Tunisie : de la lutte à l’espoir puis à une désillusion relative

Dossier
jeudi 20 avril 2017

Abir Krefa est sociologue, maître de conférences à l’Université Lyon 2 : elle enquête sur les mouvements féministes en Tunisie depuis 2006. Elle est néanmoins davantage intervenue en tant que militante que sociologue.

En cinq ans, nous sommes passés de la lutte à l’espoir, puis à une désillusion relative.

La révolution s’est accompagnée d’une participation massive des femmes de toutes les catégories socio-professionnelles, ouvrières et paysannes, avocates, syndicalistes antiracistes, chômeuses, salariées…

La révolution a traversé les usines, avec de nombreuses grèves et des expériences d’autogestion auxquelles les femmes ont pris part. À l’école, à l’université, les mobilisations se sont opposées aux rapports pédagogiques trop hiérarchiques. La révolution a aussi traversé les couples et les familles : les femmes ont refusé de faire la boniche, de servir leurs pères ou leurs frères à table et d’être cantonnées aux tâches ménagères.

Cette effervescence révolutionnaire a aussi élargi l’espace des possibles, nourri les mobilisations des femmes.

Les revendications des femmes avant 2011

Avant 2011, les possibilités d’expression publique et politique étaient très limitées par le régime. Les seules manifestations de rue tolérées étaient celles en solidarité avec la Palestine et contre les guerres impérialistes au Moyen-Orient. Elles étaient très encadrées par le régime, par l’ancien parti unique.

C’était parfois, pour les protestataires, l’occasion de brandir des slogans contre le régime. Mais à l’exception de la mobilisation dans le bassin de Gafsa en 2008, les manifestions de rue étaient interdites, les militantes et militants harcelés, arrêtés.

Il n’existait que deux associations de femmes, créées au début des années 90, par une génération de féministes née autour des mobilisations pour l’indépendance et qui ont un peu bénéficié du code de la famille, des réformes de 1956. Depuis les années 80, ces féministes demandaient une réforme globale du code du statut personnel car leur situation n’était, en réalité, guère différente de celle de l’Algérie et du Maroc.

Leur situation paraissait privilégiée, mais le régime confisquait toute expression sur la question des femmes, interdisant toute proposition alternative ou concurrente à la sienne.

Les féministes revendiquaient le partage de la tutelle sur les enfants et la fin des discriminations en matière d’héritage. Elles se battaient contre les institutions du régime et contre les islamistes.

C’est dans les années 80 que l’Association tunisienne des femmes démocrates et l’Association tunisienne des femmes pour la recherche et le développement ont organisé leurs premières manifestations de rue de façon autonome.

Avant 2011, leurs activités étaient tolérées dès lors qu’elles se cantonnaient à des cercles confidentiels. Mais elles étaient réprimées si elles sortaient dans la rue ou si elles menaient des actions de solidarité avec des ouvriers et les syndicalistes. Ce fut le cas notamment en 2008, lorsqu’elles ont tenté de mener des actions de solidarité avec la mobilisation à Gafsa où les femmes étaient à l’avant-garde. Elles ont été arrêtées dès leur sortie de Tunis.

La rupture de 2011-2012

La révolution s’est accompagnée d’une explosion de la parole publique et de la parole en public.

Les femmes ont souvent été à l’avant-garde des mobilisations, des manifestations contre le régime et ses institutions. Elles ont revendiqué la parité, l’égalité juridique et elles ont aussi défendu des revendications économiques et sociales dont le droit au travail.

Aujourd’hui, une situation contrastée

Les femmes ont arraché quelques conquêtes et ont fait barrage à certaines régressions juridiques.

En avril 2011, une loi a été votée pour la parité aux élections avec obligation d’alternance homme-femme dans les listes électorales pour l’Assemblée constituante. Il s’agissait d’une revendication ancienne portée par les deux associations historiques.

On a tendance à opposer les partis dits progressistes et les partis dits islamistes. Mais cette loi n’a été obtenue que grâce aux différentes mobilisations des femmes (mobilisations de rue, participation de représentantes des associations dans les instances crées pour élaborer la loi électorale, mobilisation des femmes à l’intérieur des différents partis…).

Cela dit, il n’y a que 25 à 30 ?% de femmes à l’Assemblée car très souvent, les têtes de listes étaient des hommes. Mais pour les prochaines élections locales, la parité horizontale (des têtes de liste) a été acquise. Et les mobilisations ont imposé que la “complémentarité” ne soit pas inscrite dans la constitution.

