Astana : basculement des rapports de forces impérialistes au Machrek

mercredi 22 mars 2017

La conférence d’Astana, qui s’est tenue le 24 janvier 2017, rappelle la morgue coloniale qui a prévalu lors des accords Sykes-Picot en mai 1916. À la toute-puissance que fut celle du couple franco-britannique d’alors fait écho aujourd’hui à celle de la Russie de Poutine, dans cette capitale du Kazakhstan, carte postale sépia judicieusement choisie pour rappeler ce que furent les lointaines possessions de l’empire soviétique en Asie centrale. Ces prolégomènes diplomatiques annoncent le même déni de la volonté populaire de s’affranchir de l’oppression qu’imposent de vulgaires satrapes ou de vils et sanglants dictateurs.

A la conférence d’Astana, antichambre de Genève, la diplomatie russe s’appuie sur les acquis de l’intervention militaire, laquelle s’est manifestée massivement à partir de septembre 2015. Elle affirme le leadership du Kremlin face aux forces occidentales, mais aussi contraint par sa prédominance à la fois militaire et diplomatique les ambitions de ses alliés chiites.

Sur les ruines d’Alep-Est insurgée

La bataille d’Alep, décisive pour la stratégie russe, et gagnée grâce à l’écrasante supériorité militaire, avant l’ouverture de toute négociation, a été conduite dans le déni des conventions internationales ayant trait au droit de la guerre. Cette “victoire”, partagée avec l’autre parrain, iranien, du régime de Bachar al-Assad, est l’aboutissement d’une longue mise en place par le Kremlin de dispositifs stratégiques. L’appropriation d’installations portuaires à Tartous, l’acheminement d’un important arsenal militaire, l’aménagement d’un aéroport à Hmeimin où se placent bombardiers et escadrilles d’avions de chasse, le positionnement de troupes d’élite, l’installation de dispositifs de contrôle et de renseignement sophistiqués, ne pouvaient qu’être les signes avant-coureurs d’une intervention fulgurante et brutale, quand la situation stratégique sur le terrain l’imposerait. L’accord tacite de non-agression entre leurs forces respectives, passé entre Poutine et Obama, après le massacre au gaz chimique dans la Plaine de la Ghouta en 2013, laissait toute latitude à l’intervention russe. Elle a lieu fin septembre 2015, alors que les troupes du régime sont devenues exsangues et que les forces iraniennes et celles du Hezbollah libanais ont connu de lourdes pertes, jusqu’à devoir laisser l’Armée Syrienne Libre menacer Lattaquié, ville à majorité alaouite. L’intervention aérienne russe inverse le rapport de force militaire et protège Bachar en son palais à Damas. Cette intervention est d’autant plus meurtrière qu’Obama a maintenu avec constance son veto sur la livraison d’armes anti-aériennes défensives à la rébellion.

Renversement d’alliances

La conférence d’Astana s’est tenue sous l’égide du Kremlin, puissance tutélaire. Cette dernière aura, au préalable, procédé à un renversement d’alliances en y invitant une représentation diplomatique d’Erdogan et de treize chefs militaires de groupes armés, opposés au régime, en contrepoint d’une délégation damascène dépêchée par le dictateur. Ce contre-feu tactique a pour effet de contenir l’alliance scellée entre l’Iran et le régime de Bachar al-Assad, décidée à mener une guerre totale jusqu’à l’éradication des groupes rebelles. Cette option stratégique oblige à la poursuite de conflits qui pourraient conduire à l’enlisement, “piège” dans lequel le Kremlin ne veut surtout pas sombrer. Après l’accord Poutine-Obama se fait jour l’accord Poutine-Erdogan. Cette nouvelle alliance présente de sérieux bénéfices pour les deux parties.

Le Kremlin, dans la dynamique du rapport de force en sa faveur, après la chute d’Alep-est, voudrait imposer sa paix à la conférence de Genève, fin février, considérant qu’il a atteint ses objectifs après s’être ancré à Tartous et Hmeimin. Il se réserve toutefois le droit de reprendre ses bombardements sur les positions de Fatah Al-Cham, afin d’assurer ses acquis. Enfin, le Kremlin affaiblit ainsi l’alliance chiite, Téhéran-Damas-Beyrouth (où le Hezbollah est positionné), d’avec laquelle ses intérêts divergent.

Quant à Erdogan, après avoir facilité la prise d’Alep insurgée en suscitant la division des groupes rebelles de défense et en n’ayant rien tenté pour leur livrer vivres et armements, il obtiendra, en retour, la mise à distance par Moscou du PKK-PYD, son ennemi kurde. Cette concession permettra à Ankara de contenir les velléités du PYD et d’obtenir, de surcroît, une zone sécurisée au nord de la Syrie pour “accueillir” les populations déplacées du fait de la violence des bombardements.

Camouflets venus de l’Est : bye bye Sykes-Picot

Sur la demande du Kremlin et sur injonction d’Erdogan auprès de l’opposition syrienne, la conférence sera donc élargie à la présence « obligée » de chefs militaires rebelles, pour servir de faire-valoir à cette entreprise diplomatique. Cette conférence présente un condensé de pratiques impérialistes dignes de celles du couple Sykes-Picot.

