Non à l’évaluation

lundi 30 janvier 2017

Un prochain volume des Chroniques de la Flèche d’Or de M. C. Calmus est à paraître. Nous publions ici l’une de ses chroniques, dont le thème est dans l’actualité pédagogique.

Gloria Orrighi s’étonne de cette mode de l’évaluation affectant tous les domaines, y compris ceux qui sont déjà “régulés” par le marché et qui ne devraient pas en avoir besoin.

Une évaluation des personnes

Ce mode de contrôle a atteint les services publics, et notamment l’école où on en parlait déjà comme d’un avenir possible dans les années 90. Je m’y étais alors énergiquement opposée. Et voilà que ce projet se précise sur la table de la ministre dans la perspective de faire dépendre de leur “mérite” le traitement des fonctionnaires !

Évaluer les élèves selon des grilles sophistiquées était déjà plus périlleux qu’estimer leurs capacités au moyen d’un chiffre, toujours arbitraire, certes, mais ne mettant pas en jeu tel ou tel profil de l’intéresséE... et ne mordant donc pas sur son être personnel, psychologique, intime et familial. C’est contre la notation... et donc la figuration formelle d’une valeur que nous nous élevions dans les années 70, lui préférant une appréciation, plus nuancée et donc plus équitable, mais qui restait attachée aux travaux de l’élève, à la façon dont ils répondaient ou pas à ce qu’on pouvait attendre de lui ou d’elle à ce stade de culture, d’apprentissage et de maturité d’esprit, et ne mettaient pas sa personnalité en cause.

Un contrôle social permanent

Un pas de plus sera-t-il franchi dans l’enseignement, et plus largement dans cette société à la Orwell ? Par qui et comment seront évaluéEs les profs ? Par l’administration ? Les parents d’élèves, les élèves eux-mêmes, les collègues ? Dans La Mort du Grand Leurre (1) et Où est passé l’humain ² (2) j’observais déjà comment les inimitiés dues à des différences de conceptions pédagogiques contribuaient à fonder intramuros certaines réputations... Heureusement le travail fait en classe, apprécié par les élèves et, en arrière-plan par leurs familles, rétablissait l’équilibre. L’inspection, si insuffisante et parfois si injuste soit-elle, partait du terrain, de la pratique concrète, visible et audible, du professeur, avec ses traces sur le fameux Cahier de textes, et non d’une appréciation floue et clandestine selon des critères douteux. Ses jugements, même erronés, restaient relativement confidentiels et ne risquaient pas d’empoisonner l’atmosphère de l’établissement.

Quelle liberté d’esprit ?

Enfermant les enseignantEs dans un climat délétère de rumeurs, dénonciations et surveillances diverses, comment celles/ceux-ci conserveront-ils/elles, dans un contexte rendu plus difficile par la dégradation sociale, quand leur salaire désormais fixé “au mérite” ajoutera à l’instabilité générale, la liberté d’esprit et le courage de continuer à inventer dans leur métier ? Voire de seulement l’exercer ? Si la pression s’accentue sous l’effet d’une suspicion et d’une méfiance entretenue par la circulation de ces grilles touchant à la psychologie de chacunE, voire à sa vie privée, rien d’étonnant à ce qu’on assiste à des démissions, ou pire, à une vague de suicides comme dans certaines entreprises !

Non à l’évaluation, produit d’une technocratie liée à la rentabilité, qui tourne le dos à l’humain, au collectif, et menace de le détruire !

M. C. Calmus


(1) La Mort du Grand Leurre , éditions Acratie, 1985.

(2) Où est passé l’Humain suivi de Mode latéral , éditions Éditinter, 1998.