La lutte antinucléaire à Bure

mercredi 19 avril 2017

La Maison de la résistance, collectif anti-nucléaire basé à Bure, en Lorraine, a appelé à une mobilisation du 14 au 18 février 2017. L’issue de cette mobilisation était la manifestation menant du Bois-Lejus aux grilles de l’ANDRA, l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs, dont les locaux sont situés à une petite dizaine de kilomètres du bois qu’elle convoite comme site d’enfouissement des déchets radioactifs, le premier projeté en France. Cette mobilisation précédait le jugement de l’appel de l’ANDRA revenant sur la décision du 1er août 2016 du TGI de Bar-le-Duc d’annuler l’autorisation d’exploiter le bois.
Aujourd’hui, les travaux ont pu être repoussés car lors du jugement, l’Autorité environnementale a suspendu l’avis favorable à l’exploitation du bois jusqu’à un nouveau délibéré le 22 mai 2017. À ce jour, l’ANDRA ne bénéficie toujours pas d’autorisation préfectorale pour agir.
Nous avons suivi la mobilisation durant la semaine du 14 février et y avons rencontré Charlotte Mijeon, militante du collectif associatif Sortir du nucléaire. Elle a répondu à nos questions.

L’Émancipation  : Pourriez-vous nous parler de l’objet et de la philosophie de la lutte antinucléaire localisée à Bure ?

Charlotte Mijeon : L’objectif de cette lutte est de résister à la pression de l’ANDRA et des promoteurs immobiliers. Ce que les habitants déplorent, c’est la destruction d’un lieu de vie, mais aussi la destruction de la forêt.

Ce projet d’enfouissement des déchets nucléaires fait partie des grands projets inutiles actuels, avec une destruction à grande échelle d’un site naturel. L’extraction de terre et la destruction de la forêt permettra de construire 300 km de galeries, et d’installer un terminal ferroviaire qui accueillera deux convois par semaine pendant 100 ans. L’impact sur le territoire est très fort, avec pour projection de raser entièrement Bois-Lejus, impactant en sous-terrain le bois avec des galeries et des cheminées d’aération du gaz radioactif. L’ANDRA prévoit également des installations de conditionnement des déchets en surface.

L’Émancipation : Quelles sont les méthodes de pression mises en place par l’ANDRA sur les habitantEs du territoire convoité ?

Charlotte Mijeon : L’ANDRA a acquis beaucoup de terrains dans le but de procéder à des échanges de parcelles louées à des agriculteurs et agricultrices (des baux précaires) ce qui est un moyen de pression économique sur les producteurs locaux. Le chargé de mission de l’ANDRA, ainsi que le responsable des acquisitions foncières se chargent personnellement de maintenir la pression psychologique sur les habitants et habitantes. Les baux précaires créent ainsi une dépendance car il devient ainsi impossible pour les locataires de contester le projet, sous peine d’être expulséEs.

Par ailleurs, il s’exerce une sorte de corruption et de manipulation des élus locaux. L’ANDRA a d’abord acquis le bois de la Caisse avant de s’intéresser davantage au bois Lejus. Il a été demandé aux habitants et habitantes de Mandres-en-Barois, le village voisin de Bure, de céder la forêt communale de Bois-Lejus en échange des premières parcelles acquises, lors d’une consultation en 2013. La consultation a été défavorable à l’agence puisque sur 86 habitants et habitantes, 50 ont refusé. Deux ans plus tard, le conseil municipal s’est réuni pour remettre en jeu l’échange. Très discrètement, à 6 heures du matin, un conseil municipal sécurisé par des vigiles s’est tenu : l’échange a alors été validé à 7 voix sur 11.

Une trentaine d’habitants et habitantes a alors déposé un recours gracieux car le bois de La Caisse a peu de valeur, et les conditions du vote n’étaient pas démocratiques. De plus, parmi les conseillers présents, il existe des conflits d’intérêts qui empêchent leur impartialité, ceux-ci étant eux-mêmes détenteurs de baux ou propriétaires de terrain.

La manipulation démocratique a également lieu à plus grande échelle : la programmation des lois s’est faite pendant l’absence des députés, un 30 décembre. Le lancement de CIGEO a eu lieu un lundi alors que 30 députés maximum étaient présents. Le rapporteur de la loi était le président de l’ANDRA. Un député PS a proposé un amendement pour soumettre le projet de loi à consultation, en juillet 2016 mais à l’Assemblée nationale, un groupe de députés, proche de l’industrie nucléaire, dont Christian Bataille, fait corps.

