Après la libération d’Afanassiev, le combat se poursuit

dimanche 25 septembre 2016

En mai-juin 2016, trois victimes ukrainiennes de la “justice” russe, emprisonnées en Russie, dont Afanassiev, ont fait l’objet d’un “échange” entre les gouvernements russe et ukrainien. Mais le militant anarchiste et antifasciste Koltchenko ainsi que le cinéaste ukrainien Sentsov demeurent enfermés dans des camps pénitentiaires russes. Ainsi que nombre d’activistes russes (anarchistes, écologiques, anti autoritaires). Le combat pour leur libération se poursuit.

Durant l’hiver 2013-2014, en Ukraine, une insurrection populaire chassait le président Ianoukovitch. Si le point de départ des manifestations fut la décision de ce président de rompre brutalement le processus qui visait à associer l’Ukraine à l’Union européenne, le mouvement dit de la Place Maïdan dépassa très vite la seule protestation de ceux qui , à tort ou à raison, espéraient une amélioration de la situation par un rapprochement avec l’Union européenne : cela devint la mobilisation de tout un peuple contre la répression policière de plus en plus féroce, et contre un régime totalement corrompu.

Plus encore, cette insurrection de Maïdan fut l’expression d’un puissant mouvement national, le refus d’un régime inféodé à Poutine, l’aspiration de tout un peuple (ukrainophones et russophones confondus) à une indépendance qu’il n’avait jamais pu connaître. Rappelons que cette aspiration à l’indépendance nationale, brisée à l’époque du tzar, fut acquise brièvement après la révolution d’Octobre dans le cadre de la jeune URSS avant que cette Union ne devienne à son tour, sous l’égide de Staline, une prison des peuples : la dictature stalinienne provoqua plusieurs millions de morts en Ukraine. On comprend donc que, lors de la dislocation de l’URSS, la quasi-totalité de la population, toutes régions confondues, Crimée et partie orientale de l’Ukraine incluses, vota pour l’indépendance. Cette indépendance fut reconnue par toutes les grandes puissances, Russie incluse, après que l’arsenal nucléaire installé en Ukraine soit démantelé et par un accord permettant à l’armée russe d’utiliser la base de Sébastopol. Mais cette indépendance fut formelle : pour l’essentiel, l’appareil d’État, l’ancienne bureaucratie se transformant en oligarchie, demeurèrent sous contrôle de Moscou.

La mobilisation de Maïdan devint donc spontanément rejet de cette vassalisation, et refus d’une nouvelle alliance économique et politique avec l’impérialisme russe. Le mot d’ordre centralisant ce combat fut l’exigence du départ d’Ianoukovitch. Finalement, après le massacre de nombreux manifestants, le régime s’effondra de l’intérieur et Ianoukovitch dut s’enfuir, puis fut exfiltré par les services de Poutine pour éviter qu’il soit – selon les propos ultérieurs de Poutine – tué comme l’avait été Kadhafi en Libye.

Contre-révolution

Cette révolution du début 2014 à Kiev fut une sévère défaite politique pour Poutine. Lui-même redoutant que son régime se trouve confronté à une insurrection populaire analogue, sa contre-offensive médiatique et militaire en fut d’autant plus violente et brutale. Sur le terrain de la propagande, ce fut une campagne massive – qui se poursuit aujourd’hui encore – sur un prétendu coup d’État fasciste à Kiev (il existe des organisations ultra-nationalistes et des groupes fascistes en Ukraine, mais moins puissants que ceux qui, à Moscou, prospèrent dans l’ombre du pouvoir de Poutine). En outre, les élections qui ont eu lieu en Ukraine ont indiqué la place réelle, marginale, de ces groupes, le pouvoir politique ayant été récupéré par une “droite nationaliste” classique, pro-européenne et soutenu par une partie des oligarques ukrainiens.

Sur le terrain militaire, en s’appuyant sur quelques oligarques pro-russes, des lambeaux du régime de Ianoukovitch et des fragments de l’appareil d’État ukrainien encore contrôlés par les services russes, une contre-insurrection fut organisée en Crimée et dans la région du Donbass, avec l’appui militaire à peine camouflé de l’armée russe. La Crimée sous contrôle “vota” le rattachement à la Russie et le reste des territoires devenus “autonomes” passa sous contrôle de bandes armées inféodées à Moscou.

Depuis, c’est une situation de pourrissement qui est instaurée dans cette région du Donbass, avec des moments d’affrontements ouverts et des moments de “trêve” durant lesquels les combats ne cessent guère. On estime qu’en deux ans cette guerre a déjà provoqué plus de 10 ?000 victimes.

Pour Poutine, l’objectif est politique : il s’agit de tout faire pour que Maïdan ne surgisse pas un jour en Russie. Cela passe par l’union nationale en Russie contre la “menace” des fascistes de Kiev, une propagande incessante relayée partout en Europe par les “amis” de Poutine et par une guerre larvée dont l’objectif est double : empêcher que l’économie ukrainienne se reprenne après des années d’effondrement, et lancer un avertissement à tous les peuples contrôlés (directement ou indirectement) par l’impérialisme russe  : voilà ce que sera votre sort si vous faites comme le peuple ukrainien, si vous rêvez de droits démocratiques !

