Marc Thiébaut

Les nôtres
samedi 29 octobre 2016

Marc Thiébaut est décédé brutalement, d’un arrêt cardiaque, dans la nuit du 13 juillet dernier. Il fut un pilier de la Section de l’Oise du SNI, puis SNI- Pegc, École Émancipée, puis Émancipation depuis son entrée dans le métier d’instituteur public et laïque en 1965. Il fut aussi à la création de notre journal Le Chahut quand nous nous sommes fait exclure du SNI-Pegc 60 en 1990 et en sera demeuré l’un des animateurs essentiels jusqu’à son dernier souffle. Voici quelques extraits de l’hommage que nous lui avons rendu lors de ses obsèques.

Mon Cher Marc,

mon Ami, mon Camarade,

Je t’appelle et tu ne réponds pas. « C’est l’appareil à enregistrer ; nous vivons une époque moderne. »

C’est le message de son répondeur téléphonique et le même texte, en picard, quand on appelait à Beaucamps-le-Vieux : signe de son profond attachement à la Région qui l’a vu naître et vivre, la Picardie, à Beaucamps donc où il a grandi, puis à Chaumont-en-Vexin et à Beauvais, dans l’Oise, où ils s’étaient installés avec notre chère Josée, son épouse, où il a fait la classe.

« C’est l’appareil à enregistrer... », tu ne me réponds pas et c’est bien la première fois depuis, ah ! depuis... allez disons plus de 30 ans, depuis que, jeune instituteur public, j’ai fait mes premiers pas dans le syndicalisme enseignant […]

Marc, je veux essayer de dire tout d’abord à quel point tu étais un chic type, une si belle personne comme il en existe très peu. La vie ne t’a guère fait de cadeau... pourtant, jamais, mais vraiment jamais, je n’ai perçu en toi aucune rancune ni rancoeur, aucune aigreur ni jalousie... Mais que de la générosité, de l’empathie ! Et un amour de la vie intacte, enthousiaste, jubilatoire [...]

Cet état d’esprit qui rendait si agréable de te côtoyer t’a amené à t’efforcer à être utile en toute circonstance, à te placer, parfois au mépris de ta propre personne, au service des autres […]

Tu fus ainsi : instituteur public bien-sûr, à Chaumont-en-Vexin tout d’abord, juste à ta sortie de l’École normale en 1965, puis à Beauvais, dans le quartier de la Soie-Vauban pour l’essentiel de ta belle carrière, à l’école primaire aujourd’hui appelée « École de l’Europe ». Un quartier difficile, comme l’on dit, stigmatisé, abandonné plutôt... Mais c’est justement au service de ces gamins-là, souvent déshérités, eux qui n’ont pour seul richesse que l’École publique, que tu as choisi de faire la classe, malgré toutes les difficultés, et jamais tu n’envisageas une mutation vers une autre école.

Et ton dévouement allait bien au-delà des heures de classe : ainsi organisas-tu, seul, en franc tireur mais avec une merveilleuse réussite, des échanges et voyages scolaires qui menèrent tes élèves vers La Rochelle, sur les bords de la Loire...

Sûr qu’ils s’en souviennent encore des étoiles dans les yeux ; eux qui, pour la plupart, ont ainsi quitté leur quartier pour la première fois ! [...]

Tu étais aussi militant à la Fédération générale des Retraités de la Fonction publique, président de l’Association des Anciens Élèves de l’École normale de Beauvais et quel bonheur pour toi quand, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts de cet établissement, tu pouvais retrouver de jeunes élèves et, avec eux, rendre hommage aux générations sacrifiées, broyées lors de la Première Guerre mondiale, une boucherie, et rappeler combien la paix est un trésor à préserver, si fragile. […]

Et puis il y a bien-sûr le militant. Je veux à cet instant insister sur la force de tes convictions et ta fidélité quand tant et tant renoncent ou pire finissent par retourner leur veste. Devenu délégué de secteur du SNI - Syndicat National des Instituteurs, dès ton premier poste dans le Vexin, tu seras demeuré militant jusqu’à ton dernier souffle.

