Pas d’accord sur l’Ukraine avec Serge Goudard

dimanche 23 octobre 2016

Dans le numéro 1 de notre revue, page 26-27, Serge Goudard appelle à poursuivre le combat pour la libération de plusieurs prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles de Poutine dont Kolchenko. Aucun problème bien sûr pour exiger ces libérations et dénoncer sans relâche le régime de Poutine, mélange de dictature policière, d’oligarchie corrompue, d’impérialisme militariste et de nationalisme raciste.

Mais au passage, Serge se livre à une réécriture de l’histoire ukrainienne que je ne peux pas partager et à une apologie de “l’insurrection de Maïdan”.

Rappelons que cette aspiration à l’indépendance nationale, brisée à l’époque du tsar, fut acquise brièvement après la révolution d’octobre dans le cadre de la jeune URSS...” écrit-il.

S’il y a eu, sous l’empire tsariste des aspirations indépendantistes (et des partis socialistes qui se différencient de la social-démocratie russe) en Pologne ou dans les Pays baltes, ça n’a pas été le cas en Ukraine. Le pays sera brièvement soumis à un régime indépendantiste, antisémite et contre-révolutionnaire dont le dirigeant (Petlioura), vaincu et réfugié à Paris, sera assassiné par un rescapé des pogroms. L’auteur de cette assassinat, l’anarchiste Samuel Schwartzbard, plaidera coupable et sera acquitté. Ce qui est une particularité de l’Ukraine au moment de la Révolution, c’est l’insurrection makhnoviste qui jouera un rôle déterminant dans la défaite des armées blanches avant d’être vaincue par les Bolchéviks. Cette insurrection n’a été ni nationaliste, ni indépendantiste, elle était libertaire.

Ukraine et “identité nationale”

Le mot Ukraine, en Russe, signifie frontière ou confins. C’est la même racine que Krajina (les régions de Croatie ou de Bosnie à majorité serbe). C’est à Novgorod puis en Ukraine (à Kiev) que s’est construit le premier État slave, ancêtre de la Russie. Les histoires des deux pays sont plus qu’imbriquées.

Les frontières de l’Ukraine actuelle sont le résultat de choix assez fous de la bureaucratie stalinienne. Il n’y avait pas grand chose de commun sur aucun plan entre Lviv (Lemberg sous l’empire austro-hongrois, Lwow à l’époque polonaise puis Lvov à l’époque soviétique) et Kharkiv ou Donetsk. Le stalinisme a affamé, liquidé ou déplacé des peuples. Les Tatars de Crimée ont été massivement déportés comme les Tchétchènes ou les Mechkets. Après 1945, les frontières des républiques soviétiques sont le résultat de choix politiques. Le Bugeac roumanophone est donné à l’Ukraine tandis que la Transnistrie russophone est donnée à la Moldavie. La Crimée russophone vidée de ses Tatars est donnée à l’Ukraine parce que Khrouchtchev est ukrainien. Le Karabakh à majorité arménienne est donné à l’Azerbaïdjan.

La fin de l’URSS

Quand l’URSS éclate, Eltsine qui est le maître d’œuvre de cet éclatement, donne l’indépendance à toutes les républiques soviétiques. Il y a alors environ 25 millions de Russes hors de Russie et un nombre équivalent de non-Russes en Russie. Sur fond d’écroulement économique, les dirigeants russes (Eltsine puis Poutine) utiliseront les pires méthodes contre les non-Russes (génocide en Tchétchénie) tout en intervenant

militairement “au secours” des minorités russes en Transnistrie ou aujourd’hui en Ukraine. Et beaucoup de pays (les pays baltes par exemple) prendront des mesures discriminatoires contre leurs minorités russes.

Quand l’URSS éclate, 99 % de la population ukrainienne parle russe et 70 ?% parle ukrainien. Il aurait été logique d’avoir deux langues officielles. Mais ces dernières années, de nombreuses mesures ont été prises pour que la langue ukrainienne supplante le Russe.

Qu’on me comprenne bien : je ne pleure pas sur l’URSS ou la Yougoslavie qui étaient des dictatures (comme l’empire austro-hongrois). Mais les nationalismes meurtriers qui ont été à l’œuvre dans la dislocation de ces États multinationaux sont des horreurs.

