Wir schaffen das ! On y arrivera ! Qu’en est-il aujourd’hui ?

jeudi 1er décembre 2016

Vu d’Allemagne : observations et réflexions dans un pays divisé.

Là où se dressait, il y a quelques mois encore, ici, à Lich, une grande tente abritant 200 personnes, seul l’emplacement rectangulaire, où l’herbe est différente, rappelle l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés et réfugiées.

Fin de l’hébergement d’urgence

200 personnes, mais pas toujours les mêmes, vivaient là. Cette structure, avec ses compartiments séparés par des draps ou des couvertures, où aucune vie privée n’était possible, a vu passer beaucoup de personnes émergeant du chaos qui régnait à l’époque à Gießen, dans le centre d’enregistrement, ou venant de centres ouverts à la hâte dans d’autres villes. On a vu de jeunes Érythréens aux joues encore creuses, des Somaliens marqués par des périples invraisemblables, des Syriens venus seuls, cramponnés à leur smartphone, dans l’espoir d’avoir des nouvelles de leur famille restée quelque part là-bas. On a vu beaucoup d’Afghans, parfois des Algériens. Ils et elles sont arrivéEs et repartiEs.

Pour quelle destination ? Peu de personnes ont été renvoyées dans leur pays d’origine, car un premier tri avait déjà eu lieu à Gießen et dans les centres semblables. Les Kosovars, les Albanais ne sont pas arrivés jusque dans les petites localités, ils ont été renvoyés chez eux. avant.

Quelques personnes arrivées à Lich ont accepté de repartir, ayant compris que leur demande d’asile serait refusée.

Recherche de logements

Un groupe de bénévoles s’est lancé à la recherche de logements dans notre commune, n’hésitant pas à sonner aux portes. Une jeune femme dont le mari a une PME très connue dans la région a été particulièrement efficace. Le nom a fait miracle, les portes se sont ouvertes.

Des propriétaires d’origine turque, iranienne, afghane ont également accueilli des nouveaux-venus.

Pas loin de chez moi, il y a un Égyptien, des Érythréens, des familles syriennes.

Centres d’hébergement de longue durée

Ceux et celles qui n’ont pas (encore) trouvé de logement, sont dans des centres d’accueil. Il y en a deux à Lich, je vais réglièrement dans l’un d’eux. Ce sont surtout des jeunes hommes célibataires qui s’y trouvent.

Avant que ce centre, qui peut accueillir 60 personnes, ne soit ouvert dans une zone d’activité commerciale et artisanale, on racontait dans le voisinage, que les femmes qui font leurs courses chez Aldi, tout proche, n’auraient plus qu’à se cramponner à leurs sacs à mains, il était question d’aggressions sexuelles probables, avec tous ces jeunes gens célibataires. Chaude ambiance !

Il y a un autre centre d’hébergement en pleine ville.

La vie s’installe

Les mois se sont écoulés. Les jeunes gens sillonnent la ville à bicyclette, ils marchent moins, toutes les bicyclettes qui ne servaient pas ont été apportées, il en arrive encore.

Les plus vigoureux jouent au foot, menés par un Algérien qui a monté une équipe de refugiés.

Des enfants naissent à l’hôpital voisin de chez moi, on voit nombre de mères de famille portant foulard avec leurs landaus et poussettes. Quelques réfugiés se promènent avec leur copine allemande. La vie s’installe.

Quand je travaille dans mon jardin, lui-même international, j’entends, sur le chemin qui le longe, parler arabe, erythréen et bien autre chose. On m’adresse un “Hallo, wie geht’s ?” en passant.

À Lich, il y a une bonne ambiance, on a de longue date milité contre le racisme et l’antisémitisme, pour le respect apporté à tous et toutes quelles que soient leurs origines, leur appartenance religieuse, leur tenue vestimentaire.

D’autres communes avoisinantes font de même. Lors d’une récente réunion de bénévoles, à Gießen, il y avait un monde fou, des jeunes et des moins jeunes, beaucoup d’entre eux et elles devenuEs expertEs en droit d’asile, aide sociale, recherche de travail, de stages, poursuite d’études, déchiffrages de courriers incompréhensibles de l’administration, soutien psychologique.

Longue attente devant le centre d’enregistrement

Mais que se passe-t-il à Gießen, au même moment ? Au centre de premier accueil désormais installé dans d’anciennes casernes américaines, une foule se presse. Hommes, femmes, enfants, le plus souvent avec leurs bagages. Y aurait-il un nouvel afflux de réfugiés ?

