Modeste bilan de ma vie publique

“Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux.”
vendredi 19 mai 2017

Tiens pourquoi faire maintenant un bilan de ma vie publique consciente depuis 40 ans ? Peut-être que les mois de décembre sont propices aux bilans. Peut-être aussi parce que l’ambiance crépusculaire qui caractérise la vie démocratique française en ce moment précis est le signe qu’avec 2017, nous arrivons à la fin d’un cycle générationnel et politique.
Ce modeste bilan personnel concerne évidemment aussi le collectif de tous mes amis compagnons et compagnes de lutte depuis 40 ans. Mais cet écrit n’engage que moi.

Lorsque je suis sorti des brumes de l’enfance vers l’âge de 17 ans environ, autour de l’an 1977, j’ai eu la grande chance que le hasard de mes rencontres et de mes lectures m’ait révélé les trois connaissances suivantes, que je n’ai jamais perdues de vue jusqu’à ce jour :

AXIOME I

Dans la vie, il faut toujours si possible :

1 - Ne respecter que ce qui est respectable (c’est-à-dire ni la richesse ni l’autorité) ;

2 – Toujours prendre la défense des plus faibles, des plus vulnérables et des plus fragiles, même lorsqu’ils ne sont pas sympathiques (ce qui signifie d’abord les êtres humains bien entendu, mais aussi les autres êtres vivants, la nature, les lieux et paysages, les choses de l’esprit, l’art et la poésie) ;

3 - Toujours tenter de se mettre à la place d’autrui, pour comprendre ses propres raisons culturelles ou psychologiques et pour coopérer avec sa part de sincérité, si précaire soit-elle ;

4 - Distribuer à tous sans compter bienveillance et bonne humeur ;

5 - Et pour finir, afin de rester complètement disponible à ces objectifs, savoir refuser à temps les positions de pouvoir et l’abus d’avantages personnels.

AXIOME II

Dans toute situation d’injustice donnée, la seule personne individuelle ou collective qui puisse remporter (peut-être) une victoire sans provoquer ensuite un supplément d’injustice et de désespoir, c’est celui qui aura eu la force de briser le cycle mimétique et répétitif de la violence, de la tristesse, de la peur, de la résignation, de l’inhibition, grâce à des dispositifs nouveaux de non-violence, de non-tristesse, de non-peur, de non-résignation, de non-inhibition.

AXIOME III

La plupart des familles et institutions de la gauche et de l’extrême-gauche, sont plus que jamais, fossilisées, cléricalisées, infiniment traîtresses et inaptes à incarner leurs propres proclamations émancipatrices et leurs déclarations de principe. Elles ne sont pas la solution, mais le problème. Elles verrouillent hermétiquement le champ des possibles et viennent stériliser chaque tentative à la source. En conséquence, il faut inlassablement, patiemment, constructivement, inventer des propositions très concrètes d’actions directes créatives, si possible réussies, dont les gens ordinaires que nous sommes tous puissent se saisir ensuite librement sans intermédiaire ni tuteur idéologique (“empowerment”).

Ceci sur la durée 1977-2017 ! Évidemment, ces trois beaux axiomes se sont affrontés au réel, c’est à dire au grand tournant de la “Grande mondialisation des appétits égoïstes déréglementés”, désastre perpétré en 40 années par le capitalisme occidental avec le concours des ateliers esclavagistes de la Chine totalitaire, assistés par les porte-conteneurs et la finance électronique.

Ce désastre global a brisé partout les fragiles équilibres civilisationnels, parfois hérités des vieilles sagesses écologiques et spirituelles, souvent issues plus récemment de l’humanisme européen laïc et ouvrier ou encore plus récemment des leçons de la résistance aux totalitarismes nazi et communiste. Tout a été dévasté, et dans cette crise sont apparus les nouveaux monstres : désinhibition idéologique de l’arrogance, du racisme, de la violence pure et du profit matériel, obscurantisme et mépris de la pensée, peur généralisée imposée d’en haut, haine de soi et méfiance des autres, complaisance officielle pour la laideur et le mensonge, le tout sous la nouvelle angoisse, combattue à coups de distractions misérables, d’un dérèglement climatique suicidaire pour l’humanité. Oui, c’est notre génération qui a été honteusement trahie et battue.

Si bien qu’on peut se dire : à quoi bon avoir tenté d’agir pour le salut commun depuis 40 ans alors que tout a régressé en sens inverse et que les points d’appuis eux-mêmes disparaissent désormais ? C’est le moment de retrouver la fameuse citation de Samuel Beckett : oui, nous avons échoué, nous avons trébuché à plusieurs reprises, mais en nous relevant, nous dirons encore :

Déjà essayé. Déjà échoué.

