Résistances anonymes : résistance de tout un peuple

dimanche 23 octobre 2016

Pourrions-nous penser avec Victor Serge qu’il serait “Minuit dans le siècle ?”… ce siècle débutant, héritier des dernières horreurs léguées par le sinistre siècle finissant en Bosnie et en Tchétchénie. Cette onde de choc, terrifiante, m’a traversé quand, au petit matin du 11 août 2016, un soleil noir s’est levé, pourtant d’apparence radieuse sur notre hexagone : j’apprenais que dans la nuit, à 4 heures du matin, l’aviation russe avait bombardé à deux reprises la maternité de Kafr-Hamra, l’anéantissant. Ce crime fasciste devenu terriblement anodin, tant il se banalise depuis septembre 2015, ré-actualisait la catastrophe alors évoquée dans l’article “Poutine dans sa toute puissance” (revue de novembre 2015).

Cette guerre à caractère génocidaire, conduite par Bachar al-Assad et son clan contre son peuple, aujourd’hui militairement relayée par le Kremlin et Téhéran, est clairement soutenue en France par l’extrême-droite et la droite, mais aussi paradoxalement confortée, dans le sillage de Marine Le Pen, par notre gauche dite “radicale”, laquelle opère un glissement idéologique dans les plis rouges-bruns de la tunique de Marianne. Pourtant, nous savons tous que le peuple d’Alep vit Guernica au quotidien ! Un tel déni de l’éthique de classe, laquelle fonde tous nos engagements, nos combats, nos espoirs, n’invalide-t-il pas toute dynamique d’opposition à l’oppression, à l’exploitation et à la tyrannie que nous prétendons combattre ? Le naufrage que représente ce glissement rouge-brun n’annonce-t-il pas “Minuit” à l’horloge de notre histoire ?

Se poser la question est légitime.

Stratégie des guerres totalitaires

Une campagne de destruction systématique d’hôpitaux est menée depuis 2012 par l’aviation de Bachar al-Assad, relayée depuis septembre 2015 par les bombardiers russes. Ainsi, depuis le début du conflit, 171 structures hospitalières auront été anéanties. À Kafr-Hamra, l’hôpital de campagne en traumatologie sera réduit à l’état de ruines le 14 juillet 2016, ainsi que la maternité le 11 août. Or, ces lieux d’accueil et de soins sont symboliquement vécus par les populations comme le refuge de ce qui demeure ontologiquement humain dans cette cité. Ainsi la dynamique de terreur par la destruction, sciemment programmée, a pour visée de pousser les populations à fuir, désorganisant ainsi les secteurs socio-économiques et réduisant un socle social déjà délité, sur lequel doit néanmoins s’appuyer la résistance armée.

Cette stratégie, inaugurée par le pouvoir russe en Tchétchénie, vise en priorité les populations civiles. À Alep, celles-ci subissent l’horreur des bombes à fragmentations, au phosphore, au napalm, au chlore.

Dans ce contexte, les droits des populations civiles prises au piège des combats sont systématiquement bafoués. Les enfants et les femmes sont les premières victimes. La violence de cette guerre totalitaire, organisatrice du chaos social, réinscrit historiquement une logique fasciste d’anéantissement.

Sous prétexte de “terrorisme”, le crime de guerre est commis au nom de “valeurs” prétendument consensuelles, parfois même au nom de la laïcité ! “Bachar au moins, lui, il est laïque !” assertion, combien de fois entendue dans nos syndicats et nos formations politiques. Le ver est dans le fruit…

Ainsi s’inscrit la banalité du mal dans l’inconscient collectif des militantEs et des citoyenNEs.

Une formation politique qui soutiendrait une puissance d’État qui pratique le crime de guerre systématisé ne saurait être porteuse d’un projet politique progressiste crédible.

Le siège d’Alep, un enjeu historique

Capitale économique du nord de la Syrie, Alep, meurtrie et affamée, connaît un siège de terreur depuis 2012. Les 200 ?000 habitantEs encore ancréEs en résistance constituent le “noyau dur” de la révolution. Aujourd’hui encerclés, leur reddition ferait s’évanouir l’espoir porté par le combat de tout un peuple depuis 2011.

