Donner des nouvelles de l’absence

Humeurs noires
mardi 25 octobre 2016

Si Cook a écrit un jour J’étais Dora Suarez comme un roman en deuil, c’est bien que la mort et ce qu’elle nous fait vivre est au centre de notre vie. On couche toujours avec des morts, tannait Ferré. On joue avec nos morts […] On les voit on les entend, Comme si ils étaient toujours là dehors, susurre Miossec.

Un mort, c’est une présence qui suinte l’absence, la mort, c’est l’assurance égalitariste de nous mener toutes et tous au même endroit, mais, c’est ce qui nous déchire, pas en même temps, au même moment, au même tournant. C’est un peu chacun son tour, la loterie de la vie.

Philippe Ayraud est un homme qui a remplacé les points d’exclamation par des points d’interrogation, voire les trois petits points… Amateur de noir, c’est aussi un poète qui tranche, lui aussi, dans le vif et écrit sur la crête du rasoir. Écrire sur le fil acéré du couteau, Écrire sur le fil barbelé des ghettos. Dans Nos disparus , il convoque l’avant, Et c’est si loin tout ça, de celles et ceux, qui ont sarclé la vie, semé mais qui aujourd’hui sont fanés et dont les cendres grisonnent notre vie à jamais. Mais, grâce à ses mots, ils sont toujours là : Qu’ils nous reviennent sans faire de bruit, Donner des nouvelles de l’absence, Nos disparus.

Alors, que faire, comme disait le camarade Vladimir ? Se lamenter ? Non. L’auteur fait suivre Nos disparus de Mille couleurs , comme pour nous en mettre plein la tronche et nous faire ravaler nos larmes. Au boulot citoyen ! Au goulot citoyen ! Boire la vie, c’est refuser d’être du troupeau : Partout dans le monde, On voit des troupeaux, Qui aiment se faire tondre, La laine sur le dos. C’est honorer la mémoire des vaincus : Elle se blottit au pied des monuments aux morts, Des stèles dressées pour les combattants d’infortune. C’est l’idée de ne pas écrire pour regarder le temps s’écouler : Comment te dire le temps qui passe, Moi qui ne suis qu’un passe-temps.

Alors C’est quand le jour s’en va mourir, Des blessures qu’il livre au silence qu’il nous faut cautériser nos plaies avec ce que nous laisse la vie : une cigarette, un verre de vin, des yeux qui sourient, le souvenir d’une ville que l’on voudrait oublier : Belleville / Belleville, Je ne reviendrai pas, Belleville / Belleville, Tu ne m’en voudras pas…

Non, on n’en voudra pas à Philippe Ayraud de nous remuer, de nous attiser, de nous réchauffer les braises qu’on croyait éteintes, du feu qui couve sous les cendres car Le chagrin ça te prend souvent, Après le café du matin.

Le matin, c’est l’annonce du soir qui s’éteint.

Le matin, c’est l’avenir en devenir.

Le matin, c’est la réponse du lendemain.

Le matin, c’est le désir de frémir.

Et pour tout cela, il faut écrire.

Écrire écrire écrire, Et puis un jour le dire.

C’est dit. C’est écrit.

François Braud

Nos disparus, suivi de Mille couleurs , Philippe Ayraud, Photographies de Luc Vidal, Éditions du Petit Véhicule, 2016, 61 pages, 20 euros.


À commander à l’EDMP (8 impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).