Les décasés de Mayotte

vendredi 17 juin 2016
par  Catherine

Département français de l’Archipel des Comores, Mayotte vit depuis plusieurs mois une situation compliquée : les tensions au sein de la population ne cessent de se renforcer et les citoyens Mahorais ont décidé de se faire justice en expulsant eux-mêmes les étrangers de leurs villages.

La création de “collectifs de citoyens”

Dès le mois de décembre, une pétition fait son apparition sur l’île. Portée par le Collectif des citoyens inquiets de Mayotte, celle-ci met en lumière les inquiétudes d’une partie de la population. Si certaines demandes apparaissent comme légitimes, notamment en ce qui concerne les services de santé et l’éducation, l’accent est également mis sur la lutte contre l’immigration clandestine. Un amalgame est ainsi rapidement fait entre délinquance et population en situation irrégulière. Des chiffres alarmants sont avancés : “40% de la population à Mayotte serait en situation irrégulière”, certains affirmant “qu’il y aura bientôt plus d’étrangers que de Mahorais (1) sur l’île”. De quoi faire peur “aux bons citoyens” !

Envoyée fin février à l’Élysée, cette pétition recueille plus de 12 000 signatures. Elle ne reçoit aucune réponse concrète de la part du gouvernement mais trouve un écho certain dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Dans la même période, des collectifs villageois sont créés, notamment dans le sud de l’île. Le principe en est simple : lors d’une réunion, le plus souvent festive, il est décidé de la marche à suivre pour déloger et expulser les étrangers en situation irrégulière.

Cela commence à Tsimkoura, mi-décembre : un courrier est rédigé, fixant un ultimatum aux personnes qui louent leur habitation à des personnes en situation irrégulière. Des copies de cette lettre sont même envoyées aux élus de la commune et à la gendarmerie ! En janvier, les menaces sont mises à exécution : les familles qui ne sont pas parties d’elles-mêmes ou qui n’ont pas été délogées par leur propriétaire sont expulsées. Elles quittent donc le village et tentent de se reloger un peu plus loin ou chez des amis dans une autre commune.

Puis c’est au tour des habitants de Poroani de “chasser” les étrangers en mars. Là, les bangas (sorte de cabanes en tôles) sont détruits afin de dissuader les gens de revenir y habiter.

Le collectif des citoyens de la commune de Boueni, créé en mai, reprend à son compte les thèmes évoqués dans la pétition des citoyens inquiets : écoles surchargées, système de santé débordé, services publics à l’agonie. D’autres idées apparaissent cependant : dans le tract qui est placardé un peu partout dans la commune est mentionnée “l’image de notre île souillée”. Fleurissent également des banderoles où l’on peut lire “Stop à la violence. Finies les personnes en situation irrégulière. Réveillons-nous tous le 15 mai, le jour de la liberté”.

Pourtant, ici aussi, la préparation de la journée d’expulsion se fait dans la bonne humeur et au regard de tous. Les habitants se réunissent sur le plateau sportif, en plein cœur du village. Il y a une sono, un repas est préparé pendant toute la matinée, comme pour un mariage. Hommes et femmes participent. Les enfants et les jeunes sont également présents et actifs : certains n’hésitent pas à piller puis à mettre le feu aux bangas, encouragés, voire même dirigés, par des adultes.

L’emballement des expulsions et l’apparition des décasés

À partir d’avril, il y a de plus en plus d’expulsions, notamment dans le nord et dans le sud de l’île comme à Mbouini et Mstanganboua. Au cours du mois de mai, c’est un véritable emballement : Choungui, Boueni, Mzouazia, Majimeouni, Mronabeja, Kani Keli, Kani Be, Mtsahara, puis Chirongui, Ouangani, Chiconi… Partout, en fait, où le rapport de force semble à la faveur des Mahorais... De plus, la participation de certains élus dans les cortèges entérine une généralisation des expulsions et leur accorde une certaine “légitimité”.

Pourtant, la position des Mahorais est très ambiguë. En effet, ce sont les ressortissants des autres îles des Comores qui travaillent dans leurs champs, qui construisent les habitations à bas prix ! Ainsi, nombre de travaux ont été programmés juste avant les expulsions : déménagements, travaux de plomberie, chantiers en tout genre... Parce qu’après, il sera beaucoup plus difficile de trouver de la main d’œuvre aussi conciliante et bon marché.

La Cimade avance le chiffre de plus de mille personnes déjà délogées, mais cela ne cesse d’augmenter. Parmi elles, toutes ne sont pas en situation irrégulière, loin s’en faut ! Même celles qui possèdent un titre de séjour (qui sont donc sur le territoire de façon totalement légale) sont inquiétées et parfois expulsées. A Boueni par exemple, les “expulseurs” ont réclamé la carte d’identité française ! Au fur et à mesure des différentes vagues d’expulsions, les habitants chassés ne trouvent plus forcément à se loger. Ils se réfugient tant bien que mal dans des quartiers ou des villages majoritairement comoriens.

