitué un collectif contre la guerre et l’état de guerre dont le texte fondateur fut diffusé par différents canaux (1).

La création de ce collectif s’inscrit dans la continuité d’un premier appel (“À quoi sert leur guerre”) publié le 24 novembre par Libération , et fut préparée par diverses réunions.

Cet appel a un mérite majeur : il cible “notre” propre impérialisme, bien qu’à vrai dire, ce n’est pas le nôtre, mais celui de la bourgeoisie française, que nous combattons, et avec laquelle nous ne rêvons pas de“vivre ensemble”, pour reprendre une formule chère aux medias… Mais il est vrai que cette vieille bourgeoisie exerce une pression décisive sur les organisations du mouvement ouvrier français. Chacun a en mémoire ce que fut la politique de la vieille SFIO (vote des crédits de guerre en 1914 et soutien au colonialisme) mais aussi celle du PCF une fois celui-ci stalinisé, qui le conduisit par exemple à dénoncer l’insurrection algérienne en 1954.

Sur ce plan, le texte a le mérite de la clarté : “nous nous opposons aux guerres d’ingérence et de spoliations – donc à tous les impérialismes. Mais nous sommes en France et c’est donc en France que nous pouvons nous battre en priorité contre « notre » propre impérialisme”.

De là découle la première exigencedu collectif : “L’arrêt immédiat des interventions françaises, le retrait des bases militaires, la fin des traités et alliances (OTAN…)”.

À cette exigence s’ajoutent la dénonciation des ventes d’armes, le combat contre la militarisation de la société et le soutien aux peuples en lutte.

Comment ne pas faire sien un tel appel ?

Un trou noir

Mais si l’on regarde de plus près les exemples retenus dans le texte, on est un peu interloqué par une absence de taille. Le texte rappelle à juste titre les interventions militaires en Irak, en Afghanistan, en Libye, au Mali et en Centrafrique. Mais se tait sur la Syrie.

Certes, diront certains, les bombes françaises ne représentent qu’une faible part des bombes lancées par la coalition sur la Syrie, mais c’est aussi le cas en Irak. Et c’est en septembre 2015 que Hollande a décidé d’étendre les interventions aériennes sur la Syrie.

En outre, dès lors que cet appel se veut une “réponse” à la situation ouverte par les attentats du 13 novembre, la proclamation de l’état d’urgence et les déclarations de Hollande selon lesquelles la France serait “en guerre” contre Daesh, comment ne pas mentionner la Syrie et ses millions de réfugiés ?

Et comment se taire sur la guerre menée par le régime de Bachar al-Assad et son armée et ses alliés contre le peuple syrien, à laquelle s’ajoutent les exactions de Daesh et les bombardements russes mais aussi américains et français ?

Cette absence est étonnante. Et l’on n’imagine pas un instant que ce point ait pu ne pas être discuté lors des réunions précédant la constitution du Collectif.

Un bref retour en arrière

Le même silence marque l’appel précurseur publié le 24 novembre, quelques jours après les attentats à Paris et Saint-Denis (2). Cet appel intitulé “À quoi sert leur guerre” était initié par une vingtaine d’“intellectuels” qui participeront ensuite au lancement de l’appel de février. Dans ce premier texte étaient mentionnés nombre de pays dans lesquels l’armée française est intervenue. On y trouvait l’Irak, la Libye et l’Afghanistan, et d’autres pays dont les régimes corrompus bénéficient de la protection française (Niger) et de la fourniture d’armes (Égypte, Arabie Saoudite).

Mais le mot Syrie en était absent et rien ne rappelait que ce pays était fracassé, depuis 2011, par la guerre menée par le régime d’al-Assad et ses alliés (russes et iraniens notamment). Comme si “la France” ne jouait aucun rôle dans ce conflit. Tout au plus était affirmée une exigence générale : “Il est urgent de nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien, mais contournent et nient les causes des désastres”.

Le refus de nommer la Syrie dans l’appel de février n’est donc pas un oubli, mais s’inscrit dans une continuité.

Une première tentative d’explication

Sur les raisons de ce silence, on peut formuler une hypothèse : ce serait là un moyen d’obtenir la signature de personnes et d’organisations ayant des positions divergentes sur la question syrienne. En effet, certaines ne condamnent pas les bombardements français en Syrie. C’est le cas de celles qui pensent que ces bombardements – censés ne toucher que Daesh – pourraient “aider” l’insurrection populaire syrienne en butte à l’armée de Bachar al-Assad et à la terreur organisée par Daesh. D’autres militants établissent une “hiérarchie” entre les divers bombardements, les bombes françaises étant jugées moins “pires” que celles envoyées par Poutine ou Bachar al-Assad.

