Fadwa Souleimane, figure emblématique de la révolution en Syrie

samedi 18 juin 2016
par  Catherine

Comédienne, poète, militante, pacifiste, Fadwa Souleimane s’est investie dès 2011 dans la révolution à Damas, à Deraa, puis à Homs. Les images de Fadwa, haranguant la foule à Homs, ont fait le tour des chaînes satellitaires arabes. Elle est une des premières artistes syriennes qui ont participé à la “révolution” depuis son déclenchement.

Condamnée à mort par le régime d’Assad, sa tête mise à prix, elle dût quitter la Syrie. Exilée, réfugiée politique à Paris, Fadwa Souleimane combine engagement militant et artistique. Elle a écrit Le Passage, pièce de théâtre présentée à Avignon en 2012 avec avec une mise en scène de Catherine Boskowitz. Le recueil de poésies, À la pleine lune a reçu, en janvier 2016, le prix des “Découvreurs”.

Émancipation : Qu’est-ce qui t’a amenée à t’engager dans le soulèvement populaire ?

Un engagement qui vient de loin

Fadwa : Cette envie de lutter pour la justice, pour la dignité, pour l’égalité vient de loin. Je suis entrée à l’école, à six ans, avec beaucoup d’espoir, de rêves. Le premier jour, j’ai retrouvé tous les enfants dans la cour : ils riaient. Nous étions tous joyeux.

Mais le directeur est sorti : il s’est mis à crier car nous faisions du bruit. Il nous a fait mettre en rang : les “jeunes pousses” du parti Baas d’un côté, la “jeunesse” du parti Baas de l’autre (1).

Le maître hurlait, il a frappé chaque enfant avec un bâton. J’ai aussi reçu un coup et tout s’est écroulé : ce n’était pas l’école dont j’avais rêvé.

En classe, nous étions installés par deux : une fille et un garçon.

La première question que le maître nous a posée était : “Que veux-tu faire plus tard ?”. Les enfants étaient appelés par ordre alphabétique. Et ils répondaient : “Pilote. Professeur. Docteur…”.

Quand il est arrivé à mon nom, je regardais le sol, et je me suis dit : “Non, tu ne pleures pas ; mais tu dois trouver une solution pour garder ta dignité”. Je voyais les orteils du garçon assis à côté de moi : ses chaussures étaient trouées. J’ai perçu très tôt les différences sociales entre les pauvres et les riches dans la société.

Quand le maitre m’a demandé “Fadwa, que veux-tu faire plus tard ?”, j’ai répondu : “chef de la révolution” !

Il y a eu un grand silence dans la classe : le maître est devenu tout blanc, puis rouge. Il est venu lentement, très lentement vers moi. Il m’a dit dans l’oreille : “Tu ne répètes pas cela de toute ta vie. Jamais !”.

Je ne comprenais pas : “Mais qu’est-ce que j’ai dit ?”. Lorsque je suis rentrée à la maison, j’ai raconté cela à mes frères et sœurs. C’était l’époque de Hafez al-Assad. Ils m’ont dit : “Mais on va mourir, ne répète pas cela”. Et ils se sont mis à me frapper pour être sûrs que je ne répète jamais cela.

Alors je me suis dit qu’il fallait que je trouve une solution. Et j’ai commencé le jeu.
J’aimais chanter. À l’école, j’ai chanté une des chansons des communistes. Personne ne la connaissait (elle faisait partie des textes interdits). Tout le monde l’a trouvée géniale. Le maître m’a demandé qui en était l’auteur.

J’ai répondu : elle est de Marcel Khalifé (2).

Et on m’a laissé la chanter à la fête de fin d’année en pensant qu’elle était de Marcel Khalifé : “On a marché dans les chemins de la dignité. Rouge, rouge est notre chemin. Le Parti nous réunit : nous qui avons eu faim, nous marchons main dans la main”… C’est un texte qui pousse à la révolution. Mais tout le monde a pensé à Marcel Khalifé et à son engagement auprès des Palestiniens.

Je me suis dit qu’ils étaient tous stupides et que je pouvais passer le message, continuer mon chemin hors du système.

À 13 ans, j’ai refusé, devant tous les lycéens, d’entrer dans l’organisation des jeunesses du parti Baas. J’étais comme un mécréant qui ne croit pas au dieu. Tout a été tenté pour me convaincre : ils n’y sont pas arrivés. Alors on a tenté de salir mon nom. La direction de l’école a cherché à alerter les parents afin que leurs enfants ne me fréquentent plus, expliquant que j’avais une mauvaise influence. Ce fut en vain, car j’étais appréciée de tous.

La révolution, c’était pour moi un style de vie, de pensée. C’est encore le cas aujourd’hui : ce n’est pas un parti qui en est à l’origine. J’ai toujours milité, sans être dans un parti.

Émancipation : À quelles actions as-tu participé ?

Mars 2011 à Damas

Fadwa : En mars 2011, alors qu’éclatent les premières manifestations, je n’ai pas voulu rejoindre les actions des intellectuels, des artistes, des avocats, des professeurs… L’engagement, pour moi, se mesure à l’action, pas aux paroles. J’ai cherché à me rallier aux mobilisations populaires.