Marc était un militant discret, ne réclamant jamais rien pour lui-même, aucun poste, aucun honneur mais toujours prêt à être utile, à apporter sa pierre dans ces tâches obscures, ingrates que la majorité d’entre nous rechignent à faire : la trésorerie, la gestion du fichier des adhérent.e.s... préférant les effets de manche en tribune pour bien souvent, qui plus est, ne pas avoir grand chose à dire. Marc tenait les rôles d’un technicien qui ne monte que rarement sur la scène mais sans lequel rien ne serait possible.

Pendant plus de 30 ans donc, tu fus à mes côtés, dans le SNI-Pegc, et plus présent encore dans les moments difficiles, surtout dans les moments difficiles. Puis nous créâmes avec toi et quelques autres camarades notre petit journal têtu et insoumis, fabriqué en Picardie, Le Chahut. C’était en février 1991 et il est toujours bien vivant. Ces 161 numéros, nous les avons conçus, façonnés ensemble, avec nos petites mains et nos grandes idées.

Là encore, tu en étais le trésorier mais en vérité bien davantage, j’oserai dire la conscience […]

À ce moment, je veux évoquer par une anecdote ton honnêteté sans pareille : je prépare une enveloppe timbrée à son adresse afin de lui transmettre divers documents mais, le croisant par hasard sur le chemin de La Poste, je lui remets mon enveloppe de main à main. Plusieurs jours plus tard, dans un courrier qu’il m’envoie à son tour, il y avait mon timbre poste ! Vous vous rendez compte, mon timbre poste ! En cette époque, moderne, où règnent corruption, course effrénée aux profits, fraude fiscale, j’en passe et des meilleures, il était pour lui inconcevable de ne pas me restituer ce timbre poste d’une valeur de quelques centimes.

Vraiment, comme Robespierre, tu aurais mérité d’être surnommé « Thiébaut, l’incorruptible » !

Je ne veux pas oublier davantage la force de tes convictions au service desquelles tu as fait preuve d’une fidélité inébranlable. En tant de décennies de militantisme, tu n’as renoncé à rien, tu n’as rien lâché, fait aucune concession... Et tes idées étaient fortes puisque dès l’École normale, tu t’es réclamé du syndicalisme révolutionnaire, au sein de l’École Émancipée puis d’Émancipation, cela sans jamais bouger d’un iota. En effet, ne supportant pas les injustices, les inégalités, l’exploitation des prolétaires... c’est le monde, ni plus, ni moins que tu avais, avec tes camarades, l’ambition de bouleverser et, quand on voit en quel état est le monde, qui pourrait te donner tort ? Et le rêve encore de permettre à chaque individu de s’émanciper, la volonté de faire aimer la laïcité pour permettre à chacun de choisir son propre destin dans une société qui place en valeur fondatrice notre humanité commune.

Et rebelle aussi, libre, indépendant... aucune intimidation, aucun autoritarisme n’aurait pu t’obliger à te faire taire et moins encore à te renier. Plus d’un inspecteur s’y est cassé les dents ! Car pour toi, l’essentiel était d’être resté, en conscience, tranquillement, fidèle à toi-même. Pouvoir se regarder dans une glace !

Je n’oublierai pas davantage, Marc le jardinier, le faiseur de cidre… si expert, attentif à ses plantes et ses arbres comme il l’était à ses frères humains.

Enfin, Marc l’érudit, passionné et passionnant, curieux, amoureux des livres et des journaux, capables de nous instruire, de nous grandir, de nous étonner sur les sujets les plus divers au point que tu te découvris, sur le tard, une vocation de conférencier sur le thème de l’histoire des normaliens victimes de la guerre 14/18 […]

Quel vide déjà nous mesurons avec un soupçon de désespoir ! Mais comme l’écrivit l’auteur Pierre Pachet : « Un individu peut s’endormir. Une conscience pas vraiment ».

Marc, mon Ami, mon Camarade, repose en paix !

Le Quesne (Somme – Picardie), le 20/ 07/ 2016

Jean-Michel Bavard

Un hommage militant sera organisé le vendredi 07 octobre 2016, à partir de 18 heures, à la Salle du Pré Martinet de Beauvais.


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