Chasse aux opposants

C’est cette situation générale qui fait que les “services” russes s’acharnent tout particulièrement contre ceux qui tenteraient, en Crimée, au Donbass aussi bien qu’à Moscou, de protester contre la politique impérialiste russe et la guerre menée contre l’Ukraine : “disparitions”, opposants tués par des inconnus, arrestations et procès bidons, condamnations et déportations dans des colonies pénitentiaires. Pour renforcer la confusion politique, la propagande russe qualifie de fascistes des militants connus pour être antifascistes, écologistes, pacifistes, etc. ; et l’appareil judiciaire russe condamne des opposants russes les plus divers, aussi bien des opposants “démocratiques bourgeois” dits “libéraux” que des militants anarchistes.

De même, parmi les Ukrainiens kidnappés par les “services” russes et transférés en Russie, on peut trouver quelques partisans d’un nationalisme le plus réactionnaire mêlés à de jeunes Ukrainiens qui refusent tout simplement qu’on leur impose une nationalité russe (dont ils ne veulent pas) sous couvert qu’ils vivaient en Crimée, alors qu’ils se considèrent comme Ukrainiens (ou Tatars).

C’est ainsi que se retrouva enfermée dans une prison russe la pilote de l’air ukrainienne Nadejda Savchenko, devenue en Ukraine une idole des partis de la “droite” nationaliste. Et c’est ainsi que furent kidnappés et enfermés l’anarchiste Alexandr Koltchenko, sans doute le militant antifasciste le plus connu de Crimée, et le cinéaste Oleh Sentsov connu pour ses idées progressistes.

De lourdes condamnations

Les condamnations infligées par les juges russes ont été aussi lourdes qu’étaient farfelues les accusations.

Enlevé par la police politique russe (le FSB) le 16 mai 2014, puis accusé d’être un fasciste et un terroriste, Alexandr Koltchenko fut condamné en août 2015 par un tribunal militaire à 10 ans de colonie pénitentiaire à “régime sévère” pour complot terroriste conduit par une organisation d’extrême droite. En appel, fin novembre 2015, la peine fut confirmée.

Pour les mêmes motifs, Oleh Sentsov fut condamné à 20 années de camp. Un troisième inculpé dans la même affaire, le jeune avocat ukrainien Guenadi Afanassiev avait déjà été condamné au printemps 2015, mais à “seulement” sept années de camp pour avoir accepté de témoigner contre Koltchenko et Sentsov. Mais au cours du procès de ces derniers, il se rétracta, affirmant qu’il n’avait accepté de dire ce qu’on exigeait de lui que pour mettre fin aux épouvantables tortures qui lui étaient infligées. La “justice” russe refusa d’inscrire ces rétractations ainsi motivées aux dossiers.

Nadejda Savchenko, de son côté, écopa de 22 ans de prison pour “complicité de meurtres” ; d’autres inculpés ont été condamnés à des peines analogues, comme Youri Soloshenko, 74 ans, accusé “d’espionnage”, ou l’historien Oleksiy Chirniy, arrêté en même temps que Koltchenko.

En réaction à ces arrestations et condamnations, des prises de positions ont eu lieu, Ainsi, en défense du cinéaste Sentsov, de nombreux cinéastes se sont mobilisés, dont Pedro Almodovar, Ken Loach, Wim Wenders, Costa Gavras, Jean-Pierre Dardenne, etc.

Échanges de prisonniers

À la fin du printemps 2016, des négociations conduites entre les gouvernements russe et ukrainien ont conduit à trois libérations sous la forme d’échanges de prisonniers : la libération de Nadia Savtchenko, pilote ukrainienne qui n’avait cessé de défier ses juges, fut annoncée le 25 mai. Le 14 juin revenaient à Kiev deux autres condamnés : Youri Soloshenko, gravement malade, ainsi que Guenadi Afanassiev, également malade. En échange auraient été notamment libérés deux journalistes russes mis en cause pour leurs activités à Odessa.

Solidarité pour leur libération !

Défendre les victimes ukrainiennes et russes du régime bonapartiste et ultra-répressif de Poutine ne signifie pas donner un blanc-seing au nouveau pouvoir ukrainien, gouvernement bourgeois réactionnaire dont l’armée (en reconstruction) et les milices nationalistes (jouant les supplétifs) sont accusées également d’exactions dans les territoires insurgés. Mais la répression organisée contre les opposants par le pouvoir russe semble, à l’étape actuelle, d’une autre ampleur.

Et toute mobilisation en défense des victimes d’un État oppresseur implique de s’appuyer sur des cas concrets. Tout succès en défense d’un emprisonné politique profite aux autres, connus ou inconnus. De ce point de vue, la mobilisation qui s’est engagée en défense de Koltchenko, et qui s’est élargie à un certain nombre d’autres victimes (russes ou ukrainiennes) du régime russe, doit être poursuivie et élargie.

C’est ainsi que s’était constitué en octobre 2014 un comité (devenu collectif en février 2015) “pour la libération de Koltchenko et pour les libertés démocratiques” qui, depuis sa création, a conduit de nombreuses actions : rassemblements à l’ambassade russe (mais aussi ukrainienne), réunions publiques d’information, affichages, etc.

Plus d’une vingtaine d’organisations participent à ce collectif, animé notamment par Solidaires et Émancipation, CNT et CNT-SO, Alternative Libertaire et L’insurgé, ainsi que des représentants de groupes russes et ukrainiens.

Sur le plan syndical, cette mobilisation peut être accentuée (signalons par exemple l’activité de la FSU de l’Allier).

Le 15 octobre 2016 (salle Ambroise Croizat à la Bourse du travail de Paris) le collectif Koltchenko organise un après-midi de débats avec des participants russes et russophones qui interviendront sur la situation sociale, sur les luttes et à propos des prisonniers politiques et de leur défense.

La plus large participation est espérée.

Serge Goudard


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