Astana, Genève pourparlers pour la paix... des cimetières

samedi 24 juin 2017
par  Catherine

Nous ne le rappellerons jamais assez, la Syrie d’aujourd’hui, dans son effroyable chaos, répète et poursuit la non moins effroyable dévastation que fut celle de la Tchétchénie de 1994 aux années 2000 : mêmes horreurs totalitaires, même volonté d’anéantissement. Quand l’horreur est incommensurable, elle est niée, tout autant que le peuple qui la subit. Silence, on bombarde, silence... des cimetières.

Place alors à la géo-stratégie politique, ce “noble exercice” intellectuel de surplomb, seule approche amplement développée et commentée, tant celle-ci illustre les dynamiques de dominations étrangères et régionales, lesquelles occultent l’existence même du peuple concerné. Les “négociations de paix”, cynique euphémisme, en sont l’illustration.

D’Astana à Genève… de Genève à Astana…

Astana, au fin fond de l’Asie Centrale, judicieusement choisie par le Kremlin, représente à la fois la charge symbolique d’un pays, le Kazakhstan, ex-colonie de l’empire russe, mais aussi le défi du Kremlin depuis son pré carré, hors de portée des places diplomatiques obligées, relevant traditionnellement de la sphère des impérialismes occidentaux dominants.

Lors des pourparlers d’Astana, en janvier 2017, Georges Krol, ambassadeur américain, n’eut droit qu’à une présence symbolique.

Dans la dynamique d’un rapport de force acquis par la violence d’une guerre totalitaire, le Kremlin avait posé à Astana les jalons d’une diplomatie construite sur des appuis régionaux stables, alliés dans la guerre, au premier rang desquels l’Iran, les représentants du régime de Damas, mais aussi la diplomatie turque, opportunément associée, afin que celle-ci tienne à distance les diplomaties occidentales et resserre son emprise, pour mieux l’étouffer, sur l’opposition armée à Bachar al-Assad, les katibas représentantes de l’Armée Syrienne Libre.

Celles-ci, positionnées dans le nord-ouest de la Syrie sous le contrôle direct d’Erdogan, semblaient condamnées à l’asphyxie, dès lors que Trump donnerait des gages par l’abandon de son soutien au PKK-YPG. Cet échange de mauvais procédés ne semble pas devoir se réaliser comme prévu. Le Pentagone, de fait, décide d’ armer les milices supplétives du PKK-YPG afin que celles-ci servent de chair à canon à la prise de Rakka, suite à celle de Tabqa. Erdogan en prend ombrage et s’irrite. Le PKK-YPG, après avoir trahi la révolution syrienne et servi les intérêts des impérialismes russe et américain, pourrait bien se retrouver, une fois les services rendus, seul face à sa puissance tutélaire
.
L’alliance “triangulée” passée entre le PKK-YPG, les USA et la Russie, contractée dans le but de reprendre la ville de Rakka à Daech, laquelle, in fine, pourrait être remise à Bachar comme le fut Manbij, se conclurait-elle par une reconnaissance du Rojava et l’annexion de villages arabes sunnites dans cette entité géographique ? Rien n’est moins sûr sans un accord a minima avec Erdogan.

Erreur tactique de Bachar al-Assad et de son parrain russe

Le bombardement au gaz sarin par un avion soukhoï, tel celui qui avait bombardé Saraqab, parti de la base militaire d’Al-Chayrat le 4 mars 2017, relève d’une erreur tactique du couple Assad - Poutine, habité par un sentiment de toute-puissance face aux supposées reculades qui illustrèrent la ligne stratégique américaine en Syrie depuis août 2013.

Ce bombardement qui fit, rappelons-le, plus de cent morts dans la population civile de l’agglomération de Khan Cheikhoun, proche d’Idlib, s’inscrit dans une stratégie d’anéantissement et de terreur. Le gaz létal ainsi répandu a pour but de briser la résistance la plus pugnace, dès lors que les blessés sont condamnés à la mort. Confrontés à ce type d’atteinte mortelle, les Casques Blancs se montrent désemparés et démunis. La terreur panique atteint alors un degré paroxystique. La “ligne rouge”, comme à la Ghouta en août 2013, est à nouveau transgressée. Trump, à l’instar d’Obama, allait-il tergiverser pour finalement accepter le fait accompli ? Ce passage à l’acte criminel au regard du droit international allait-il confirmer le pari qu’un tel rapport de force établi sur le théâtre militaire pourrait autoriser une approche diplomatique de toute-puissance, comme ce le fut à Astana le 24.01.2017 ?

