Algérie : 20 ans “barakat”, 20 ans “ça suffit” !

Dossier
jeudi 20 avril 2017

Soad Baba-Aïssa, fondatrice de l’Association pour la Mixité, l’Égalité et la Laïcité en Algérie (AMEL-Espoir) a présenté la lutte contre le Code de la famille en Algérie. Elle tient des ateliers en Algérie avec les femmes et milite activement. Elle explique en particulier :

En 2011 tout le monde a eu l’impression que l’Algérie “ne bougeait pas”. Or, elle a bougé, de 1988 à 1992.

Le Front de Libération Nationale (FLN) était le parti unique, depuis 26 ans. Ces mobilisations ont conduit en 1989 à une nouvelle constitution qui a autorisé la création d’organisations politiques. Elle stipulait néanmoins que l’on ne pouvait créer un parti avec une imprégnation religieuse ou régionale. Les organisations politico-religieuses étaient ainsi visées. Et pourtant le Président Chadli a donné son agrément au Front islamique du salut (FIS).

En 1992, deux ans après la victoire électorale du FIS, Chadli a démissionné. Il fut remplacé par un Conseil collégial, puis les élections ont été annulées sur décision de la direction militaire du FLN et le FIS a été dissout.

Cette expérimentation démocratique de 1988 à 1992 est très importante, même si on considère qu’elle se solde par un échec. Elle est unique jusqu’en 2011 dans la région du Maghreb et au Proche-Orient.

Guerre contre les civils

Ces quatre années se sont terminées par l’annulation des élections et par l’émergence d’un parti politique qui est entré dans la lutte armée contre les intellectuels et contre toute la population civile.

Il s’en est suivi une longue période, non pas de “guerre civile”, comme on le dit souvent, mais d’une guerre contre les civils, une lutte armée du FIS, de l’Armée islamique du salut (AIS) et du Groupe islamique armé (GIA) contre la population civile, soit dix ans de terrorisme. Et il existe, encore aujourd’hui, du terrorisme et des assassinats.

C’est pourquoi, en Algérie, pour la société civile, la révolution est souvent perçue à la fois comme un moyen de se débarrasser de la dictature, mais aussi comme une menace entraînant la montée d’un islamisme radical puisque les forces démocratiques ont été éradiquées, pulvérisées. Un nombre incroyable d’intellectuels ont été assassinés, beaucoup d’Algériennes et d’Algériens se sont exilés.

Il y a aujourd’hui un nouveau potentiel de mobilisation en Algérie. Mais les autorités algériennes, et leurs complices occidentaux disent : attention, il vaut mieux avoir au pouvoir les dictateurs qui apportent la paix et la stabilité plutôt que de vous lancer dans une révolution.

Rente pétrolière et paix sociale

À la différence d’autres pays, le gouvernement algérien dispose d’une rente pétrolière avec laquelle il achète, depuis vingt ans, la paix sociale.

Mais aujourd’hui, avec la crise très grave qui s’annonce et l’épuisement des réserves, la rente pétrolière est menacée. Or, les Algériens et les Algériennes ont déjà un système de santé défaillant.

La crise économique se conjugue à une grave crise politique, avec un président fantôme. Pourtant, le gouvernement sait reprendre le gouvernail dès lors qu’il faut porter atteinte aux libertés individuelles et collectives, aux droits démocratiques. L’Algérie connaît aujourd’hui une atteinte incroyable aux droits fondamentaux. Pour la moindre grève ou mobilisation en faveur des droits des chômeurs, les autorités procèdent à des arrestations, des emprisonnements, font payer des amendes sans raison au nom de “l’atteinte à la sûreté nationale”.

La pression sur les militantes et militants, sur les organisations, s’est fortement accrue depuis 2015. Le but étant de mieux contrôler la population et de tuer dans l’œuf toute contestation sociale.