Renseignement pris, il ne s’agit pas de personnes nouvellement arrivées, mais de personnes venues des centres d’hébergement de la région. La foule est telle que des familles vont être obligées de passer la nuit là.

Explication du phénomène que d’aucuns, à première vue, ont qualifié d’incompréhensible : lors de la grande vague de réfugiés, les autorités, débordées, n’ont pas enregistré tout le monde et très peu de personnes ont pu déposer des demandes d’asile. L’équivalent de l’OFPRA, appelé ici BAMF, a voulu rattraper le retard rapidement. Des centres d’accueil de la région, hommes, femmes et enfants ont été transportés en bus vers ce centre dans la plus grande précipitation. Dix bus complets dans la même journée, ça fait beaucoup !

Au service des étrangers, même chaos

Une fois passés par ce centre d’enregistrement, tout le monde a dû se rendre au service des étrangers.

Et là, le chaos s’installe à nouveau. Début octobre, je m`y suis rendue avec une femme d’origine kurde qui séjourne en Allemagne depuis plus de 15 ans et doit renouveler son séjour tous les trois mois, alors qu’elle remplit toutes les conditions pour obtenir un séjour régulier de longue durée. Alors que plus de 100 personnes attendent dehors, dans le froid vif de ce matin d’automne, un fonctionnaire prolonge le séjour d’une personne qui, en fait, n’a rien à y faire !

Il me dit que la plupart des collègues sont “en maladie”, sur dix ils ne sont plus que trois à travailler.

Où est la redoutable efficacité allemande ?

Étant élue au conseil des étrangers de la région, je participe peu de temps après à une réunion où nous avons l’occasion de conseiller l’administration ! Les idées ne manquent pas, mais nul ne sait si elles seront prises en considération.

Longue attente pour entrer au meeting du parti d’Extrême Droite AfD (Alternative für Deutschland)

Mon regard se tourne maintenant vers la petite ville de Grünberg, à dix kilomètres de chez moi, charmante localité avec son château, ses maisons à colombage.

À deux pas du centre, une longue file d’attente se forme devant la grande salle municipale.

Beaucoup de personnes d’âge moyen, des personnes âgées, mais aussi des jeunes. Pas de crânes rasés, pas de gros bras, de tatouages. Des gens qui, ailleurs, n’attireraient pas l’attention. Ce sont les classes moyennes qui attendent là patiemment. L’entrée est retardée par des cerbères appelés “security” qui procèdent à une fouille au corps. Un impressionnant dispositif policier est déployé.

Je suis venue là pour participer au meeting qui a lieu contre la venue de Frauke Petry, présidente du parti d’extrême droite AfD et de quelques autres dirigeants et dirigeantes de ce parti. Le meeting commence à 20 heures, le filtrage à l’entrée aura pris deux heures ; Frauke Petry, quant à elle, est entrée par une porte dérobée.

Deux représentants de la presse locale ont le droit d’entrer, des journalistes indépendants venus de Francfort, et même de Berlin, se voient refuser l’entrée. Une équipe de télévision est bien accueillie, il sagit de TV Russia, émetteur russe en langue anglaise.

Quelques personnes réussissent à entrer pour pouvoir témoigner ensuite de ce qu’ils et elles ont entendu.

Contre-manifestation

Pendant ce temps, les antifascistes se rassemblent en nombre, mais moins nombreux que les 700 personnes entrées dans la salle. Je parlerai au nom du conseil des étrangers, une autre personne interviendra pour l’association dans laquelle je milite aussi à Lich. Interviendront : le SPD, les Verts, le DGB et le représentant de l’Église protestante. C’est lui qui tiendra le langage le plus ferme, le plus clair, sans compromission.

Un pays divisé

Si je raconte l’engagement inébranlé dans les grandes et petites villes, l’improvisation et le chaos dans l’administration et le grand meeting de l’AfD, le tout vu de mes yeux et vécu de très près en peu de temps, ce n’est pas pour faire couleur locale.

Il s’agit de décrire un pays divisé : d’un côté, la solidarité, l’aide aux réfugiéEs, les qualités humaines, mais, de l’autre côté, les “Wutbürger” (Citoyens en colère), les manif de Pegida (patriotes contre l’islamisation de l’Occident), les innombrables attaques contre des personnes ou des foyers.

Pays peut-être divisé tel qu’il l’a été pendant de nombreuses années : les “nouveaux Länder”, l’anciennne RDA, sont le théâtre de nombreuses aggressions contre des migrants. Un jeune Érythrén a déposé récemment une demande d’asile à Gießen, d’où on l’avait envoyé dans le Land de Thüringen, Il a déclaré être en danger de mort là-bas.