D’autres, à l’opposé, sont hostiles à une toute intervention de l’armée française, mais pour les raisons les plus divergentes : certains le sont par pacifisme, tout en jugeant légitime l’insurrection populaire pacifique du printemps 2011. D’autres refusent toute intervention de l’impérialisme français, mais militent pour un soutien des organisations ouvrières et démocratiques au peuple syrien insurgé contre la dictature d’al-Assad. D’autres encore, à l’inverse, considèrent que mieux vaut Bachar al-Assad que Daesch, et proposent une solution “politique” incluant Bachar al-Assad. On a ainsi vu, fin mars, un journaliste de L’Humanité accepter, avec Thierry Mariani et divers sarkozystes, de rencontrer Bachar al-Assad (3).

Dans ces conditions, les initiateurs de l’appel auraient choisi d’éluder la question syrienne.

Et si le texte fondateur précise que le collectif contre la guerre soutient le “droit à l’autodétermination des peuples” et “apporte sa solidarité aux forces de résistance et d’émancipation”, cette formulation permet toutes les interprétations. Chacun peut voir une force émancipatrice selon sa foi. Ainsi, L’Humanité rend compte de la “libération” de Palmyre en présentant l’armée syrienne comme une force émancipatrice…

Un discours

Le silence de l’appel “contre la guerre et l’état de guerre ” au sujet de la Syrie ne résiste pourtant pas au fracas des bombes. Et les initiateurs de l’appel ne peuvent taire la question. Le 15 janvier, à l’occasion de la première réunion visant à constituer le collectif contre la guerre, Christine Delphy est chargée du discours introductif (il figure sur son blog), discours qui mentionne clairement la Syrie. Le point de départ en est la critique de “l’état de guerre” dans lequel – selon François Hollande – nous serions. À partir de là, le discours présente un conflit qui se réduirait à deux acteurs : la France (qui intervient dans le cadre de la coalition impérialiste) et Daesh. Avec cette précision : “aussi horrible que soit DAECH”, et à l’inverse de ce qu’a prétendu le pouvoir,“ce n’est pas DAECH qui a attaqué le premier la France”.

Et elle insiste : “oui, c’est la France qui a commencé. Depuis le 27 septembre très exactement en Syrie, depuis l’automne 2014 en Irak”.

Une telle formulation met mal à l’aise. Certes l’oratrice ne reconnaît pas à Daesh une quelconque circonstance atténuante. Et le texte du 24 novembre (dont elle est aussi co -signataire) affirmait clairement : “DAECH est l’un de nos pires ennemis : il massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les enfants, détruit le patrimoine mondial”.

Mais l’argument est au minimum maladroit.

Car cette présentation évacue l’essentiel : non, la guerre en Syrie ne se réduit pas à un conflit entre Daesh et la France. Non, la guerre en Syrie n’a pas commencé avec les bombardements français de septembre 2015. Elle a commencé au printemps 2011, avec la répression féroce des manifestations pacifiques (alors que Daesh n’existait pas), et a occasionné des centaines de milliers de morts, des millions d’exilés. Non, les attentats opérés par Daesh ne se réduisent pas à répliquer aux pays qui les bombarderaient (il suffit de prendre la liste des attentats, quasi quotidiens, qui fracassent des civils, du Bengladesh à la Tunisie).

Ce dont il faudrait ne pas parler

On ne peut oblitérer le fait que la question syrienne s’inscrit dans la vague révolutionnaire qui a balayé les pays arabes à partir de 2011. Cette vague s’est heurtée à la violence de la contre-révolution. À la tête de cette contre-révolution, en Syrie, il y a le régime de Bachar al-Assad que complète l’activité de Daesh.

Ne voir cette guerre qu’à travers le prisme d’un conflit entre la France et Daesh, c’est une vision singulièrement méprisante à l’égard du peuple syrien et de son combat pour les droits démocratiques (une vision de “dominant” ?).

C’est ignorer tout simplement les masses, et les forces sociales, antagoniques, qui composent ces peuples. Réduire l’histoire du Moyen-Orient à la seule question des interventions impérialistes, aussi importantes soient-elles, c’est nier qu’en Irak, en Iran, en Syrie et ailleurs, c’est de révolution et de contre-révolution qu’il s’agit. Et dans ce cadre, les impérialismes (français inclus) ont choisi : tout faire pour empêcher les révolutions d’être victorieuses.

C’est pourtant de là qu’il faut partir si l’on veut que le combat “contre la guerre” soit en même temps un combat au côté des peuples insurgés.

Un néo-campisme

Ce qui est redoutable, c’est une vision “anti-impérialiste” très particulière réduisant le monde à deux blocs monolithiques : les pays oppresseurs et les pays dominés. Dans l’un et l’autre camp, il n’y aurait plus de classes sociales antagoniques. C’est une pensée réduite à un triste sophisme : dans un pays opprimé, il n’y aurait que des opprimés, et seulement des oppresseurs dans les pays impérialistes.