Le 11 septembre 2016, Bachar al-Assad annonce selon sa forfanterie coutumière que l’ensemble du territoire syrien sera bientôt reconquis. Cette prédiction provocatrice a l’avantage d’être explicite. Elle ridiculise toute démarche diplomatique en quête de solution de paix et de transition vers la mise en place d’un pouvoir démocratique. Bachar n’a pas été mis en demeure de se démettre, alors même qu’il eût dû être traduit devant la Cour Pénale Internationale. Que les “grands de ce monde” l’épargnent ainsi éclaire toute l’hypocrisie des puissances occidentales qui prétendent le combattre ainsi que le caractère dérisoire de la mise en scène diplomatique.

La trêve du 12 septembre est décrétée dans une conjoncture défavorable à l’opposition armée : celle-ci vient de perdre les avantages acquis de haute lutte sur le terrain, dans les zones sud de Ramoussah, qui avaient permis de briser l’encerclement, et se trouve à nouveau en situation défensive, sans atouts extérieurs fiables sur lesquels s’appuyer.

Les jeux sont clairs, sinon faits. Obama pactise avec Poutine pour que celui-ci éradique les derniers bastions de l’insurrection armée. Erdogan soutient l’accord russo-américain et se rapproche de Bachar al-Assad. La question kurde est au cœur de sa problématique et les intérêts du peuple syrien lui seront subordonnés.

Dans ce contexte de menace imminente d’assaut final des forces aériennes et terrestres alliées à Bachar al-Assad sur Alep insurgé, Lavrov et Kerry exigent des forces de l’ASL qu’elles se désolidarisent de celles du Front Fatah Al-Cham, avec lesquelles elles se sont opportunément alliées pour résister aux forces ennemies coalisées. Lavrov et Kerry exigent que l’ASL se “fasse harakiri” !

Les scènes diplomatiques et militaires se mettent ainsi en place pour jouer ce qui pourrait être le dernier acte avant le baisser de rideau sur l’histoire héroïque de la révolution syrienne.

Centralité de la révolution

Le siège d’Alep est l’ultime enjeu de cette révolution. Si Alep tombe, ce sera une victoire historique pour tous les tyrans et les impérialismes, et un recul considérable pour tous les combats émancipateurs.

Dans la dynamique des révolutions arabes, celle du peuple syrien opposée à la barbarie du régime du clan Assad au pouvoir depuis 40 ans demeure centrale.

De par la détermination et la pugnacité d’ un peuple en révolution depuis 2011, qui cristallise et focalise tous les espoirs des peuples du Maghreb et du Moyen-Orient.

Cet espoir porté par le peuple insurgé syrien est un défi universel à la face de toutes les grandes puissances. Il inaugure la voie révolutionnaire pour ce début de siècle.

Elle est centrale enfin de par l’expression de formes de luttes dont la maturité politique populaire a su tisser ses réseaux d’organisation sociale constitués en conseils démocratiquement élus dans tous les rouages de la société civile.

Quels soutiens, quelles actions ?

Dans une telle réalité politique de déni de justice et de refus de lucidité , tout opposant anti-impérialiste, anti-fasciste et tout citoyen sensible aux droits de l’homme doit exiger que soit mis un terme à ces bombardements, dont le caractère génocidaire impose la mobilisation de tous et en priorité dans la rue.

Poutine est attendu en octobre pour célébrer l’inauguration de la cathédrale orthodoxe de Paris. Un tapis rouge sang lui sera déroulé. Les valeurs de la Grande Russie seront alors proclamées du haut des chaires et des tribunes, saluées par les sabres et les goupillons. La classe politique française au premier rang de la quelle se presseront extrême-droite et droite sera aussi incarnée, faut-il le penser, par une gauche, fière de son unité, pour représenter la république et la nation. La messe sera dite.

Serions-nous, à cette occasion, suffisamment avisés pour organiser dans la rue, sans sabre ni goupillon, une manifestation en soutien au peuple d’Alep et au peuple syrien insurgé ?

Alors, peut-être ne serait-il pas encore “Minuit dans le siècle”.

Claude Marill, 15/09/2016


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