La constitution de 2016 n’a rien changé, et la loi de finance de 2016 met en évidence la faillite de l’État algérien : un lot de réformes importantes (retraites, TVA, etc.) accompagne la hausse des prix de tous les biens de consommation.

La situation des femmes

Les Algériennes ont toujours été des résistantes, des combattantes. Elles l’ont montré lors de la guerre de libération nationale. Depuis plus de trente ans, cette résistance ressemble au combat du pot de terre contre le pot de fer. Et il n’y a pas une décennie sans que les femmes soient un enjeu du pouvoir politique algérien.

Parler de l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, c’est d’abord édifier les fondements de la démocratie. Comment les États, que ce soit l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, la Syrie et même la France, pourraient-ils s’exonérer de leurs responsabilités face au poids des mentalités qui pèsent sur le rôle des femmes et leur place au sein de la famille, comme au sein de la société ?

On doit rappeler qu’à aucun moment, lors des révolutions de 2011 (comme lors des mobilisations de 1988-1990) il n’y a eu un mot d’ordre des femmes et des jeunes qui ait fait référence à la religion. Or, on cherche à enfermer les femmes dans leur identité cultuelle, comme s’il ne leur était pas possible d’acquérir la démocratie sans passer par des revendications religieuses.

Dans ces révolutions pacifiques et laïques, les femmes ont toujours joué un rôle primordial, et c’est ce qui a terrorisé et terrorise encore les hommes et plus particulièrement les islamistes.

Aujourd’hui, la question du genre et des rapports sociaux de sexe n’est plus considérée comme secondaire, mais comme une question première pour la conquête de la démocratie politique.

Le combat pour l’égalité des femmes et des hommes conduit à s’opposer farouchement à l’ordre patriarcal qui pèse depuis des décennies. Les femmes ont tiré les leçons de l’histoire, de leurs mères, de leurs sœurs. Elles ne retourneront pas à leurs fourneaux et on ne les enterrera pas dans le mythe de la complémentarité et de la religiosité : “Les occidentaux doivent se mettre cela dans la tête et cesser de nous faire chier avec la religion”.

Retour sur l’histoire du Proche et Moyen-Orient

Durant près d’un quart de siècle, les contradictions des dirigeants et des mouvements progressistes se sont imposées. Ils se disaient anti-impérialistes, anticapitalistes, anti-colonialistes, ils avaient été influencés par l’esprit des Lumières, ils étaient de conviction laïque mais ils affirmaient que l’émancipation des femmes ne pouvait se construire que dans le cadre islamique afin de ne pas être accusés de succomber à l’hégémonie culturelle occidentale.

Par ailleurs, les mouvements conservateurs ont sacralisé les fondements de la famille traditionnelle dans les sociétés dites “arabes”, affirmant qu’une conception importée de l’occident peut mettre en danger les valeurs culturelles issues des traditions islamiques.

Et avec la construction de cette identité communautaire, les élites politiques, qu’elles soient “nationalistes progressistes” ou “conservatrices”, ont une préoccupation commune : le contrôle des femmes, lesquelles sont assignées à être les gardiennes de cette identité nationale et des traditions de la culture arabo-islamique.

C’est sur ce principe que l’État algérien a construit son modèle du parti unique, tuant dans l’œuf tout projet politique fondé sur la séparation du politique et du religieux. Et la bataille idéologique a été gagnée par le mouvement conservateur car, au nom de cette pseudo-spécificité culturelle, les progressistes se sont pliés au fait que la religion serait le pilier principal de l’identité algérienne. Cela a conduit à ce “socialisme spécifique” dans lequel l’islam est religion d’État.

Car, qui mieux que les islamistes pouvait instrumentaliser cette identité culturelle et jouer sur la religion comme instrument efficace de la supériorité et de la domination des hommes sur les femmes, avec la complicité active ou passive des dirigeants occidentaux ? Le résultat est que, dans tous les pays du Maghreb et Moyen-Orient (Algérie, Tunisie, Maroc, Égypte, Iran…), il existe un statut personnel d’inspiration religieuse.