L’Ukraine et l’occupation nazie

L’Ukraine a beaucoup souffert quand la terreur stalinienne s’est déclenchée. La famine organisée par le régime pendant les années 30 a fait des centaines de milliers de victimes. Quand les troupes nazies entrent en Ukraine et massacrent immédiatement les soldats soviétiques et les Juifs, elles vont trouver de nombreux collaborateurs. Beaucoup d’Ukrainiens joueront un rôle central dans la “Shoah par balles” ou la “gestion” des camps d’extermination. Pour les Nazis, les Slaves étaient des sous-hommes et c’est la cruauté de l’occupation qui va retourner la population en faveur des Partisans.

Quand la Wehrmacht évacue l’Ukraine en 1944, environ trois millions d’Ukrainiens la suivent. Beaucoup se réfugieront en Amérique, en Australie. Ceux qui rentrent seront souvent déportés. Le même phénomène s’est passé dans les pays baltes.

Des partis héritiers de la collaboration vont se créer et prospérer dans les pays occidentaux. Ils se diront “pro américains”, “combattants pour la liberté et l’indépendance nationale” mais ce sont incontestablement les héritiers de la collaboration et du génocide nazi.

L’Ukraine indépendante

On comprend donc que, lors de la dislocation de l’URSS, la quasi-totalité de la population, toutes régions confondues... vota pour l’indépendance” écrit Serge.

Quelques années avant la chute de l’URSS, la plupart des dirigeants “communistes” se sont reconvertis dans les affaires, formant une nouvelle oligarchie mafieuse. Sauf dans les pays baltes qui avaient les moyens de faire le choix européen, les anciens dirigeants des PC locaux se sont retrouvés à la tête des nouveaux pays. Ils ont juste changé d’étiquette, troquant le “communisme” pour le “nationalisme” et/ou la religion. Ils ont légalisé cette mutation par des plébiscites en faisant vibrer le nationalisme. Le dernier survivant de cette transition où l’oligarchie a assuré sa propre survie est le dictateur ouzbek Islam Karimov qui vient de mourir. Les peuples qui n’ont jamais été interrogés sur la liquidation de l’URSS n’avaient pas le choix.

Par la suite, les nouveaux oligarques ukrainiens vont se diviser. L’oligarque de l’acier Rinat Akhmétov est pro-russe tandis celui du chocolat, Petro Porochenko, pro-occidental, est l’actuel président post-Maïdan. Au nom de quoi serait-on obligé de soutenir une partie de l’oligarchie contre l’autre ?

Retour sur Maïdan

Il arrive souvent dans un mouvement populaire de type insurrectionnel qu’on juge mal ce qui est à l’œuvre. Ainsi en Égypte, s’il y a eu incontestablement un mouvement populaire décidé à en finir avec le régime des Frères Musulmans, il y a eu tout aussi incontestablement un coup d’État militaire bien préparé qui a ramassé la mise. Pareil à Maïdan : derrière le mouvement populaire qui ne supporte plus la dictature mafieuse de Ianoukovitch, il y a l’Occident. Il y a aussi le rôle décisif que vont jouer les milices fascistes surarmées de Pravy Sektor et Svoboda qui sont les descendants idéologiques directs des Ukrainiens exilés avec le départ des troupes nazies. Serge peut objecter qu’il y a aussi des fascistes autour de Poutine (c’est vrai, le même phénomène a eu lieu pendant les guerres de Yougoslavie avec des héritiers des Tchetniks d’un côté et des héritiers des Oustachis de l’autre), Maïdan a eu incontestablement, sur le plan militaire, une composante fasciste importante.

Et au bout du compte ?

On se retrouve en Ukraine avec une oligarchie pro-européenne au pouvoir à Kiev qui fait miroiter des fantasmes. Au mieux, l’Europe utilisera l’Ukraine pour délocaliser quelques usines mais, au vu de la situation en Roumanie ou en Bulgarie, les Ukrainiens n’ont rien à attendre de l’Europe. En plus, ce gouvernement a une dette envers les anciens nazis et il reste dépendant de la Russie sur le plan énergétique.

De l’autre côté, Poutine répète dans les régions russophones ou en Crimée ce qui existe déjà en Transnistrie depuis 25 ans : l’installation d’une oligarchie mafieuse vivant de trafics divers et exploitant à fond la fibre nationaliste. Un pouvoir entièrement dépendant de lui.

Pour la population, pour les travailleurs, la guerre dans l’Est de l’Ukraine est absurde. Comme on dit en Espagne “que se vayan todos” (qu’ils foutent tous le camp).

Pierre Stambul


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