Mais il y a un mois, les expulsés de Choungui, dont des nourrissons et des vieillards, sont restés trois nuits sur le bas-côté de la route, à un carrefour, entourés d’un cordon de gendarmes. Maintenant rejoints par les expulsés d’autres communes, ils campent et survivent sur une place à Mamoudzou. Depuis le 10 mai, des scènes dignes d’un camp de réfugiés se déroulent sous nos yeux. Les propositions de relogement n’ont pu être mises en œuvre jusqu’à présent en raison de manifestations d’opposition et de blocages des lieux prévus.

De trop rares voix s’élèvent contre ces expulsions illégales

Bien évidemment, des associations s’insurgent contre ces expulsions. Il s’agit en premier lieu d’associations comoriennes présentes sur le territoire, qui viennent en aide en apportant de la nourriture et en proposant des solutions de relogement. Les associations dites “humanitaires” ou ayant des objectifs similaires, comme la Cimade, la LDH ou Médecins Sans Frontières apportent également leur soutien. Certains diront que ce sont des associations de Wazungu (blancs, étrangers), mais qu’importe. Enfin, des organisations syndicales, dont la FSU, ont exprimé leur totale opposition à ces expulsions.

Quant aux Mahorais qui s’opposent, ils se retrouvent dans une situation très inconfortable. Évoluant au sein d’une société très communautaire, ils se retrouvent parfois en contradiction avec leur propre famille. Malgré cela, certains osent afficher publiquement leurs convictions. Ainsi, un habitant de Boueni a interpellé directement un élu participant aux expulsions en lui rappelant “qu’en tant qu’élu, il devait faire respecter le droit”. Une autre habitante de cette commune n’est plus favorable aux actions des collectifs : “Au début, j’étais plutôt pour. Mais ça va trop loin. Je cache mon frère (Anjouanais) dans ma maison. J’espère qu’ils ne viendront pas le sortir de chez moi”.

En revanche, il y a peu de réaction des pouvoirs publics. À plusieurs reprises, les forces de l’ordre sont restées spectatrices des expulsions hors la loi. La Police aux Frontières n’a plus qu’à venir contrôler toutes les personnes expulsées, puis “reconduire” celles qui sont en situation illégale.

La montée de la violence dans la société

De plus en plus, des paroles racistes se font entendre, de façon totalement décomplexée.

“Ça ne peut plus durer comme ça !” est un leitmotiv qui se retrouve dans toutes les catégories socio-professionnelles.

Des termes très péjoratifs, faisant froid dans le dos, font leur apparition : les “cafards”, ou des expressions qui nous renvoient à un passé pas si lointain et pas si éloigné géographiquement. Ainsi, les personnes qui ont participé aux expulsions disent en toute simplicité “qu’elles sont fatiguées, car elles ont bien travaillé toute la journée”.

Les rumeurs sont alimentées par les sms et les commentaires des réseaux sociaux. Elles participent de fait au climat de violence : “Les Anjouanais vont venir encercler nos maisons, casser nos maisons, nos voitures”, “Un kwassa (2) est arrivé d’Anjouan chargé d’armes, de mitraillettes”, “C’est la guerre !”.

Dans les classes, la tension est palpable et l’ambiance électrique. Les insultes fusent. Certains élèves s’enferment dans le mutisme, d’autres ont peur et se confient à leurs profs.

Au quotidien, des élèves dans des conditions indicibles

On pourrait décliner ces cas par centaines, mais voici un exemple de ce que vivent certains élèves depuis le début des expulsions :
- A., élève de 6ème, se lève tous les jours à 4h du matin pour prendre le bus et être à l’heure au collège pour les premiers cours. Elle a été expulsée de Poroani le 20 mars et habite depuis chez une tante à 35 km.
- N., élève de 3ème, de nationalité française, habitant Chirongui se confie : “On a peur, ce week-end c’est notre tour, ils ont demandé le renfort des habitants des villages voisins pour nous expulser. On a déjà déménagé nos affaires”.
- M., élève de 6ème vient me voir pour me dire que cela va mal pour lui. Il habite actuellement chez sa tante, et malgré le fait qu’elle paie son loyer, elle va être expulsée de chez elle. Elle n’a qu’un récépissé pour confirmer un rendez-vous à la préfecture, et cela ne semble pas suffire aux représentants des comités. Il ne sait pas où il va dormir dans trois jours et a peur que ses affaires soient volées.
- N., élève de 3ème, dort toutes les nuits avec sa mère et ses sœurs sur la pelouse d’un stade. Il n’y a plus assez de place pour tout le monde dans la cabane en tôle depuis qu’une partie de sa famille a été expulsée d’un autre village début janvier.
- S., élève de 6ème, dort depuis un mois sur la place de la République car sa famille a été décasée. Pas d’eau pour se laver (il y a la mangrove pas loin m’ont répliqué des élèves de 3ème, ils n’ont qu’à se laver dans la mer !), aucune possibilité de faire la cuisine dans des conditions décentes.

D. Leroy, A. Aiglehoux-Bornet

(1) Il est toujours difficile et polémique de définir la notion de “mahorité”. Les personnes nées à Mayotte, d’une famille non mahoraise sont-elles considérées comme mahoraises ? De même, les habitants de Mayotte, nés sur un autre territoire peuvent-ils se revendiquer mahorais ?
(2) Un kwassa kwassa est une barque de pêcheurs, également utilisée par les passeurs pour rejoindre Mayotte depuis les autres îles des Comores ou de Madagascar.


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