Le Code de la famille : un outil très politique

Tous ces États vont utiliser le Code de la Famille à des fins très politiques. Aux hommes, qui n’ont pas les moyens de combattre des pouvoirs autocratiques et dictatoriaux, on offre en cadeau les droits des femmes, le corps des femmes, et la religion comme instrument de torture contre l’émancipation des femmes. (De même, le Code Napoléon a-t-il été un instrument de maintien et de stabilité du pouvoir).

Et c’est pour cela que les féministes du monde arabe se battent à la fois contre les “partis progressistes”, lesquels sont prêts à se mettre à table avec les islamistes, et contre les islamistes avec tout ce que cela engendre.

On nous dit : mais il existe un “islamisme modéré”. Mais les Algériennes ont connu “l’islamisme modéré”. L’islamisme modéré, c’est le Code du statut personnel : la femme mariée est une mineure, il lui faut en permanence un tuteur. Elle peut signer des contrats : pour le capitalisme, il n’y a pas de problème de sexe. Mais à la maison, elle redevient mineure : elle n’a pas l’autorité parentale partagée, elle ne peut demander le divorce, sa part d’héritage est inégalitaire… Tout cela, c’est “l’islamisme modéré”, de même que la polygamie.

En Algérie, les femmes ont aussi vécu la version “hard” de l’islamisme avec les enlèvements, les viols, les assassinats, et le diktat du voile pour sortir (l’espace social ne doit pas être souillé par les femmes). Le dictat et le prosélytisme du voile imposent que dans la rue, les femmes soient dans la pudeur.

Le retour de l’islamisme pseudo-soft

Les amendements apportés en 2006 au Code de la Famille ont très peu changé le sort des Algériennes. Et avec la bataille idéologique gagnée par les islamistes depuis plus de vingt ans, la régression est aujourd’hui dans les têtes.

Nous avons une ministre femme. Face à la crise économique et à la faillite de l’État, elle ne sait que dire : nous les femmes mariées remercions Dieu car nous avons un mari et nous n’avons donc pas besoin d’un salaire. Et de demander aux femmes mariées de donner leur salaire en solidarité !

Or, si les Algériennes se lèvent tous les matins, c’est pour disposer d’une autonomie financière et pour faire vivre la famille.

Demander aux femmes mariées de donner leur salaire est un coup de pied supplémentaire à l’égalité, à l’autonomie des femmes, au fait qu’elles puissent vivre libres sans avoir à tendre les mains à leur mari. Cela met les femmes dans l’insécurité alimentaire. Ce faisant, cette ministre femme réaffirme l’infériorité des femmes, et impose la première violence institutionnelle de cette société qui est le Code de la Famille.

Voici un autre exemple de l’idéologie des islamistes dans son expression la plus soft. Une loi contre les violences faites aux femmes a été votée. Suite aux hurlements des islamistes sur le fait que les femmes pouvaient porter plainte contre les auteurs de violences, le législateur a modifié le Code de procédure pénale. Ainsi, si une femme, sous la pression de la famille retire sa plainte, le procureur de la République ne pourra plus poursuivre la procédure, ce qui précédemment donnait un gage de sécurité aux femmes.

On est aujourd’hui passé du “mépris” à la nécessité pour les femmes de demander pardon alors qu’elles sont tous les jours maltraitées : le taux de féminicide est en train d’augmenter de façon incroyable. Et si une femme refuse le harcèlement de rue, elle peut aujourd’hui être écrasée par une voiture, immolée avec un bidon d’essence, égorgée avec un couteau en pleine rue (1).

(1) En 2015, un homme tue une femme qui avait refusé ses avances en roulant, à deux reprises sur son corps avec sa voiture. En mai 2016, une femme est égorgée par son mari en pleine rue à Draria, à l’ouest d’Alger.