Maroc : le M.A.L.I.

Dossier
jeudi 20 avril 2017

Ibtissame Betty Lachgar, psychologue-clinicienne, est co-fondatrice (avec la journaliste Zineb El Rhazoui) du Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles (M.A.L.I.). Créé en 2009, il s’agit d’un mouvement mixte, universaliste, féministe et laïque. C’est le seul mouvement de désobéissance civile au Maroc.

Le 27 octobre 2016, deux lesbiennes mineures ont été arrêtées en Maroc et condamnées pour homosexualité. La loi condamne aussi les relations hétérosexuelles hors mariage. Ce procès reflète le conservatisme de la société et le poids du religieux au Maroc (1).

Le M.A.L.I. milite pour toutes les libertés individuelles, liberté de conscience, d’expression, sexuelle et contre les inquisitions socio-religieuses, ce qui conduit à des lynchages. Le M.A.L.I. est le premier mouvement dans les pays arabes à être passé des réseaux sociaux aux actions de terrain. Le fait que le M.A.L.I. ait été fondé par deux femmes a fait beaucoup de bruit. Lors des arrestations, le principal reproche des autorités, de la police, était que ce combat soit mené par des femmes. (Pour des faits analogues, un homme aurait été battu, humilié et son arrestation peu médiatisée).

Le M.A.L.I. milite en défense des droits des femmes. Il considère que les droits humains et les droits des femmes sont universels : ils ne connaissent ni frontières, ni religion, ni nationalité, ni couleur.

Contre le “relativisme culturel”

Le M.A.L.I. a organisé un pique-nique symbolique en plein ramadan en 2009 pour lutter contre un article de loi, au nom duquel rompre le jeûne en public lors du mois de ramadan peut coûter six mois de prison ferme. Il s’agissait de lutter aussi en faveur de la liberté de conscience et de la laïcité. Cela a soulevé un débat passionné et tranchant dans le pays et à l’étranger.

La condamnation de cette action a posé la question de la liberté de conscience. La répression policière s’est accompagnée de menaces de mort quotidiennes de la part de barbus-fascistes qui, eux, ne sont pas poursuivis. Ce laxisme n’est qu’une façon d’encourager ces personnes à commettre des actes haineux. Il n’y a qu’à lire la déclaration de la très gouvernementale agence de presse marocaine pour s’en rendre compte.

Le bateau pour l’avortement

Le M.A.L.I. est le seul mouvement “pro-choix” au Maroc. Il milite pour le droit de toutes les femmes à disposer de leur corps, pour les droits sexuels et reproductifs – droit à l’avortement et droits des personnes LGBTI. Les autres associations marocaines militent pour l’avortement au cas par cas.

Il organise des actions chocs, des campagnes sur les réseaux sociaux avec des slogans percutants en français et en arabe.

En 2012, il a fait appel à une ONG néerlandaise Women on Waves afin de réaliser une action en faveur de l’IVG (chirurgicale et médicamenteuse). Cette organisation avait milité précédemment avec succès pour la dépénalisation de l’avortement en Espagne. Elle a fait venir un bateau dans le port de Smir, un mois avant de lancer l’action. Et ce n’est que lorsque le bateau fut dans le port qu’un communiqué de presse a annoncé la date de l’action en donnant une fausse date pour l’arrivée du bateau.

Cela a déclenché une énorme mobilisation de toute la police du royaume, avec un navire militaire chargé de bloquer l’arrivée du bateau. Tout le littoral était sous surveillance…

Le jour J, les militants du M.A.L.I. n’ont pu entrer dans le port qui était fermé. Beaucoup de mouvements anti-avortement étaient présents, avec à leurs côtés des partis politiques qui avaient fait venir des gens en cars. Mais, le contact a été pris avec les personnes présentes sur le bateau, lesquelles ont fait l’action à deux sur le port, avec cornemuses et banderoles, durant une semaine. Et ce fut un succès.