Opportunité inespérée

L’utilisation de la seule violence obscurcit l’intelligence et, dans son mépris de l’autre, conduit à le mésestimer et à le négliger. Ce bombardement, crime réitéré, offrait à Trump une double opportunité de revanche. Ce contexte nouveau ainsi posé lui aura permis de muer de l’état de “patron de casinos” à celui de chef… d’État. Le bombardement de la base de Al-Chayrat lui octroie une légitimité politique : c’est la riposte militaire contre la “faute”, qualifiée de crime contre l’humanité, de Bachar al-Assad, soutenu en la circonstance par le Kremlin.

Trump reprend ainsi l’ascendant. Il réinscrit militairement les USA dans le champ opérationnel syrien laissé en déshérence par son prédécesseur Barack Obama. En termes de politique intérieure, il remanie son cercle de conseillers en écartant les nationalistes non interventionnistes pro-Kremlin, tels Bannon et Miller, pour laisser la haute-main aux “faucons” interventionnistes tels Rex Tillerson, James Mattis et surtout Jared Kushner, son gendre, proche de Netanyahou .

Al-Chayrat et ses conséquences

L’acte de guerre posé par Trump relève plus de l’effet psychologique que de la volonté de briser l’échine des forces du régime syrien. Certes, une partie du potentiel militaire du régime a été détruit, mais cela reste du domaine du symbolique. Toutefois, quand l’oncle Sam éternue, toute la communauté internationale s’enrhume. Ainsi cette soudaine et improbable riposte réintroduit l’intervention directe de l’impérialisme américain sur le théâtre des affrontements en Syrie et, par un effet de martingale, rappelle, qu’au-delà des pays arabes, son éventuelle réactivité à toute transgression de “ligne rouge” dans l’hémisphère Sud, en mer de Chine, en Corée du Nord, ou encore dans l’hémisphère nord, dans le Donbass, en Crimée, dans les pays Baltes, mais aussi dans le Caucase, en Ossétie du sud et en Abkhazie, territoires géorgiens toujours annexés, est supposée possible.

Retour de la diplomatie de la canonnière

La frappe d’Al-Chayrat intervient dans l’intervalle du 6 et 7 avril alors que Trump reçoit Xi Jinping en Floride. L’échange diplomatique conduit la Chine à ne pas opposer son veto aux condamnations et sanctions contre le régime de Bachar al-Assad lors du Conseil de sécurité du 18 avril 2017. La presse chinoise, de manière inédite, met en garde PyongYang sur la question des essais nucléaires. La Corée du Nord, impavide, poursuit ses essais balistiques, ce qui provoque l’ire de Trump et la gesticulation maximale de son secrétaire d’État, Rex Tillerson, et la venue en catastrophe du ministre chinois Wang Yi à New York pour tenter de calmer le jeu, ce qui marque une inflexion de la diplomatie chinoise par rapport à la Corée du Nord.

Lors du Congrès du 19 avril à Washington, les Républicains déclarent Bachar al-Assad responsable de crimes de guerre et contre l’humanité. Ils condamnent la Russie pour son soutien à Bachar et l’utilisation systématique du veto au Conseil de sécurité de l’ONU dont elle a usé pour la huitième fois, concernant toute mise en cause du régime de Damas. Ils demandent à ce Conseil d’enquêter en urgence sur l’utilisation des armes chimiques. Bachar al-Assad est déclaré “persona non grata” en Syrie.

La veille des frappes sur la base syrienne, Trump rencontre le roi Abdallah de Jordanie, lequel s’autorise alors à condamner Téhéran et ses prétentions à accéder à l’arme nucléaire, à préempter une partie de la Syrie par sa présence militaire sur le sol syrien au prétexte de porter secours à Bachar al-Assad. Trump appuie ces déclarations et affirme sa volonté de guerre totale contre Daech.

Mattis, son ministre de la Défense, convainc le président égyptien, Sissi, de soutenir l’Arabie Saoudite au Yémen, lequel promet de dépêcher 50 000 hommes dans la péninsule arabique.

Quel sens donner à ce remuement diplomatique sinon tenter d’affirmer le retour de la puissance des USA en Syrie et de signifier à l’Iran qu’ils entendent jouer pleinement leur rôle ? Mais leur recours aux forces supplétives du PKK-YPG à Rakka ne révèle-t-il pas leurs limites et contradictions ?