Ce n’est pas sans rappeler la vision campiste qui se déployait dans la “gauche” à l’époque du stalinisme triomphant : le monde était ainsi partagé en deux blocs, l’un dirigé par l’URSS et l’autre par les USA. Dans ce monde imaginaire, la bureaucratie stalinienne était identifiée au socialisme, à l’économie planifiée et à la classe ouvrière russe, le tout étant censé ne faire qu’un bloc uni. Et c’était crime de lèse-Staline d’expliquer que la bureaucratie était une excroissance parasitaire ne pouvant survivre qu’en opprimant les travailleurs, c’était crime de lèse-bureaucrate de faire remarquer la capacité de cette bureaucratie et des bourgeoisies impérialistes à agir de concert contre toute révolution. On le vit pourtant bien quand les tueurs de Staline organisèrent la répression contre les militants révolutionnaires durant la guerre d’Espagne, on le vit quand Staline et Hitler dépecèrent la Pologne, on le vit tant de fois…

Jusqu’à ces années 80 où la bureaucratie, effrayée par les manifestations qui déferlaient pour la démocratie et l’indépendance des peuples, décida que le plus urgent était de rétablir le capitalisme. Ce qu’elle fit.

Les oligarques sont les héritiers de cette restauration.

On retrouve aujourd’hui un schéma de pensée analogue, néo-campiste. Il y aurait deux camps : les dominants (impérialistes) et les dominés nécessairement anti-impérialistes. Dans ce monde simplifié, Bachar al-Assad serait un anti-sioniste et un anti-impérialiste. Et les manifestants syriens ne peuvent être que manipulées par l’impérialisme. Devant l’indécence d’un tel propos, certains sont plus astucieux : ils concèdent que les manifestations du printemps 2011 étaient “légitimes et, au départ, pacifiques” mais disent qu’ensuite elles ont été instrumentalisées par des puissances étrangères et des forces “sectaires”. Dès lors, il faudrait “discuter de la situation actuelle avec les principaux acteurs politiques et ouvrir la voie à une solution politique négociée”, ce qui implique de trouver une solution avec al-Assad lui-même.

C’est ce qu’explique par exemple, en décembre 2012, un appel titré :“Stopper la guerre en Syrie : oui à la démocratie, non à l’intervention étrangère” lancé par une quinzaine de signataires, dont Étienne Balibar (4).

Le même Étienne Balibar sera l’un des premiers signataires de l’appel contre la guerre du 24 novembre.

Après les attentats de Bruxelles

Le 22 mars, une série d’attentats frappait la Belgique. Le collectif contre la guerre publiait alors sur son site un éditorial déplorant tout à la fois les victimes de ces attentats et celles dues aux bombardements de la coalition internationale en Irak et Syrie. Ce texte concluait : “Le Collectif Ni guerres ni état de guerre appelle à l’arrêt immédiat des bombardements français en Irak et en Syrie, et à la fin de l’ingérence française”.

Cette exigence explicite marque une inflexion par rapport à l’appeldu 16 février qui éludait la question de la Syrie. Mais sur le fond, rien n’est changé : car demander l’arrêt de ces bombardements aériens sans exprimer le moindre soutien au combat des Syriens contre la dictature laisse la voie ouverte aux pires ambigüités.

Or, l’exigence élémentaire, c’est de soutenir politiquement la population insurgée, de répondre à ses demandes, d’aider les millions de réfugiés. Cela doit être le combat des syndicats, des organisations ouvrières et démocratiques : un combat au côté de la révolution syrienne, au côté des peuples arabes qui font face à la contre-révolution conduite, en Syrie, par al-Assad et ses alliés, par Daesh, avec la complicité des puissances impérialistes, dont la France.

Sur cette base, et sur cette base seulement, l’exigence que soit mis fin à tous les bombardements, français inclus, a un sens.

Sinon, cela équivaut à dire : “que le peuple syrien veuille bien mourir en silence, du moment que nous n’avons pas d’attentats chez nous…”.

Quelle perspective ?

Il y a donc à craindre que cet appel soit utilisé par certains comme un contrefeu à des combats indispensables, tels le soutien au peuple syrien, celui en défense des prisonniers politiques en Égypte ou en d’autres pays dont les régimes sont “amis” de la France.

Et si les ambiguïtés fondatrices de ce collectif n’étaient pas levées, elles ne manqueraient pas y compris d’entraver tout combat réel “contre la guerre, contre l’état de guerre”.

Serge Goudard, le 24 avril 2016

(1) Revue Émancipation n° 7 page 6

(2) https://www.change.org/p/a-toutes-et-tous-a-qui-sert-leur-guerre ?

(3) Communiqué du CISyLD : http://cisyld.fr/?p=607

(4) http://www.m-pep.org/Stopper-la-guerre-en-Syrie-oui-a


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