L’Émancipation  : Quels sont les risques provoqués par l’enfouissement des déchets radioactifs ?

Charlotte Mijeon : Ils sont nombreux et bien réels : les fûts ne seront étanches que pour quelques siècles. Dans cette zone en Lorraine, se trouve le bassin où la Seine prend sa source : les eaux franciliennes peuvent être contaminées.

Bertrand Thuillier, ingénieur et docteur en sciences, mène des recherches sur le projet. Dans CIGEO, il s’agit de déchets extrêmement chauds. Il y a un risque d’explosion : la ventilation permanente qui rejette les gaz fonctionne à l’électricité. En cas de panne électrique, il y aura une accumulation de gaz, de déchets hydrogène et de bitume. Si une étincelle surgit, un incendie souterrain sera provoqué. Dans ce cas, étant donnée l’impossibilité de retirer les déchets, les rejets seront massifs.

Le commencement du stockage se fait tout en continuant à creuser des galeries. Les déchets seront donc dans un premier temps laissés en surface, mais il y a aussi un risque d’éboulements. L’effet four de la profondeur puis l’extrême concentration des stocks multiplie les risques d’explosion et d’incendie.

Deux convois de déchets par semaine auront lieu pendant plus d’un siècle. Ça pose la question de la sécurité de ces convois.

La réalisation des garanties de sécurité dépend de l’économie. Lors du débat public de 2013, une estimation de 15 milliards d’euros a été produite par l’ANDRA. Celle de la cour des comptes est de 40 milliards.

Le document de Sûreté nucléaire obtenu par l’association Sortir du nucléaire indique quant à lui que l’ANDRA sous-estime le coût de la sécurité. EDF contre-attaque en produisant une nouvelle estimation de 20 milliards.

De manière arbitraire, Ségolène Royal a finalement prononcé une prévision de 25 milliards d’euros.

Le coût réel semble être de 35 milliards d’euros. Les fonds disponibles annoncés par l’état sont insuffisants. La dangerosité du projet est donc accrue par son faible coût (dont le financement nécessitera d’ailleurs probablement la participation citoyenne).

L’Émancipation : Qui sont les acteurs de la mobilisation ?

Charlotte Mijeon  : Ceux qui agissent de différentes manières sont :
- les associations anti-nucléaires traditionnelles : réseau Sortir du nucléaire (fédération d’associations) ;
- des associations locales : Bure stop, Cédra (des citoyens des localités voisines) ;
- des associations généralistes environnementales : Mirabelle, Nature environnement Lorraine, fédération France nature environnement, Les Amis de la terre ;
- des syndicats de forestiers.

Le parti politique EELV nous a soutenus au départ puis a trahi la lutte en finissant par valider le projet.

Les habitants et les habitantes, oscillant entre refus et résignation. Les moins résigné-es le sont car la mobilisation leur donne de l’espoir. Les producteurs, productrices agricoles sont attaché-es à leur terre et luttent contre la dépréciation de leurs productions.

L’Émancipation : Quelle est la particularité de vos pratiques de mobilisation ?

Charlotte Mijeon : Les formes de mobilisation sont complémentaires : des actions radicales d’occupation du bois et de sabotage alternent avec les actions associatives et les interventions de leurs avocats.

On en a vu la démonstration l’été dernier.

Les travaux devaient commencer en juin 2016, un défrichement de sept hectares de feuillus a été réalisé de manière illégale (pour mettre les collectivités devant le fait accompli). En juin, les militantEs ont occupé la forêt durant trois semaines avant d’être expulsés le 7 juillet. La manifestation de réappropriation du 16 juillet est réprimée par les milices de l’ANDRA, des vigiles au statut légal ambigu. La violence est filmée et diffusée par France 3 régionale. Les relations avec les médias ont pu participer du retrait de l’ANDRA (le gouvernement ayant en mémoire la mort de Rémi Fraisse, et ne souhaitant pas voir se renouveler la médiatisation d’un décès de militant). L’image des vigiles a gâché les procédés de communication de l’agence. Par la suite, l’ANDRA a construit un mur pour empêcher l’occupation du bois. Un recours en référé a été déposé par les associations pour contester le défrichement et la construction du mur. Le 1er août, le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc a statué en prononçant l’illégalité du défrichement. L’ANDRA a eu six mois pour rétablir l’environnement. La victoire judiciaire et le relais médiatique ont permis d’obtenir le retrait des vigiles le 15 août. Mais sans l’action d’occupation, il n’y aurait pas eu de rapport de force, car les occupants sont réactifs et offensifs.

Propos recueillis par Leila Elyaakabi