La première manifestation que j’ai organisée, début mai, c’est avec des femmes de Damas, au cœur de la ville. Avec ce rassemblement silencieux nous voulions nous opposer aux blindés qui assiégeaient la ville de Deraa. Toute la ville de Deera s’était soulevée pour protester contre le régime qui avait arrêté et torturé des enfants coupables d’avoir écrit sur les murs de la ville : “Ton tour viendra docteur”.

Le régime expliquait que ceux qui s’étaient mobilisés à Deraa étaient des traitres à la solde de l’étranger, des troupes salafistes. Avec nos slogans, nous voulions démonter cette propagande. C’était une manifestation silencieuse. Nous avions écrit nos mots d’ordre sur des banderoles :

“Nous sommes des femmes damascènes”. “Nous sommes toutes des mères des enfants de Deraa”. “Nous sommes face aux blindés de Deraa”. “Retirez les blindés”. “Arrêt du siège de Deraa”. “Nous voulons une Syrie libre, laïque et démocratique”. “Nous sommes pacifistes”. “Nous voulons participer à l’organisation du pays”.

Serment de pacifisme à Deraa

J’avais des amis à l’université de Deraa. Je les ai rencontrés à Damas durant les mobilisations. En août 2011, ils m’ont dit : “On veut retourner à Deraa et apporter des armes”.

Je pensais qu’il fallait continuer à se mobiliser de façon pacifique. Je suis allée avec eux et j’ai apporté un texte que nous avions écrit à Damas : un manifeste pour que la révolution reste pacifique.

J’ai fait trois manifestations à Deraa. Et à chaque fois, le serment de pacifisme a été prononcé.

Je pensais que si nous prenions les armes, nous serions dépendants des puissances étrangères. Les pays qui fournissent les armes ne le font pas pour rien. J’avais peur que les gouvernements occidentaux entrent en Syrie avec leurs propres projets. C’est pour cela que je suis sortie dans la rue pour que la révolution ne soit pas armée.

Mais le régime a poussé les Syriens à prendre les armes. Le Conseil National a écouté les conseils des pays occidentaux ; il a diffusé l’illusion selon laquelle on ferait tomber le gouvernement en prenant les armes. Le régime a organisé la répression armée. Ce fut un grand choc pour les Syriens de voir ces massacres. On croyait qu’une telle répression était impossible.

Et quand la révolution s’est armée, j’ai considéré que je n’avais plus de rôle à jouer. Il y avait “les islamistes”, “le Hezbollah”…

Aujourd’hui, les armes arrivent de l’extérieur et chaque puissance étrangère qui fournit les armes décide à notre place, selon ses intérêts propres. Nous devenons prisonniers du jeu des grandes puissances.

Homs, octobre 2011

À l’automne 2011, d’importantes manifestations, des marches, des rassemblements se multipliaient à Homs, la troisième ville du pays.

Le régime a accentué sa propagande : il a expliqué qu’on avait à faire à une “révolution islamique”, que ces islamistes allaient s’en prendre aux minorités.

Or, la population de Homs est très mélangée : toutes les minorités y sont représentées.
Je pensais que ce discours annonçait la volonté de Bachar al-Assad de détruire Homs. Il allait faire à Homs ce qu’en 1982, Hafez al-Assad avait fait à Hama : écraser le soulèvement de Hama sous les chars. Sous couvert de lutte contre les Frères musulmans, des quartiers entiers avaient été rasés ; des milliers de Syriens massacrés (40 000, et peut-être le double).

Je suis allée à Homs. Les blindés arrivaient, ils ont encerclé Homs et séparé les quartiers les uns des autres.

À Homs j’ai démonté la propagande du régime. Je me suis coupée les cheveux. J’étais à la tête des manifestations durant deux mois. J’ai clamé des jours durant : “Je suis une femme, je viens de Safita, je suis comédienne”. “Cette révolution est celle du peuple, et non des islamistes”. En effet, si ces mobilisations étaient dirigées par les salafistes, ils ne pourraient accepter qu’une femme, qu’une alaouite les dirige.

Cela a fait tomber toutes les illusions sur le régime, et toute sa propagande, laquelle propagande s’adressait aux habitants de Homs et aussi au monde entier. (Cette propagande, Hafez al-Assad l’avait utilisée auparavant avec succès : le massacre de Hamah, en 1982 n’avait suscité aucune réaction à l’échelle internationale).

Homs, c’est “le cœur de la Syrie”. Ces interventions ont permis à la population de résister au conflit entre communautés que le régime cherchait à impulser. Les habitants de Homs m’ont dit “on te protège”.

Mais lorsque la question de l’armement de la révolution s’est posée, je leur ai dit : je suis contre vos armes, car derrière, il y a le Qatar, les États occidentaux. Leur objectif n’est pas que nous imposions la démocratie. La solution ne peut venir que de l’intérieur.