Le bateau a dû ensuite se déplacer à Ceuta où des personnes ont pu le rejoindre avec des journalistes.

Ce n’est pas encore une victoire, puisque l’avortement n’est autorisé que pour les seules femmes victimes d’inceste ou de viol. On estime à 800 le nombre d’avortements clandestins par jour. Pour les gynécologues, c’est un véritable business. Ces avortements se font souvent dans des conditions précaires et les femmes doivent payer de fortes sommes.

Cette action a permis au débat de s’ouvrir. Des interventions ont été faites dans les cafés, des débats organisés. Elle a fait connaître la possibilité d’utiliser l’Artotec, un médicament prescrit pour l’arthrose, pour déclencher un avortement. Beaucoup de médecins, de gynécologues ont ainsi été informés et contactés. Les ministères de la Santé et de l’Intérieur ont réagi défavorablement. Certaines pharmacies refusent de délivrer l’Artotec. Mais l’information se poursuit sur les réseaux sociaux.

Pour la liberté sexuelle

Le Code pénal condamne les relations hors mariage pour les deux sexes. Il y a beaucoup de délation au Maroc. Mais un homme est en général peu poursuivi, alors que les femmes sont très régulièrement poursuivies et condamnées.

En 2013, un garçon et une fille de 14 ans se sont fait prendre en photo en train de se faire un bisou. Puis ils ont posté sur Internet cette photo. C’est une association de défense des droits humains qui a porté plainte contre ces deux adolescents et celui qui avait pris la photo. Et les trois personnes ont été incarcérées.

Le M.A.L.I. a alors organisé un Kiss-in devant le Parlement. Il n’a duré que trois secondes. Les militantes et militants ont été agressés, violentés physiquement.

Où étaient les organisations de défense des droits de l’humain et les associations féministes ? Elles ne viennent jamais aux actions du M.A.L.I., se contentant de faire des commentaires sur les réseaux sociaux. Ainsi, pour soutenir les femmes espagnoles mobilisées pour le droit à l’avortement, il n’y avait que 15 personnes à Rabba et aucune organisation féministe n’est venue manifester ce jour-là.

Religion et laïcité

Lors de sa première arrestation, Ibtissame Betty Lachgar a subi 12 heures d’interrogatoire. Et sur les 12 heures, 11 ont été consacrées à la religion, le Coran à l’appui.

Il est très difficile, dans une société théocratique, avec une monarchie absolue dans laquelle le roi est le chef des croyants (comme le pape), de faire comprendre que les droits de l’humain sont au-dessus du droit divin. Et cette difficulté est aggravée par le fait que toutes les autres associations se plient au relativisme cultuel.

Le M.A.L.I. revendique un État laïque avec séparation du religieux et du politique, la religion devant rester une affaire privée. Au Maroc, ce mouvement est considéré à tort comme un mouvement athée alors qu’il est laïque. Il comporte des personnes de toutes confessions, ainsi que des athées.

Mais le poids du religieux est très fort. Ibtissame Betty Lachgar a reçu beaucoup de menaces de mort. Elle a été mise sur la liste de Daesh.

Elle parle à visage découvert, y compris dans les médias marocains et se proclame athée.

Contre l’institution du mariage, elle a été la première, lors d’un reportage de l’agence France presse, à se présenter avec son ami et à dire qu’ils avaient des relations hors mariage et vivaient en concubinage.

Elle a posté sur Internet une photo d’elle, devant le Parlement, avec une cigarette et une bière à la main.

Pour tous ces faits, elle a subi des insultes, des agressions physiques, et des menaces très dures, y compris de la part de mouvements “progressistes”, alors que l’on plaignait son ami. Grâce à la médiatisation, au soutien de nombreuses personnes, des ONG, elle n’est pas en prison.

Heureusement”, dit-elle “au Maroc, les gens oublient vite”… Et l’important, c’est que les débats sont ouverts…

(1) Finalement aucune condamnation n’a été prononcée contre ces deux adolescentes.