De la difficulté de nommer : intégrisme, fondamentalisme, islamisme

Note de lecture
jeudi 20 octobre 2016

L’essor de l’islamisme était déjà d’actualité tant au Machrek qu’au Maghreb. Il n’est qu’à voir le développement du FIS en Algérie et ce qui s’en est suivi après que l’armée ait tiré sur la foule le 7 octobre 1988 à Alger. Si cet article de François Burgat (1), paru dans Les Temps Modernes, n° 500 de mars 1988, ne répond pas directement aux interrogations actuelles, il apporte pourtant des clarifications importantes.

Mars 1988

François Burgat relève que les termes de fondamentalisme, intégrisme, traditionalisme, activisme religieux, extrémismes, Frères Musulmans sont utilisés pour qualifier les remous qui se produisent dans le monde arabo-musulman. Ceux qui les emploient explicitent rarement leur spécificité, leur diversité et leurs évolutions rapides. En terre d’Islam, attitudes, conduites, discours, où religion et politique s’accordent un mutuel soutien, ce n’est pas nouveau. Le concept d’islamisme tend à s’imposer bien qu’il ne rende pas compte de la totalité des attitudes sociales ou des comportements politiques qui se développent alors.

Islam et islamisme

Être musulman ne signifie pas être islamiste. “L’Islam (en Tunisie) est ancien, mais le mouvement islamiste est récent” précise Rached Ghannouchi (2). Il ne faut donc pas confondre une culture millénaire et un phénomène politico-religieux qui lie modernité et retour aux sources de l’Islam.

Islamisme, mysticisme et activisme religieux

L’islamisme est, à tort, souvent assimilé au soufisme (mysticisme) et au maraboutisme qui font preuve d’activité religieuse prosélyte ou pas, mais qui n’ont pas de projet politique et qui évitent tout dialogue avec les gouvernants. Pourtant, il est remarquable qu’à l’origine l’islamisme tunisien s’adresse au peuple pour seulement un retour aux sources et, parallèlement, il mène une recherche plus intellectuelle encore très éloignée d’une réflexion politique.

Islamisme et traditionalisme

Nostalgique du passé, le traditionalisme s’oppose aux transformations de la société, alors que l’islamisme utilise les moyens modernes au profit de son projet. Autant les traditionalistes sont présents dans les campagnes et parmi les notables ruraux étrangers à la culture occidentale, autant les islamistes évoluent parmi les intellectuels et les étudiants en sciences capables d’une critique des valeurs occidentales qu’ils ont en partie intériorisées et dont ils se réapproprient certaines dimensions.

Islamisme et fondamentalisme

Le fondamentalisme compose la base doctrinale de l’islamisme, c’est-à-dire le retour à l’Écriture, fondement de la rénovation. De ce fait, il est porteur de transformation, à l’opposé du traditionalisme qui est passif. Par exemple, Kadhafi balaie la tradition et la Charia au bénéfice du seul Coran, en opposition avec les milieux conservateurs ou orthodoxes. Les islamistes sont tous fondamentalistes, mais ce n’est pas réciproque. Les fondamentalistes se limitent à la sphère morale “ignorant le rapport entre immoralité et système économique et politique” (3) alors que les islamistes font le choix de la conquête du pouvoir d’État pour la mise en place d’un projet civilisationnel.

Islamisme et Frères Musulmans

L’organisation des Frères Musulmans fondée en Égypte dans les années 1920 a eu dès le départ le projet de prendre le pouvoir. Décimés par Nasser, leur influence s’est propagée tant du fait de sa structuration que par la place que l’Égypte tient dans le champ intellectuel arabe. La filiation des différents groupes islamistes avec les Frères Musulmans est directe et reste importante même si elle s’est par la suite autonomisée et diversifiée.

Islamisme et khomeynisme

Le khomeynisme est un islamisme qui a réussi. Il bénéficie donc du soutien des islamistes. Sa spécificité chiite tient à l’existence d’un important clergé et à une tradition de contestation du pouvoir temporel nourrie par la théorie de l’imam caché, ce qui ne se retrouve pas chez les sunnites. Le caractère bureaucratique du mouvement religieux iranien relève aussi, d’un certain point de vue, du traditionalisme. Son influence dans le Maghreb reste modeste.

Islamisme et intégrisme

Le terme d’intégrisme, franchement négatif, a été créé pour rendre compte d’un phénomène interne à la religion chrétienne : “le refus des adaptations de l’action de l’Église et des croyants en matière liturgique, pastorale et sociale”. Il désigne ceux des fondamentalistes les plus intransigeants, réticents à l’effort d’interprétation islamique. “L’islamisme recouvre l’ensemble des pensées qui veulent investir la société par l’Islam, ou plutôt par leur interprétation de l’Islam, laquelle peut être intégriste, mais aussi fondamentaliste, traditionaliste, réformatrice ou même révolutionnaire”, résume Habib Boulares (4).

Islamisme et extrémisme

François Burgat conclut son article en faisant un tour d’horizon de ce qui est appelé terrorisme, dénonçant les amalgames entre pratiquants de l’Islam et poseurs de bombes, l’endoctrinement que subissent les enfants iraniens avant de partir sauter sur les champs de mines du Chott al-Arab et les manipulations des polices politiques et autres services secrets qui trouveront toujours des individualités pour tuer au nom de l’Islam. “Le complexe faisceau explicatif des comportements extrémistes, qui constituent l’un des registres d’expressions de la résurgence de l’ère arabo-musulmane (et arabo-chrétienne), ne saurait être réduit au seul atavisme religieux qui sert encore souvent de point de départ et d’arrivée à la démarche de bien des observateurs.”

Michel Bonnard

(1) François Burgat, CNRS-IREMAM Aix-en-Provence.

(2) Il a présidé le parti Ennahdha pendant 34 ans.

(3) Abdessalam Yassine, fondateur et chef spirituel du mouvement islamiste marocain “Justice et Spiritualité”.

(4) journaliste, écrivain et homme politique tunisien.