À cause de tout cela, j’ai été condamnée à mort par le régime. Il a donné des financements pour me rechercher. J’étais aussi recherchée par les salafistes et par les Frères musulmans (3).

Émancipation : Peux-tu nous parler de l’organisation de l’opposition ?

Quelle représentation de l’opposition syrienne ?

Fadwa : Le Conseil national syrien, puis la Coalition Nationale qui représente l’opposition à l’extérieur de la Syrie, n’ont pas exprimé, en dépit des tentatives de certains de leurs membres, la volonté des Syriens qui s’opposaient au régime. Ils sont entrés dans le jeu de la politique mondiale. Ils se sont liés aux puissances étrangères. Chaque puissance étrangère a cherché à manipuler cette opposition extérieure en fonction de ses propres intérêts.

L’opposition extérieure a créé des illusions. Elle a laissé entendre que l’ONU allait soutenir le peuple syrien mobilisé contre le régime. Qu’on allait créer des protections aériennes et des zones préservées.

Le régime d’Assad possédait une armée, dotée d’un équipement puissant, moderne, avec des chars, des blindés, une artillerie, différents types de missiles…
Qui peut donner des armes capables de rivaliser avec celles d’Assad ? Je pensais qu’obligatoirement, on passerait sous la dépendance des grandes puissances.

L’auto-organisation intérieure

Cependant, ce sont les Syriens eux-mêmes qui ont organisé la mobilisation.

Ils ont créé des associations civiles indépendantes de l’État. Ils ont créé des hôpitaux avec les médecins ; organisé l’approvisionnement dans les quartiers… Ils se sont répartis les tâches. Ils ont commencé, dans chaque quartier, à réorganiser le pays. Ce ne sont pas les ONG qui ont réorganisé la vie civile. Les activistes ont œuvré pour démoraliser l’armée.

À Damas, on a créé une structure avec des médecins, des avocats, les représentants des quartiers… Il y avait une sorte de bureau politique : un bureau pour organiser les manifestations, un autre pour décider de la planification des actions, un autre qui s’occupait des médias du site Internet…

La révolution était création

On a décidé de créer une coalition de l’intérieur. On voulait élaborer un programme pour remplacer le système de Bachar al-Assad. Mais le régime a repéré les organisateurs. Il les a mis en prison. Seuls quelques uns ont pu y échapper, dont moi. Certains ont rejoint la coalition extérieure. Moi je suis allée à Tartous, puis à Homs pour tenter d’empêcher que la ville tombe sous le régime.

Émancipation : Comment vois-tu la situation présente ?

Fadwa : Cette guerre est soutenue par les puissances mondiales. Différentes puissances étrangères soutiennent les troupes du régime, celles des salafistes, celles de Daech… C’est un conflit mondial.

Les interventions étrangères, celles des grandes puissances liées à l’ONU, sont responsables de la guerre. La responsabilité de l’ONU, du Conseil de sécurité, est essentielle.

Nous voulons la liberté politique, le droit de créer des partis politiques, des associations civiles. Nous voulons la liberté de pensée, la liberté d’expression.
Le peuple syrien veut changer lui même le système. Il veut reconstruire le pays avec un autre système politique, un autre système économique.

Émancipation : Quelle aide apporter au peuple Syrien ?

Fadwa : Je dirai d’abord : sauvez-vous vous-mêmes pour nous sauver. Combattez pour arrêter l’intervention militaire, les bombardements quels qu’ils soient.

Il faut créer un mouvement révolutionnaire avec les mêmes objectifs, un mouvement mondial. Je me rappelle des propos d’Einstein qui disait que chaque fois qu’il y a une crise économique, on fait la guerre pour sortir le capitalisme de la crise. C’est au peuple de diriger la politique, de réorganiser la société, de répartir la richesse.

Propos recueillis par Hélène Bertrand, le18 mai 2016

Le Passage, Lansman, 2012
À la pleine lune, Le Soupirail, 2014

En 2016, 2000 lycéens ont choisi le livre À la pleine lune pour attribuer le prix des “Découvreurs”.

Fadwa Souleimane est allée dans les classes. Dans la situation délétère créée, suite aux attentats, par les injonctions du ministère, son message auprès des élèves et des professeurs a été accueilli avec enthousiasme.

À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).

(1) Le régime avait instauré une véritable militarisation de la jeunesse dès l’entrée à l’école : endoctrinement et formations militaires obligatoires dans les lycées et à l’université. Du collège à l’université, la discipline relève de la justice militaire. Le fait que les sanctions, jusqu’au lycée, soient prises par le directeur relève d’une simple tolérance.

(2) Marcel Khalifé est un chanteur et compositeur libanais très engagé aux côtés et en défense des Palestiniens

(3) En février-mars 2012, l’armée du régime commit à Homs, dans le quartier de Baba Amr où s’organisaient des centaines d’activistes, des massacres visant des militants pacifistes et leurs familles. Aujourd’hui, le régime affame le quartier d’Al-Waer à Homs sous les yeux impassibles de l’ONU.

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 6/06/2016– page 26 à 28


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