Peu importe.

Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux.”

Samuel Beckett : Wordstward Ho , 1983, “Cap à l’ouest”, traduit en français sous le titre de Cap au pire (1991, éditions de Minuit).

Alors, voici le moment d’énumérer une série de tentatives d’actions originales, qui ont toutes connu pour des raisons diverses des échecs patents, des semi-échecs, des ratages après avoir failli triompher, et puis aussi cette forme spécifique d’échec qui est une grande réussite qui n’a jamais été connue ou reconnue du public. “Caramba, encore raté !” Si bien que nous disons avec Beckett : “Échoue encore. Échoue mieux” parce qu’aucun de ces “échecs” n’a été vécu sans avoir gagné quelque chose, sans avoir été jouissif, réjouissant, fraternel, instructif, révélateur, prometteur, et qu’aucun n’a épuisé sa force neuve de désir et de subversion.

1979-1982 : Les années “HOU”

Nous tentons d’implanter à l’Université de Nantes un syndicalisme autogestionnaire dans l’esprit Lip-Larzac du cher PSU anti-nucléaire. Ça ne marche pas si mal, mais très vite, nous tombons malheureusement dans l’orbite de l’UNEF parisienne, où nous croisons des jeunes gens du PS et du trotskisme qui sont tous obsédés par leurs carrières prometteuses (si bien que 40 ans plus tard, ils sont effectivement devenus célèbres comme nos actuels chefs de gouvernement, ministres, conseillers des princes). “Fuis la compagnie de ceux à qui tu ne veux pas ressembler” nous aurait conseillé Rabelais. Et pour sauver nos consciences, nous quittons en urgence l’UNEF pour créer le groupe anarcho-coluchien HOU “Hors d’œuvres universitaires”, avec les meilleurs amis du monde, rencontrés à Nantes lors d’une mémorable grève générale universitaire de l’hiver 1980, pour les droits des étrangers déjà. Le groupe HOU eut un rayonnement réel à Nantes, mais qui ne dura pas après nous. Caramba, encore raté ! Mais ce fut la matrice irremplaçable d’amitiés agissantes qui durent toujours.

1982-1986 : Les actions à l’Est derrière le rideau de fer

Dans notre jeunesse le monde occidental considérait que l’empire soviétique brejnevien pourrait encore tenir mille ans grâce à l’équilibre de la terreur nucléaire, et alors que la moitié de la gauche française trouvait globalement positif et inspirant le bilan du marxisme-léninisme. Ne parlons pas de la droite qui s’accommodait très bien du communisme autoritaire.

C’est alors que nous sommes partis à l’assaut les mains nues contre l’empire de l’Est. Nous : une poignée de militants italiens et belges du Partito radicale, d’objecteurs de conscience espagnols et le groupe nantais “HOU-Partito radicale”.

Nous n’étions pas des experts géopoliticiens, mais nous avions compris cette intuition neuve : que le système soviétique de contrôle hermétique de tous était condamné à dépérir face à l’arrivée des nouvelles technologies de communication et de persuasion. En 1982 à Moscou et dans les grandes capitales de l’Est, en 1985 en Yougoslavie, en 1986 en Pologne, nous sommes arrêtés par la police, parfois emprisonnés un bref instant, jugés, condamnés, expulsés. Mais nous prouvons qu’à ce moment spécifique les pouvoirs policiers du KGB ne peuvent plus se permettre de réprimer comme avant des manifestations de jeunes gens décidés.

Et nous n’étions pas seuls, bien entendu, car l’aspiration à la liberté est irrésistible. Très vite, c’est le centre même du pouvoir soviétique qui en tirera les conclusions qui s’imposaient en tentant de sauver le régime par la démocratisation de la perestroïka et par le renoncement historique à la force qui se conclura par la Chute du mur de Berlin. Nous avions gagné ! (Même si presque personne ici en France n’a connu nos aventures).

Faut-il en conclure que nous avions changé l’Histoire selon nos vœux ? Et non. Caramba encore raté ! Car au lieu d’unifier l’Europe en sauvegardant les protections sociales héritées du socialisme tout en y ajoutant l’autogestion démocratique, voici qu’apparurent immédiatement les prédateurs occidentaux : privatiseurs de biens publics, experts du FMI dépeçant l’Est de l’Europe avec la complicité des cadres communistes corrompus, généraux de l’OTAN, marchands de médias pourris et d’entertainment, patrons de super-marchés made in France, idéologues du néo-libéralisme. Au risque de créer des souffrances sociales immenses pouvant nourrir la tentation de l’autoritarisme de type poutinien.

