La laïcité au quotidien

Note de lecture
mardi 29 novembre 2016

Louable est cette entreprise de clarification d’une notion centrale et controversée actuellement du fait des bouleversements géo-politiques : islamisation d’une partie du monde et multiculturalisme en expansion du fait des mouvements d’exode vers l’Europe. Mais à qui est destiné ce guide ?

Les quotidiens nous apprennent que devant la montée des exigences religieuses en leur sein, en contradiction avec le rythme habituel du travail (des demandes croissantes d’horaires ou de congés au nom d’obligations cultuelles), entreprises publiques et privées s’équipent de “formations” spécifiques pour faire face à cette nouvelle et embarrassante configuration. Ce guide ferait alors double emploi.

Quant aux particuliers, dont nous sommes, ou leurs choix idéologiques et intellectuels sont faits, ou ils se font au gré des évènements, dont ceux qui, comme en 2015 à Paris, bousculent violemment notre quotidien, voire nos vies entières.

Pourtant historiquement et philosophiquement cette mise au point est courageuse et opportune.

Des faiblesses d’argumentation

Soulignons-en les aspects positifs et quelques faiblesses d’argumentation.

Il y a comme un évitement parfois de la délicatesse du problème, évitement à la limite du spécieux : ainsi à propos du refus de certains maires de maintenir dans les cantines scolaires un régime de substitution aux menus comportant du porc, les auteurs recommandent pour éviter toute polémique de doubler chaque proposition d’un menu bio qui déplaçant l’altérité sur le plan diététique noiera, si l’on ose dire, le poisson. C’est peut-être habile dans la forme mais bien flou sur le fond !

Même chose pour la non-mixité des piscines qui fit couler tant d’encre lorsqu’à Lille Martine Aubry l’autorisa : “Une municipalité peut-elle octroyer un créneau horaire d’un équipement sportif à un groupe de personnes en particulier ? Elles le font couramment pour des clubs sportifs. Peuvent-elles le faire pour un groupe qui veut se séparer des autres en mettant en avant ses convictions religieuses ? Sans hésitation, non. Doivent-elles l’accepter pour permettre à des femmes d’avoir une activité sportive en dehors du regard des hommes ? On ne voit pas bien au nom de quoi s’y opposer dès lors qu’il n’y a pas parmi elles de discrimination qui interdirait à certaines femmes ce créneau horaire sous prétexte qu’elles ne seraient pas de la bonne religion”. On frise l’aveuglement intellectuel... et historique : ces créneaux ont toujours été réclamés au nom des interdits religieux ! Et je ne crois pas que beaucoup de femmes non-musulmanes aient applaudi des deux mains à la revendication et à l’usage de ces espaces-temps réservés. La mixité, c’est la vie. Les hommes avec les femmes c’est le bonheur, l’égalité des corps dans l’espace public même si peut s’y réintroduire le voyeurisme lié à l’inégalité sociale des genres. C’est à nous, femmes émancipées de lutter encore et toujours pour cette égalité-là, mais pas de nous priver de ce croisement sexué hors duquel la convivialité reste infirme. C’est ce côtoiement quotidien qui banalisant la différence prépare une égalité possible... ce qui se vérifie à l’école et à présent dans presque tous les corps de métier.

Je ne vois pas comment nager entre femmes nous permettrait d’être plus offensives et exigeantes dans nos rapports avec les hommes en général !

Un chapitre discutable

Le chapitre réservé à la circoncision est lui aussi discutable. Les auteurs ne la trouvent pas préjudiciable et pensent même qu’elle peut avoir des effets sanitaires positifs ! Par exemple “d’après certains scientifiques, elle a pu freiner la propagation du sida [...]”(!).

On aimerait bien voir cités ces scientifiques. Et on tremble pour ce qui peut être dit sur l’excision, qui heureusement est vigoureusement condamnée.

Mais le point essentiel est escamoté : que fait-on de la liberté du jeune garçon pour qui, comme pour la jeune fille dans le second cas, les adultes choisissent une forme de mutilation ? La question est traitée bien légèrement. Alors qu’on s’interroge encore sur la volonté du mourant pour décider si on prolonge son existence ou pas, on ne se pose nulle question sur ce que serait celle de l’enfant s’il avait les moyens intellectuels et statutaires d’un choix décisif pour son avenir ?

En revanche les chapitres consacrés aux droits à l’image iconoclaste (affiches, dessins, caricatures) tout comme celui sur “Injures et Blasphème” sont très fermes et pertinents.

Régis Debray, avec la modestie du médiologue, se dit toujours en retrait des combats proprement politiques. Il s’est pourtant aventuré dans un champ de recherche plus que miné et exposé.

On saluera l’exigence historique, statistique de ce Manuel dans un domaine fondamental où hélas aucun conseil, même éclairé ne peut remplacer une observation et une réflexion dénuées d’à priori, et soucieuses du contexte mondial.

Marie-Claire Calmus

La laïcité au quotidien : guide pratique , Régis Debray et Didier Leschi, Folio, 2015, 160 p.,7,10 e.