Fantômes et grâce

Humeurs noires
jeudi 27 avril 2017

“Gerry Fegan se mentait à lui-même à chaque gorgée.”

L’ancien tueur de l’IRA boit. Il se saoule méthodiquement, à l’irlandaise, feu et glace, whiskey et Guiness. Pour chasser les fantômes qui le suivent, le hantent, l’accompagnent au quotidien. Il les voit. “Douze, ils étaient, en comptant le bébé dans les bras de sa mère.”

S’abrutir pour ne pas entendre leurs cris. “Le pire, c’était lorsque le bébé se mettait à pleurer.”

Mais si l’alcool était une solution, les ivrognes seraient des génies. L’alcool, un ennemi qui te veut du bien mais qui te fait du mal, un ami qui te veut du mal, mais qui te fait du bien. L’alcool est retors, voire cauteleux. La réalité est une maladie provoquée par le manque d’alcool. Pourtant, ces douze suiveurs… : “Je ne suis pas sûr que ce soit des rêves”.Non : “Les morts, dit le vieux. C’est ça que tu vois”.

Les douze suiveurs attendent. Quelque chose. Ou quelqu’un. Ils montrent du doigt.

Gerry Fegan décide alors de cesser de voir le doigt pour regarder la lune. “Tu me laisseras tranquille après ? demanda Fegan. Le garçon hocha la tête.” Ce n’est que le début d’un compte à rebours. “Fegan pressa le canon de l’arme […] à l’endroit précis où se situait le cœur de McKenna, si tant est qu’il en eût un.” Et de douze, on passe à onze…

Culpabilité, vengeance, justice. Un homme seul va devoir affronter à la fois la police et l’organisation. Chacun va chercher à se montrer plus malin que l’autre mais “l’intelligence n’avait jamais arrêté une balle”.

Mais un autre combat va venir obscurcir sa mission mais éclairer son cœur. La rencontre avec Marie, la nièce de McKenna, son premier contrat de la rédemption. Et celle d’Ellen, sa fille. Ces deux êtres vont rattacher Gerry au monde, l’obliger à reconsidérer ce qu’il est mais aussi le mettre face à une nouvelle responsabilité. En se rapprochant d’elles, Gerry assimile la mère et la fille comme des complices, ou, du moins, des témoins. Et un témoin, ça témoigne. Aussi : “– Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? […] – Devine. – Et la femme ? […] – Si elle vous gêne, faites ce que vous avez à faire. […] – Et la gosse ? […] – Faites ce que vous avez à faire, j’ai dit”.

[…] “Je ne peux pas buter une gamine.” Mais Ellen est-elle vraiment une enfant ? […] “Elle se pencha à son oreille pour chuchoter : – Il est où, son bébé ?Fegan battit des paupières.- Quoi ? – La dame qui se cache. Où est son bébé maintenant ?” Mais, la mère, elle, est bien là, face à Gerry et le montre du doigt. Il lui réclame grâce…

Stuart Neville mène son page turner en s’attardant sur les personnages, humains dramatiquement humains, sur ces âmes maudites d’un passé qui ne passe pas, celles corrompues d’un futur qui s’étiole. Belfast apparaît alors comme une ville dont la cicatrice saigne mais qui tente de continuer à courir, un pays blessé qui refuse d’agonir, un futur qui se construit sur les sables mouvants du passé.

Et, c’est dans ce tourment que, tous et toutes essayent de vivre.

Simplement. Dans la difficulté d’être quand avoir se résume à si peu… mais à si grand. Quelque chose comme l’envie de vivre.

François Braud

Les fantômes de Belfast, Stuart Neville, Rivages/Noir n°928, 425 pages, 9€65, 2013, traduction de Fabienne Duvigneau

À commander à l’EDMP (8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).