1983-1989 : Contre les complicités nantaises pour l’apartheid sud-africain

Alors que la gauche antitotalitaire, celle d’un Albert Camus, doit savoir s’opposer simultanément au communisme autoritaire et au fascisme, notre génération n’avait pas eu à résister à ce dernier.

Mais en ces années 1980, le fascisme avait un visage mondial et nantais : l’apartheid sud-africain.

Mondial parce que le monde était suspendu à l’hypothèse d’une explosion violente en Afrique du Sud, qui aurait débouché sur un conflit inextricable comme en Palestine et une guerre civile inexpiable.

Nantais, car la mairie de droite élue à Nantes, après avoir supprimé sa subvention à une commémoration du Code noir esclavagiste, était réputée avoir des contacts privilégiés avec le régime raciste sud-africain, tandis que la Chambre de commerce de Nantes n’hésitait pas à dépêcher des missions commerciales dans le seul pays officiellement raciste, malgré les consignes de boycott de l’ONU et de la société civile mondiale.

Relisant les archives, je suis surpris par l’opiniâtreté de nos actions organisées par le HOU sous le nom de “Conscience noire de Nantes” (actions de s’enchaîner devant la mairie de Nantes, veillées de Noël sous le bureau du maire, démarches diverses). Nous n’avons jamais cédé.

Aujourd’hui, il est facile de dire que Mandela devait être gentiment libéré sous la pression des milieux économiques blancs de Pretoria. Pour parvenir à ce résultat inouï et au droit de vote des Noirs, il avait fallu une extraordinaire mobilisation du monde entier pour isoler économiquement l’apartheid. Une mobilisation longue, difficile, mais qui a pleinement réussi et qui fait honneur au concept de Gandhi de non-collaboration avec l’adversaire.

L’histoire officielle ne retient que les échecs : les sanctions diplomatiques ratées de la SDN avant 1939, les illogiques “sanctions économiques” associées à des bombardements épouvantables de civils de messieurs Bush père et fils, au Moyen-Orient et en ex-Yougoslavie.

Mais nous, on ne pourra pas nous enlever que nous avons participé concrètement, là où nous étions, à la grande révolution pacifique qui a terrassé l’apartheid. (Et que nous attendons toujours l’invention d’un art social qui un jour donnera à la non-violence radicale une dimension dramatique et épique, capable d’enchanter les imaginaires, et pas seulement à la photogénie de la violence guerrière fascinée par le pire.)

1980-1989 : La rencontre du Partito radicale italien

Nous l’avons tant aimé, ce parti radical transalpin. Il s’inscrivait dans une tradition politique très spécifique de la vie politique italienne : férocement libre penseur et libertaire, antimilitariste et anticlérical, également antifasciste et anticommuniste. Une tradition sur laquelle avait réussi la greffe improbable et extraordinairement féconde de la pensée pratique et théorique de la non-violence de Gandhi.

De fait, cette petite formation animée par seulement quelques centaines d’activistes avait littéralement gouverné l’Italie en imposant son agenda politique et médiatique, notamment pendant les années 1970, remportant victoire sur victoire, surtout dans les domaines des droits sociétaux : droit au divorce, à l’objection de conscience, au vote à 18 ans, à l’avortement-contraception, abandon du programme nucléaire, droit des homosexuels, des transsexuels, des drogués, des prisonniers, refus efficace de la dérive autoritaire des “années de plomb” antiterroristes.

Le génie spécifique de ce petit parti provenait selon la presse du charisme de son génial porte-parole, Marco Pannella, mais il tenait d’abord à une originalité rare : ce parti de gauche était dépouillé de toute gangue ou induration idéologique.

Chaque année à l’automne, le parti était refondé à neuf au cours d’un congrès ouvert à toutes les personnes de bonne volonté, autour du vote d’une motion d’action annuelle qui définirait son nouvel objectif politique choisi comme priorité du moment, un peu comme un parti “autobus” qu’on emprunte ponctuellement pour rejoindre l’arrêt suivant, mais pas forcément pour suivre tout l’itinéraire.