Pourtant le texte ne parle pas d’égalité entre les femmes et les hommes, mais d’égalité “en droits et en devoirs” entre citoyennes et citoyens. Cela signifie que l’égalité est un droit dans l’exercice de la citoyenneté, mais pas dans la vie privée, dans la famille. Et aucun autre texte, en particulier sur le droit de la famille (code du statut personnel) n’a été réformé : les inégalités en matière d’héritage, en matière de tutelle parentale perdurent, de même que le Code pénal. Ainsi, l’article 226 sur l’attentat à la pudeur est très souvent utilisé contre les militantes à des fins de répression policière : une militante peut être arrêtée au prétexte qu’elle est accompagnée d’un homme avec qui elle n’est pas mariée ou de sa tenue vestimentaire jugée “impudique”.

Les femmes demandent aussi l’abrogation de l’article 227 bis qui permet à un homme d’échapper à des poursuites pour des relations sexuelles avec une mineure s’il épouse sa victime.

Un projet de loi-cadre sur la violence faite aux femmes a été déposé à l’Assemblée. Mais le parcours est laborieux : le projet rencontre l’hostilité d’un grand nombre de députés (ceux d’Ennhadha, et aussi du parti dominant Nidaa Tounès). Et les menaces de restauration autoritaire se profilent aujourd’hui, depuis les élections de 2014.

Dégradation de la situation économique et sociale

Les femmes sont très touchées par la dégradation de la situation économique, par l’inflation galopante et par le chômage. Le pouvoir d’achat des classes populaires et aussi des classes moyennes s’est considérablement dégradé. La précarisation touche particulièrement les femmes : le taux de chômage des femmes est deux fois plus élevé que celui des hommes. À l’intérieur du pays et dans le sud, il s’élève jusqu’à 70 ?% pour les femmes diplômées (à Kasserine, Sidi Bouzid, Atana) contre 30 à 35 ?% pour les hommes diplômés.

La loi 72 n’a pas été abrogée. Or, elle accorde un statut privilégié aux entreprises exportatrices (off shore) qui exploitent la main d’œuvre locale et qui bénéficient de privilèges fiscaux et douaniers. En 2013-2014, les ouvrières de l’entreprise Latécoère (filiale du groupe français LATelec) ont fait grève contre les salaires indignes, les heures supplémentaires obligatoires non payées, les humiliations et le harcèlement sexuel. L’entreprise a fermé l’usine et relocalisé à Toulouse une partie de sa production. Les ouvrières syndicalistes ont dû lutter contre le patronat local, contre les supérieurs hiérarchiques (Français et Tunisiens) et contre les syndicalistes hommes de l’UGTT qui considéraient leurs revendications trop radicales. La mobilisation a permis de réintégrer une partie des ouvrières licenciées, mais les meneuses sont aujourd’hui sans travail.

La répression touche tout le monde

Les mobilisations pour le droit au travail et l’amélioration des conditions de travail continuent malgré la répression policière et la restauration autoritaire. Un grand mouvement de chômeurs et de chômeuses s’est développé dans la région de Kasserine, Tala, Sidi Bouzid… en janvier et février 2011 auquel ont participé des femmes et des hommes, diplômés ou non. Ces mobilisations se poursuivent aujourd’hui, ainsi que des expériences d’autogestion menées par des ouvrières du textile (expérience qui n’a pu durer car le fournisseur a arrêté les livraisons de tissu).

Le mouvement féministe s’est très diversifié. Des associations LGBT se sont créées et luttent pour la décriminalisation car le code pénal sanctionne de 1 à 3 ans de prison les relations entre personnes de même sexe.

Mais la répression policière touche aujourd’hui beaucoup de monde. Ainsi, des jeunes qui avaient participé à des manifestations en 2013 viennent d’être condamnés à 14 ans de prison pour avoir incendié le local d’un parti politique. D’autres mobilisations sont réprimées telles celles contre une loi de réconciliation nationale qui entend blanchir les hommes du régime de Ben Ali.

Et le régime instrumentalise maintenant la lutte contre le terrorisme après avoir instauré l’état d’urgence.

La Tunisie est souvent présentée comme une exception dans son environnement régional, exception souvent brandie contre les revendications féministes. Or, ce qui se passe en Tunisie n’est pas indépendant du contexte régional et international et il est difficile d’établir un rapport de force interne sans changement dans la situation régionale et globale…