En cette occasion, à la face du monde, la toute-puissance du Kremlin s’affirmera. Un humiliant strapontin sera concédé à George Krol, ambassadeur de Trump, tandis que Stephan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU, jouera la mouche du coche, en évoquant une possible paix. Les puissances occidentales en seront écartées ainsi que les pays arabes de la région qui soutiennent la rébellion.

Cette décision unilatérale a été prise en amont, lors de l’appel de Moscou, par Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères russe, le 20/12/2016. Ce dernier, en présence des ministres iranien et turc, a stigmatisé l’impuissance des Occidentaux à régler ce conflit à dimension internationale.

La Russie, l’Iran et la Turquie constituent la “troïka” placée sous la tutelle d’ Alexandre Lavrentiev, chef de la délégation russe à Astana. Celui-ci fixera le cadre, le “format” de cette conférence. Ainsi, et à l’unisson, les trois ministres-partenaires œuvreront à établir sur tout le territoire un retour à “la paix”... après avoir réduit par la force les oppositions djihadistes ou prétendues telles. Dans la perspective d’une “paix” revenue, Alexandre Lavrentiev propose, en lieu et place du peuple syrien, devenu anecdotique , une Constitution pour l’État syrien, dotée d’une présidence élue au suffrage universel, pour sept ans , renouvelable, et d’un parlement “renforcé”. Elle donne au chef de l’État la maîtrise des institutions régaliennes qui en constituent l’armature : l’armée et les services de sécurité... Cette fiction coloniale restera dans les cartons.

Mouvements d’humeur

Des mouvements d’humeur se feront jour à l’abord de la question de la période de transition. Pour l’axe chiite, opposé à la résolution 2254 de l’ONU, qui ouvre la porte à une solution transitoire, le pouvoir actuel doit rester en place. L’Iran entend consolider son influence sur la Syrie et, au-delà, sur le Liban.

Pour les diplomaties russe et turque, il faut ménager une solution de transition sans en fixer les échéances et les modalités, ce qui permet toutes les options possibles. Les Turcs seraient toutefois plus enclins à précipiter le départ de Bachar al-Assad.

Bachar Jafari, chef de la délégation syrienne, stigmatise l’opposition, traitant la délégation rebelle, conduite par Mohammad Allouche et Ousama Abou Zeid, de “terroriste”. Cette dernière quitte la salle et refuse de siéger en présence de celle de Bachar Jafari. La conférence se poursuivra sur le mode du jeu des consultations, par émissaires interposés.

Pour la délégation de l’opposition syrienne, Bachar al-Assad doit partir. C’est l’exigence sine qua non à toute négociation. L’opposition syrienne réaffirme ses revendications : la libération d’une première liste de prisonnierEs, concernant prioritairement femmes et enfants (trente mille personnes) et la cessation des combats à Wadi-Barada . La délégation accuse l’Iran et le régime de ne pas respecter le cessez-le-feu. Ces revendications resteront sans suite.

Ousama Abou Zeid, conclura donc, en substance : “Nous avons toujours entre nos mains les armes”.

L’impérialisme russe devient prépondérant sur la scène internationale

La conférence d’Astana n’a rien réglé, mais elle a marqué l’histoire par sa force symbolique. Le balancier a basculé d’ouest en est, après six années de guerre et de luttes d’influences entre impérialismes au Machrek. La Russie s’est imposée comme maîtresse du jeu. Sa diplomatie au Kazakhstan en est la démonstration. Bien qu’étant économiquement un colosse aux pieds d’argile, elle dispose d’arguments majeurs pour engager les négociations de Genève, en février 2017.

Face à l’impérialisme américain déstabilisé, la conférence d’Astana met en lumière une absence de lucidité des puissances américaine et occidentale, lesquelles n’ont toujours pas tiré les leçons du conflit caucasien en Tchétchénie, se refusant à considérer le dynamisme de l’impérialisme russe qui aura imposé sa tête de pont en Méditerranée.

Les accords Sykes-Picot ne sont plus désormais qu’un lointain souvenir, qui ne permettent pas de saisir les dynamiques des rapports de force actuels. Une autre histoire de l’emprise impérialiste sur les peuples se joue tant au Machrek qu’en Europe centrale.

Les effets néfastes de la Conférence

Le peuple syrien insurgé, certes terriblement affaibli, poursuit son combat. Sur le terrain des affrontements, cette conférence d’Astana constitue un facteur d’oppositions meurtrières entre Fatah Al-Cham et les autres formations combattantes opposées au régime. Le 23 janvier 2017, Fatah Al-Cham passe à l’offensive contre les positions tenues par Jaich Al-Moudjahidine (ASL) et réitère ses attaques contre deux formations islamiques modérées, Jabba Chamiya et Soukour Al-Cham, toutes deux présentes à Astana. Ces affrontements accentuent l’affaiblissement de l’opposition armée au régime. Ce dernier, maintenu par les forces d’occupation , ne saurait apporter la moindre solution à une perspective de paix. Après Astana, après Genève 2, la guerre se poursuivra.

Nous nous devons de soutenir le peuple insurgé dans son long et douloureux processus révolutionnaire.

Claude Marill, 28/01/2017


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