Femmes de sciences et pacifisme

Dossier
jeudi 20 avril 2017

La recherche scientifique se pratique en réseaux, au niveau national et international plus que jamais. La responsabilité sociale des chercheurs, chercheuses et institutions scientifiques s’en trouve décuplée. Beaucoup ont conscience que “savoir donne pouvoir” et des dangers pour la planète d’une utilisation destructrice des recherches, volontairement ou non.

Conflits d’intérêts, sciences et éthiques

L’organisation de la recherche est de plus en plus complexe, coûteuse, parfois opaque (financements privés, brevets militaires et secret défense). Qui finance commande ! Difficile donc pour les chercheurs de se faire entendre pour mettre en garde ou s’opposer aux usages néfastes de leurs travaux.

Le conseil scientifique du ministère de la défense encourage un travail civil et militaire pour son secteur “Recherche et Développement”, implique des laboratoires de recherche publics ou privés, surtout ceux de l’industrie.

Des scientifiques refusent de se plier, tentent de vulgariser leurs recherches, de mettre en garde contre les dangers de ces technologies contre l’environnement, contre l’espèce humaine. Des comités de réflexion sur l’éthique sont apparus dès les années 1970. Ainsi Albert Jacquard pour la disparition complète de l’arme nucléaire. Ainsi le MURS (Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique) à l’initiative du généticien Axel Kahn. Des scientifiques féminines se réclament aussi du pacifisme. L’auteure en évoque trois, aux Indes, au Kenya, au Canada.

Inde : soigner la terre pour cultiver la paix

C’est le titre de la conférence de la physicienne et docteure en philosophie des sciences Vandana Shiva, à la foire générale d’Embrun (Hautes-Alpes). Féministe et pacifiste, cette indienne est à l’origine d’un vaste mouvement pour une agriculture biologique qui a redonné fierté et équilibre économique à des milliers de paysans et paysannes. En 2012, Vandana Shiva lance une campagne internationale “Seed and Freedom” ou “Liberté des Semences” contre le projet de lobbies comme Monsanto ou Syngenta, qui veulent établir des brevets sur le vivant. Elle avait obtenu le Right Livelihood Awards en 1993 (Nobel Alternatif).

Kenya : l’arbre, graine de paix

Née en 1940 dans l’actuel Kenya, Wangai Muta Maattai enseignait l’anatomie vétérinaire à l’université vétérinaire de Nairobi. En 1971, elle est la première femme d’Afrique de l’Est et centrale à obtenir un doctorat. Sa campagne contre l’appropriation des terres et de parcelles de forêts en fait une héroïne internationale. Elle reçoit plusieurs prix pour l’environnement. En 1977 elle fonde le Green Belt Movement, qui œuvre pour des projets de plantation d’arbres en Afrique, pour promouvoir la biodiversité tout en créant des emplois pour les femmes. Cette organisation a permis de planter quarante millions d’arbres en Afrique, et continue ! Disparue en 2011, la professeure Maattai a laissé l’une de ses devises au Green Belt Movement : “Lorsque nous plantons des arbres, nous plantons les graines de la paix et de l’espérance”.

Canada : la paix, absence de peur

La physicienne Ursula Franklin, disparue en juillet 2016, spécialiste des métaux et pacifiste, oeuvrait pour l’égalité des filles et des femmes. Vers la fin des années 1960, elle découvrit la présence de Strontium 90, radioactif, dans les dents de lait d’enfants. Ses travaux contribuérent à l’arrêt des essais nucléaires dans l’atmosphère pendant la guerre froide. Sous l’égide de l’ONU fut signé à Moscou, le 5 août 1963, un traité multilatéral (Royaume-Uni, Union Soviétique, États-Unis) qui interdisait les explosions nucléaires dans l’atmosphère, sous l’eau et dans l’espace. Seules les explosions souterraines pouvaient être réalisées.

Au sein du VOW (Canadian Voice for Women and Peace), Ursula oeuvre pour que le gouvernement canadien délaisse ses recherches sur les armes chimiques et biologiques, et investisse plutôt dans des recherches sur l’environnement et la médecine préventive. Puis, avec la présidente du VOW, elle présente devant une commission sénatoriale une demande pour que le Canada se retire de l’OTAN. Elle crée une agence pour chapeauter le désarmement du Canada.

Dans les années 1980, Ursula participe à une campagne pour un droit citoyen à l’objection de conscience (pour étendre le droit reconnu d’être exempté du service militaire), pour le droit de refuser que les taxes et impôts soutiennent les activités militaires – cause défendue mais perdue devant les tribunaux !

Ursula Franklin a reçu la médaille Pearson pour la paix en 2001.

Henri Amadéi

Inspiré de l’article “Sciences et Pacifisme” de Marie-Catherine Masseboeuf (du CA de l’UPF-IRG), dans la revue mensuelle Union pacifiste de décembre 2016-janvier 2017 , p.8-9.

Disponible sur www.unionpacifiste.org/