Du théâtre et du totalitarisme

Culture
jeudi 30 mars 2017

Il paraît surprenant que se jouent au même moment le Manteau de Gogol et le Passeport de Pierre Bourgeade, dénonçant la bureaucratie russe, celle du tsarisme, prémonitoire, dans la première pièce, la stalinienne dans la seconde. Mêmes mécanismes délirants, même asservissement, même folie du pouvoir absolu ricochant depuis le sommet jusqu’aux derniers échelons de la hiérarchie. Et sacrifiant les obscurs. Le peuple.

Deux bons spectacles

La mise en scène du Manteau par Hugo Paccito est ingénieuse : masques grotesques et tenues de marionnettes vêtues d’oripeaux, ceux des mendiants et du héros La Savate, une houppelande usée et sale. Sur ce fond sordide et dérisoire éclate le miracle du manteau neuf, création d’un tailleur alcoolique et généreux.

Une gestuelle très au point, notamment dans le numéro d’un clochard ivre qui fait s’esclaffer la salle. Le fond est tragique : le fonctionnaire copiste trop zélé n’aura pas le temps de profiter ni du manteau ni de la vie, malgré tant d’heures supplémentaires bénévoles ; battu et dépouillé, il verra sa requête brutalement rejetée par ceux qui l’exploitent et se gobergent sur son dos.

Laissons à chacun le soin d’un rapprochement avec l’actualité !

La mise en scène de la pièce de Bourgeade est plus sobre : dans un bureau de fonctionnaire, un douanier en uniforme près de la retraite et une femme qui en fut amoureuse et a dû attendre pendant 20 ans... un passeport pour la Pologne où elle veut rejoindre ses neveux. Celui-ci lui est refusé à la dernière seconde pour avoir tué et mangé la poule qui constituait son cheptel, la faisant ainsi changer de catégorie. À moins d’un coup de théâtre, qui advient, il lui faudra attendre vingt ans de plus !
Le revirement de cette victime – d’un amour rejeté comme du caprice de celui qui veut aveuglément appliquer la loi – le jeu sadomasochiste, activé par la frustration, doublant le politique – est intéressant féministement : apprenant les règles du jeu elle risque de déboulonner son adversaire et ancien “chef” en le battant sur son propre terrain : celui de la discipline bureaucratique. Mais elle perd la partie. Le triomphe final de l’homme grâce à des appuis haut placés et longuement cultivés la poussera au suicide.

Les acteurs et actrices de cette troupe amateur de la RATP, la compagnie Aurore, qui se sont produitEs dans le off à Avignon en 2016, sont très bonNEs, exactEs et nuancéEs dans leur interprétation. Claude Lautournet qui incarne le fonctionnaire est aussi le metteur en scène.

Contrairement aux USA, nous ne sommes guère menacéEs de totalitarisme, tout au moins sous cette forme patente. Mais la crainte que beaucoup ont d’une telle dérive, sur fond d’inégalité criante, et d’(entre) surveillance galopante, semble transparaître dans le choix de ces deux oeuvres, et leur accueil par le public.

Et aussi...

Signalons au théâtre Thénardier à Montreuil (19 rue Girard - métro Croix de Chavaux) une pantomime surtout destinée aux enfants : trois clowns talentueux au physique contrasté se débattant avec des machines baroques, au milieu d’averses multicolores et surtout le concert de musique concrète qui suit dans la salle voisine, peuplée d’étranges instruments-sculptures fabriqués à partir d’éléments de récupération et dont mobilité et sons sont produits par deux intervenants électroniquement et manuellement.

Bravo à cette créativité fertile, fréquente en cette ville, où d’anciens lieux industriels deviennent autant de creusets artistiques, transformant la triste jachère en un futur fabuleux.

Marie-Claire Calmus

  • Le Manteau de Gogol, Theâtre Darius Mihaud, 80 Allée Darius Milhaud, Paris 19e, métro Porte de Pantin.
  • Le Passeport de Pierre Bourgeade, Théâtre Auguste Dobel, 9 rue Philidor, Paris 12e, métro Porte de Vincennes.