Mobilisation contre la loi “travail” : tentative de bilan succinct

mercredi 23 novembre 2016

Pour lancer le débat et aussi préparer les prochaines mobilisations nous publions ci-dessous un texte de première analyse proposé à la réflexion des militant-e-s de SUD éducation 94.

Une mobilisation qui a mis du temps à démarrer mais d’une ampleur inédite dans la forme et la durée

Après l’annonce par le gouvernement PS du projet de loi El Khomri visant à détricoter le Code du travail les réactions syndicales ont été un peu longues à se mettre en place. Il a fallu attendre qu’une pétition électronique recueille plus d’un million de signatures pour qu’émerge une première date de mobilisation le 9 mars. Entre le 9 mars et le 15 septembre plus d’une dizaine de dates de mobilisations et de grèves ont été appelées par l’intersyndicale CGT-FO-FSU-Solidaires-Unef. Une manifestation nationale d’ampleur a réuni des milliers de personnes à Paris le 14 juin. On peut se réjouir de ce vent de politisation qui a parcouru le pays : le phénomène des Nuits Debouts (autour du film de François Ruffin Merci Patron) a pris une ampleur inédite que personne ne pouvait prévoir. Même si la sociologie des participant-e-s serait à analyser plus précisément les pratiques de débats et d’horizontalité des échanges ont été intéressants et ont permis à de nombreuses personnes de se réapproprier le débat politique. Mais ce rejet des formes traditionnelles d’engagement (partis, syndicats, associations) a été également une difficulté pour créer du lien avec le mouvement syndical et l’apparition du cortège de tête en est une bonne illustration. Reste que des milliers de salarié-e-s ont fait grève et ont défilé, conscient-e-s du recul historique pour notre classe sociale que constituait le vote de cette loi. La majorité des Français-e-s était opposée à cette loi pour laquelle le président élu en 2012 n’avait aucun mandat.

Le retour des “jeunes”

Après les lycées parisiens, la banlieue et notamment le 94 n’ont pas été en reste. Là aussi il s’agissait pour la plupart d’entre elles et eux de leurs premiers pas dans l’engagement. Pendant près de trois semaines les cortèges lycéen-ne-s et étudiant-e-s menaient les manifs. Des coordinations lycéennes (région parisienne) et étudiantes ont vu le jour. La répression policière, les pseudo concessions aux organisations dites de jeunesse et l’approche des examens ont malheureusement définitivement enterré le mouvement qui n’a d’ailleurs jamais vraiment pris d’ampleur dans les universités.

Vers une nouvelle radicalité

Face au dispositif de maintien de l’ordre sans commune mesure avec ce que nous connaissions par le passé on a pu noter une nouvelle forme de radicalité assumée au delà du cercle traditionnel des manifestant-e-s dit-e-s “radicales et radicaux”. Des groupes comme le MILI (plutôt jeunes) ont publiquement assumé cette radicalité et cette volonté d’en découdre avec les force de l’ordre, volonté partagée aussi par des étudiant-e-s, des salarié-e-s “lambdas”. Mais cette stratégie peut s’avérer être un frein à la massification des cortèges.

On bloque tout ?

L’idée d’un blocage de l’économie comme levier important dans la construction du rapport de force fait son chemin. L’appel “On bloque Tout” signé par des militant-e-s syndicaux d’horizons divers mais porté en grande partie par des camarades de Solidaires a sans doute contribué à populariser cette idée. La difficulté majeure reste d’articuler le blocage d’activité par les grévistes et les secteurs concernés eux mêmes. Cela a pu être le cas pour les raffineries ou les ports. Cela était moins vrai dans d’autres endroits par exemple à l’incinérateur de déchets d’Ivry où les salarié-e-s du site n’étaient pas toujours partie prenante d’un blocage initié par des salarié-e-s extérieurs. L’avenir de cet appel est posé aujourd’hui. Une réunion s’est tenue le 15 octobre pour essayer de transformer cet appel en un réseau mettant en lien les militant-e-s combatif/ves de syndicats différents. (CGT, CNT, FO, Solidaires, FSU, LAB).

Des freins puissants à un mouvement de grève reconductible

Un mouvement syndical affaibli

Les Organisations Syndicales (OS) n’ont pas réussi à entraîner suffisamment de pans du salariat dans la grève et dans la grève reconductible. Éclatement de plus en plus fort du salariat, individualisation grandissante et précarité accrue des salarié-e-s, difficulté d’avoir des collectifs militants combatifs sur les lieux de travail, capables de faire sortir les salarié-e-s dans la rue : la faiblesse des organisations syndicales est un facteur à prendre en compte. Ce n’est pas faute d’avoir essayé pour la plupart des OS. L’interpellation classique : les “bureaucraties syndicales ont trahi” ne nous semble pas efficiente pour ce mouvement. Certes les temporalités d’appel à la grève aurait pu être meilleures, certes certaines OS (par exemple la CGT dans le rail) n’ont pas voulu aller résolument au combat. Même si plusieurs secteurs (bastions syndicaux historiques) ont pesé dans le mouvement en entraînant un blocage partiel de l’économie, dans les ports, les raffineries, le nettoyage, cela n’a pas suffit. Pas sûr qu’un appel national, même unitaire, à la grève générale reconductible aurait entraîné plus de salarié-e-s dans l’action. La faiblesse également des liens interprofessionnels est à prendre en compte. Il n’y a finalement eu que peu de territoires avec des AG interprofessionnelles efficaces et représentatives de secteurs mobilisés. Certaines AG de ville ont réuni plus de 200 personnes (Saint-Denis par exemple) mais il s’agissait surtout de militant-e-s de secteurs professionnels différents qui se rassemblaient pour des actions de blocage et non pas de personnes mandatées par des AG de secteurs professionnels déjà mobilisés.

