Films militants

Culture
vendredi 10 février 2017

Cinéma

Toni Erdman, de Maren Ade (Allemagne-Autriche 2016)

Fleuron anarchiste dans le panorama actuel, Toni Erdman repose essentiellement sur l’interprétation fabuleuse de Peter Simonischek. Sa liberté de manière, ses interventions et tenues loufoques parviennent à avoir raison de l’emprisonnement dans lequel une multinationale tient sa fille à Bucarest et au-delà de la société libérale dans son ensemble à laquelle beaucoup autour de lui se résignent. Le cœur du film est ce dyptique entre une séquence érotique glaçante où la jeune femme cède à une forme de prostitution avec un de ses collègues “dans l’intérêt de la carrière”, et l’innocence retrouvée d’une chanson : “The greatest love of all” de Witney Houston, qu’interprètent le père et la fille – moment magnifique qui fait venir les larmes aux yeux. Cette surrection d’un passé plein de rêve et de révolte remet Inès sur les rails : refusant une promotion à Shangaï, elle quitte ce milieu misérable et doit s’inventer une autre vie.

Soulageant aussi comme caricature de la comédie sociale et de ce que des “résistantEs” peuvent lui opposer, Guibord s’en va-t-en guerre (Canada 2015) de Philippe Fallardeau où sous l’influence d’un assistant inattendu et terriblement efficace un honnête homme se voit propulsé dans la carrière électorale avec ses avatars : oppositions diverses, grèves, occupations, barrages de routes, etc. jusqu’au succès final. Là aussi l’interprétation est excellente.

La fille de Brest, d’Emmanuelle Bercot (France 2016)

C’est un article assassin de Libération qui m’a donné l’envie de voir ce film. Je connaissais dans tous ses détails le scandale du Médiator, l’ayant à ses tout débuts évoqué auprès d’une relation qui travaillait à l’Agence de santé de l’époque et qui dans les premiers temps soutenait les laboratoires Servier !

Ce film contrairement à ce que disent ses détracteurs/trices ne m’a pas paru exagérément manichéen et didactique : le labo et ses puissants soutiens auraient pu l’emporter et le suspense dramatique se maintient pendant presque toute la durée du film. Quant aux écarts de langage du personnage d’Irène Frachon, le fait que l’interprète soit suédoise rend plutôt truculentes et mobilisatrices ses expressions crues, d’une rare violence par rapport à ce qu’on tolère du langage féminin !

Soyons sérieuxSEs : où est la violence ? Qui l’exerce mortellement et souvent impunément ?

Cette femme héroïque recharge ses batteries à travers ces explosions et peut tenir le temps qu’il faut malgré l’accumulation des obstacles.

Un bel hommage aux lutteuses et lutteurs et aux liens qu’ils/elles génèrent, entretiennent et qui les soutiennent au moment où ils/elles pourraient défaillir.

Moi, Daniel Blake, de Ken Loach (France-Royaume Uni 2016)

La aussi, critiquant le prix décerné au festival de Cannes, on a parlé de didactisme simplificateur... Ceux qui l’ont fait ne doivent pas fréquenter les Agences pour l’emploi car ce qui se passe en Grande Bretagne se passe de la même façon chez nous. Tout est dit de l’incompréhension et, à part exception, du mépris affiché à l’égard des pauvres, éternels quémandeurEUSEs, par les représentantEs de ces institutions et donc du pouvoir.

Malgré la lumière de l’amitié secourable qui lie Blake à une jeune chômeuse, on peut regretter une fin pessimiste, bien que logique hélas, qui nous laisse un goût d’amertume, voire un sentiment d’impuissance.

Théâtre

Rustika

Au Centre Ravel et bientôt en tournée : mis en scène et joué par Alexandre Guern. Une pantomime époustouflante d’une heure autour de la Demande en Mariage de Tchekhov. Tout est dans la perfection du jeu corporel, déjanté, orchestré à la seconde près, combiné avec diverses musiques classiques et contemporaines, ponctué de cris, de beuglements, de borborygmes et exceptionnellement de quelques mots qui par contraste font rire.

Un magnifique travail sur le déglingage des rapports humains illustré par celui des corps et qui évoque celui d’Elisabeth Czerczuk que les comédienNEs, interrogéEs là-dessus, ne semblent pas connaître.

Le corps de mon père

Au théâtre L’Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard, Paris 4e.

À partir d’un texte dépouillé, pudique, plein de respect et d’affection, de Michel Onfray, le tour de force d’un comédien, Bernard Saint-Omer, également metteur en scène, valorise, par un jeu de ton, de rythme et d’expression très intériorisé les nuances de cet hommage. On aurait pu se passer de la plupart des artifices de la mise en scène – une kyrielle d’objets suscitant des actions en série dont certaines spectaculaires de virtuosité comme un découpage à la scie électrique ! – semblant là pour combler un vide (et donc une insuffisance qui n’existe pas) du jeu et du texte. Pour finir un ski inemployé témoigne de la vanité de cette débauche. Même remarque pour les changements de costume.

En revanche l’accompagnement musical, soutien au jeu et non divertissement – notamment de très bons passages de rock – aurait pu être accentué.

Globalement, c’est un spectacle de qualité et qui fait découvrir un aspect du philosophe méconnu, tout de tendresse et d’humilité.

Marie-Claire Calmus