Derniers bastions rebelles : les revanches de Bachar

Les interventions russe et iranienne, massives et contondantes, auront permis la reprise, au détriment des forces rebelles, des places fortes de Homs, Alep Est, puis des quartiers périphériques du nord de Damas, les faubourgs de Barzeh et Qaboun, qui constituent l’axe stratégique favorable à l’offensive contre les poches de résistance encore ancrées dans la Plaine de la Ghouta orientale. Plus significative encore sera la reddition des djihadistes de Daech, contraints de céder aux milices palestiniennes, restées fidèles au régime, le camp de Yarmouk.

Depuis la chute de Derraya en 2016, la reprise de ces territoires insoumis conforte le régime de Bachar al-Assad dans la guerre totale, conduite par ses forces alliées.

Tractations et manœuvres machiavéliques

Les arrangements entre le régime et les bastions rebelles à des fins de reddition conduisent à l’évacuation des opposants armés, ainsi que leurs familles, puis à leur acheminement en direction du gouvernorat d’Idlib. Ainsi 8 000 personnes, dont 1 500 en armes, partiront des quartiers nord de Barzeh et Qaboun vers ce gouvernorat. Convergent également vers Idlib, les katibas djihadistes de l’EI, chassées du camp de Yarmouk, mais aussi les katibas Fatha al Cham, ennemies irréductibles de celles de l’EI, et d’autres milices djihadistes.

Idlib, réceptacle de toutes ces milices djihadistes armées et ennemies, pourrait être l’œil d’un cyclone d’une violence inouïe, sans cesse alimentée par les bombardements syriens et russes.

Quand la paix se conjugue avec la guerre totale !

Le chaudron brûlant d’Idlib, résultat de la stratégie perverse de Bachar al-Assad, constitue une menace hors de la sphère médiatique de pourparlers, mémorandums, accords diplomatiques, apparemment tous plus soucieux d’une apparence de recherches de paix et de transition vers la vie normale. Des plans s’échafaudent, mais sans le principal intéressé : le peuple syrien.

Les pourparlers d’Astana de mai 2017 traduisent en termes diplomatiques les avancées militaires que représente la réappropriation par le régime et ses alliés des zones dites rebelles. Le plan d’Astana prévoit de réduire la violence des zones de conflits, principalement dans quatre régions : celle de Deraa au sud, celle de Damas, celle de Homs et Hama au centre, et enfin celle d’Alep Idlib au nord et Lattaquié nord-est. Ces quatre régions doivent être ramenées à la pacification en termes de conflit de moindre intensité, de “désescalade” selon le terme officiel, qui devrait permettre aux ONG humanitaires d’intervenir.

Le régime a d’ores et déjà fait savoir qu’il s’opposerait à toute ingérence étrangère, à l’exception de celle des alliés, et à toute solution bilatérale garante d’une transition de paix qui pourrait être organisée par les pro-régime et pseudo oppositionnels soigneusement choisis.

Dans ce contexte, la Russie, l’Iran, mais aussi, et surtout, le régime, persistent à vouloir éradiquer les groupes djihadistes confondus avec ceux qui ne se réclament pas du Djihad, autre source de friction avec la Turquie. Malgré l’image inacceptable de Bachar al-Assad dans le décor diplomatique, Trump s’inscrit volontiers dans cette stratégie d’anéantissement des derniers bastions rebelles, qui s’accompagne d’une inévitable spoliation massive des populations arabes sunnites au profit d’occupants chiites… Est-ce compatible avec le rapprochement de la diplomatie américaine auprès de l’Arabie Saoudite ? Trump, l’interventionniste, de retour au Machrek, a certes pu y trouver une inespérée stature de chef d’État, mais il pourrait la reperdre comme aux jeux de Las Vegas !

Sur cet horizon international bousculé et incertain, le mémorandum d’Astana d’avril 2017, éclaire sur l’usure de l’alliance des parrains de Bachar al-Assad, mais tout autant sur leur ligne stratégique d’une paix imposée... par la paix des cimetières !

Ce mémorandum relève d’une contradiction tragique entretenue par le Kremlin : plus dans son argumentaire il abonde et plus il donne des gages de paix unilatérale, comme ce fut le cas dans le Caucase, plus il alimente et génère la guerre.

Le peuple syrien, irréductiblement insurgé, reste, quant à lui, définitivement engagé contre un régime assassin.Il semble presque indécent de rappeler que nous nous devons de soutenir et sauver, par tous les moyens, ce peuple tragique.

Claude Marill, le 12 mai 2017

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 6/06/2017 page 22 à 24


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