La Fonction publique à la peine

La faiblesse de la mobilisation dans la Fonction publique a également pesé. Dans l’éducation particulièrement nos collègues ont pu être sensibles à nos argumentaires mais sans voir les enjeux concrets dans nos professions et dans la Fonction publique en général. Ce mouvement était vécu par les fonctionnaires comme relevant uniquement du privé. Malgré l’unité affichée dans l’éducation (CGT-FO-FSU-SUD) la réalité du terrain a été très variable. En effet les syndicats de la FSU (SNES et SNUIPP notamment) majoritaires dans nos professions n’ont pas réussi à entraîner majoritairement leurs adhérent-t-e-s dans les grèves. Cela s’est traduit notamment par des cortèges faméliques dans les manifestations parisiennes. Il est difficile d’analyser ces faits de l’extérieur, du point de vue d’un autre syndicat qui plus est minoritaire. Mais cela pose plusieurs questions. Malgré une ligne nationale pour le retrait puis l’abrogation de la loi, une signature constante de la FSU des appels intersyndicaux nationaux, certaines structures départementales ou académiques n’ont pas toujours appelé à la grève sur la dizaine de dates de mobilisation. De plus, le travail de mobilisation sur le terrain pour ce qui est de l’académie de Créteil (diffusion des tracts, animation d’heures syndicales, participation à des actions unitaires dans les villes) a été très aléatoire. Vieillissement et étiolement du réseau militant pèsent sans doute mais comme pour toutes les OS. En revanche il semble que la FSU n’est plus / n’est pas en capacité de peser sur les questions non corporatistes.

Une répression policière dissuasive :

La répression policière et les techniques de maintien de l’ordre à l’égard des cortèges ont effrayé bon nombre de salarié-e-s et les ont empêché de venir manifester. Jamais la police n’avait été aussi provocatrice à l’égard des cortèges syndicaux : cortèges coupés en deux, nasses policières, utilisation de grenades de désencerclement, tirs tendus de flashball présence massive en tête de cortège dictant le tempo de la manif pour en arriver aux parcours avec fouilles systématiques à l’entrée, impossibilité de prendre le cortège en cours de route etc. Ces techniques sont utilisés depuis des années dans les quartiers populaires et dans les mobilisations type Notre-Dame-des-Landes ou ZAD. La nouveauté réside dans la mise en place à une échelle bien plus vaste de ces techniques et dans l’utilisation de l’arsenal législatif relevant de l’État d’urgence pour restreindre les libertés publiques et individuelles : interdiction de manifester, interdictions préventives individuelles de manifester, assignation à résidence de militant-e-s etc. Les effets de la répression sont encore prégnants car bon nombre de camarades passent en procès cet automne. Ne soyons pas dupes : il s’agit là d’une volonté délibérée du pouvoir de mettre l’accent dans les médias sur la supposée violence des manifestant-e-s en tentant de diviser le mouvement social et d’isoler les contestataires du reste de la société. Malheureusement ces techniques ne font que préfigurer la criminalisation accrue du mouvement social dans les mois et les années à venir.

Et après ?

Malgré un objectif non atteint (retrait de la loi) ce printemps social a eu le mérite d’éclipser (un peu) la question sécuritaire pendant plusieurs mois, et de remobiliser notre camp social. La détermination des grévistes est restée intacte. Les mois qui viennent vont être marqués par la campagne présidentielle et les thèmes du débat public aujourd’hui (islam, sécurité, terrorisme, saignées dans les dépenses publiques) ne sont guère rassurants. C’est pourquoi il convient à nos yeux de maintenir les liens intersyndicaux qui ont pu se nouer à la base entre militant-e-s combatifs/ves que ce soit dans un cadre intersyndical classique ou sous la forme du réseau “On bloque tout”. Défendre ensemble des revendications unifiantes autour par exemple de la baisse du temps de travail à 32h et de la conquête de nouveaux droits (travail, service public) doit permettre aux salarié-e-s, chômeurs, chômeuses, précaires et jeunes du pays de continuer à lutter.

Julien Plaisant, Annick Champeau ,SUD éducation 94


Brèves

26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

Pas de code du travail sur ordonnance !
Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES, (...)