Le Land de Saxe, dirigé par la CDU, se distingue à tous points de vue. À Bautzen, là où se trouvait la plus grande prison de la Stasi, une foule a pourchassé de jeunes africains qui n’ont dû leur salut qu’à une fuite éperdue. Et que croyez-vous qu’il se soit passé ? La police de cet État de la République Fédérale allemande s’en est pris aux victimes, les accusant d’avoir provoqué les fachos, qui ont fêté la victoire en chantant et buvant jusque tard dans la nuit.

Ce n’est qu’un exemple de ce qui se passe là-bas. Le procès qui se déroule à Munich contre des complices du NSU, groupe Nazi entré en clandestinité et auteur de nombreux crimes, s’étire en longueur, révélant surtout la collusion des services secrets et d’une partie de la police avec l’extrême droite. Ce sont des abîmes nauséabonds à peine entrevus.

Le parti AFD, qui n’existe que depuis deux ans, s’attaque à la presse, appelée “Lügenpresse”, presse mensongère, aux réfugiéEs et à ceux et celles qui les soutiennent. Ce parti, qui dit soutenir les faibles, demande des réductions d’impôts pour les plus riches, est obsédé par l’Islam, qui serait en train de nous submerger, nous serions donc face à une espèce de tsunami et devrions nous défendre pour ne pas être anéantis.

Les succès électoraux sont considérables. Dans la charmante petite ville de Grünberg où a eu lieu ce grand meeting de l’AfD, certains bureaux de votes ont enregistré des scores de 40 ?% pour ce parti.

Ces zones correspondent, aux dires de témoins de l’èpoque très âgés encore en vie, aux zones où le parti nazi avait fait son meilleur score.

Dans ma région, l’AfD a 12 députés au parlement régional, c’est un groupe important qui n’a pour l’instant qu’un thème : les étrangers, dont le conseil élu dont je fais partie.

Sur sa page facebook, l’AfD locale a déversé sur nous des torrents de boue brunâtre.Tout y est : racisme, sexisme, mensonges, allusions en tout genre.

Le souvenir du passé se serait-il estompé ?

C’est la situation dans laquelle on se trouve actuellement. On chercherait en vain de vigoureuses réactions de la classe politique, qui se demande surtout comment regagner du terrain sur l’AfD.

Tout ceci rappelle fortement ce qui se passe en France. Pour l’Allemagne, c’est plus récent. Il y a longtemps eu un semblant de souvenir des catastrophes passées. Ce souvenir se serait-il estompé ?

En novembre, on évoque le souvenir des victimes de l’holocauste. Cette année, comme toutes les années précédentes, nous serons assez nombreux et nombreuses autour du monument érigé en mémoire des familles juives de Lich chassées dès 1934. Dans ce qui fut leur lieu de culte, qui a échappé par miracle à la destruction, nous rappellerons, cette fois-ci, les persécutions dont furent victimes les Roms, appelés ici “Zigeuner”.

Ce qui fait défaut, dans un pays peu habitué aux réels clivages politiques et aux analyses de classe, c’est le début du commencement d’une description de ce qu’est le racisme, de sa fonction dans la société capitaliste.

En novembre, nombreux seront ceux et celles qui raviveront le passé pour qu’il ne se reproduise pas.

Nie wieder Faschismus !” disaient les ancienNEs résistantEs rescapéEs des camps de la mort. Disons-le en honorant leur mémoire.

Françoise Hoënle


Ironie du sort, destin tragique
Mort d’un réfugié syrien dans un container à chaussures

On apprend la mort d’un réfugié de 48 ans qui vivait dans un foyer de la petite ville de Laubach, à 15km d’où je suis. Il était dans le coma depuis le 27 septembre.
Il avait fui les combats et les destructions, échappé à la mort plusieurs fois, il avait passé des frontières, survécu aux privations. Il avait traversé la mer sur une embarcation de fortune. Il avait survécu.
Il est mort le 19 octobre 2016 à l’hôpital de Gießen.
Un passant l’avait trouvé le 27 septembre, coincé dans un container à chaussures. Il serait monté sur le container et aurait esssayé de récupérer des chaussures. Le clapet se serait refermé sur lui.
Voilà ce qu’on lit dans la presse locale :
“La vie écrit des histoires que l’imagination ne saurait inventer. Mort d’avoir voulu récupérer des miettes de ce que cette société d’abondance a jeté”.


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