En fait, le Partito radicale avait renouvelé les termes de la fameuse distinction classique de Max Weber entre “éthique de conviction” et “éthique de responsabilité”, que les penseurs paresseux attribuent souvent, l’une à la “gauche contestataire”, éternellement “impuissante”, l’autre à la “gauche gestionnaire”, puissante mais embourgeoisée et velléitaire, ou même devenue carrément néo-conservatrice.

Or le Parti radical italien avait dépassé l’éthique de conviction (qui, le plus souvent à gauche et à l’extrême-gauche, n’est qu’une morale cléricale de pureté idéologique et de religiosité) pour fonder une véritable éthique de “responsabilité” (de responsabilité nue sans jamais chercher le confort du pouvoir institutionnel, de pauvreté “franciscaine”, de choix du “pouvoir de” plutôt que du “pouvoir sur”, de convaincre plutôt que vaincre, telle était la force de Pannella et de ses amis).

Ainsi le Partito radicale était apte à gagner des victoires politiques, à coaguler des majorités émancipatrices, car il savait à merveille traverser, sans amour propre déplacé ni crainte de se perdre, toutes les diversités culturelles et politiques, et contraindre cordialement les adversaires à devenir des partenaires (ce qui réalise l’idéal de la conflictualité démocratique maximale, y compris dans la lutte de classes des exploités et dominés).

Quand nous l’avons rencontré, au début des années 1980, le Partito radicale avait décidé de dépasser les luttes sociétales italiennes, où il avait pourtant tellement excellé, pour s’affronter à un grand objectif universel, la cause de la survie des millions de massacrés par la faim et le sous-développement, un combat qu’il voulait porter à la dignité de nouvel antifascisme pour notre temps.

Cette intuition était juste, mais le Partito radicale devait y essuyer sa première grave défaite, car personne n’avait imaginé que deux ennemis implacables feraient tout pour le faire échouer en Europe : la Commission européenne et le nouveau gouvernement Mitterrand parvenu au pouvoir en France en 1981.

Mais le Partito radicale avait décidé de s’internationaliser en “Parti radical transnational non-violent” et nous étions volontaires enthousiastes pour que notre groupe nantais en soit une tête de pont exemplaire à l’extérieur de la péninsule italienne.

Puis à partir du milieu des années 1980, le Partito radicale a déçu trois fois.

Une première fois en abandonnant sa culture de motion d’action annuelle remplacée par un pur chantage à la fermeture du parti, s’il n’obtenait pas un certain quota chiffré de nouveaux adhérents. C’était là prendre le risque de transformer la nature profonde du parti : de moyen pragmatique il devenait alors un but déifié, comme n’importe quelle banale bureaucratie, et cela risquait d’entraîner forcément une épaisseur supplémentaire illisible avant d’aller directement aux objectifs.

Une deuxième fois, quand l’idéal fédéraliste européen du Partito radicale a pris une accentuation de moins en moins axée vers un geste révolutionnaire constituant des peuples unis du Vieux continent, mais vers une tournure de plus en plus acritique face à la dictature économiste de la Commission de Bruxelles et des gouvernements de rigueur néo-libérale et libre-échangiste des années 1980 et 1990, transformant implacablement l’idéal européen en un cauchemar autoritaire justifiant la destruction et la déréglementation des droits sociaux et l’imposant juridiquement sans que les peuples devenus superflus ne puissent s’y opposer.

Une troisième fois lorsque le Parti radical s’est prêté à un “coup” politique en aidant l’odieux Silvio Berlusconi à se saisir du pouvoir en Italie, sur les ruines de la Démocratie chrétienne et du PSI discrédités.

Ainsi, notre cher “Partito” avait déçu. Il avait subi, lui aussi, la malédiction qui avait frappé ce qu’on appelait assez bêtement la “deuxième gauche” en France, comme la CFDT autogestionnaire, passée de syndicat le plus à gauche à celui le plus à droite. Une malédiction qu’on avait observée également dans la ligne éditoriale des journaux Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur, de la revue Esprit, ayant tous renié vers 1980 et 1990 l’aspect démocratique et libertaire d’une exigence antitotalitaire pour un ralliement pur et simple à l’ordre néo-libéral et atlantiste, qui triomphait alors dans le monde entier.

“Caramba, encore raté”, nous étions donc orphelins, même si nous avons évidemment continué à aider les batailles exemplaires du Partito radicale contre la peine de mort dans le monde et pour une Cour pénale internationale permanente jugeant les dictateurs.

Luc Douillard

à suivre


Vous pouvez aller consulter des compléments et une importante iconographie sur :

http://docnant.blogspot.fr/