Exilé.e.s, spolié.e.s, isolé.e.s, méprisé.e.s, réprimé.e.s…mais si solidaires entre eux/elles … et avec nous !

mercredi 13 septembre 2017

La suite de l’interview d’Aubépine Dahan et Houssam El Assimi de l’association “Paris d’Exil” et du collectif “La Chapelle Debout”, commencée dans le numéro de juin, sur les conditions faites par l’État et la ville de Paris aux exilé.e.s et sur le vécu et les aspirations de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants et des personnes solidaires.
Interview suscitée par Olivier Vinay

SAISON 2 : Migrant.es/soutien, une implication croisée

L’Émancipation  : Quel est le rapport des citoyen.ne.s/ voisin.e.s. avec le campement ? Le phénomène du “dernier arrivé ferme la porte” existe-il ?

Aubépine : Globalement la réaction du voisinage a été de la solidarité, quels que soient les quartiers (Austerlitz, Place des Fêtes, République, Gare de l’Est, Porte de Saint-Ouen, Stalingrad...). Les collectifs militants d’aujourd’hui sont tous nés dans les quartiers qui ont vu s’installer des campements. Il y a eu aussi des réactions d’hostilité, y compris de populations récemment immigrées qui avaient des petits commerces autour des campements et avaient peur pour leur business.

Houssam : À la base les collectifs et autres associations qui ont fleuri sont issus de gens du quartier souvent révoltés par la situation et indignés par la répression policière. Le type d’engagement des membres est différent. Il se structure autour d’un campement, d’un centre d’hébergement ou d’une action (cours de français, distribution de vêtements, petits déjeuners, accompagnement juridique, hospitalier). Cela dit il y a tout un discours étatico-municipal visant à opposer les gentil.le.s riverain.e.s et les méchant.e.s activistes.

On dirait que dès que vous assumez un contenu ou une dimension politique (1) à ce que vous faites, vous n’êtes plus un.e voisin.e ou un.e habitant .e (2).

L’Émancipation : Qu’en est-il des conflits sur les campements ?

H : Il y aurait beaucoup à dire sur le discours médiatique dominant qui, sur la longue durée, a essentiellement couvert le mouvement et la situation sous l’angle : d’un côté les gentil.le.s français.es qui sauvent les pauvres migrant.e.s et de l’autre les conflits inter-ethniques résultant de haines séculaires entre les Soudanais.es et les Afghan.e.s et l’insécurité qui en découle par exemple.

Je ne dis pas que tout est rose, et en tant que traducteurs nous avons souvent traduit par exemple ce que disaient les uns aux autres pour participer au fait que les personnes se rendent compte de problématiques communes formulées parfois de la même façon. Mais il y a eu plein de fois où on a assisté à des actions communes ou des discours, des pratiques faisant fi des différences nationales. À des moment, où on nous a dit “nous avons tous les mêmes problèmes”, “il faut que nous soyons unis pour nous en sortir”, “nous sommes tous des musulmans”.

De ce point de vue cependant nous sommes encore loin de l’intelligence politique qu’on peut trouver dans certains collectifs de Sans-Papiers ou à la CISPM, qui admettent aussi bien le regroupement sur une base nationale a priori mais agissent sur la base d’un intérêt commun (les papiers) qui transcende ce cadre. On a réussi toutefois de jolies choses lors de manifestations ou de l’occupation du lycée Jean-Jaurès en créant des conditions pour que les gens se fassent confiance. De plus les actions qu’on a faites avec des Sans Papiers et des migrant.e.s ont donné lieu à des choses très intéressantes, chaque groupe apportant des choses différentes (les Sans Papiers leur logique pour s’asseoir à la table des négociations, les migrant.e.s non issu.e.s d’anciennes puissances coloniales plus prompt.e.s à clairement interpeller et parler de la question du racisme des institutions ou des structures d’accueil).

Le fait d’occuper des lieux ou d’ouvrir des bâtiments vides pour être au chaud et se protéger, comme le fait d’avoir un objectif commun contribue à mettre de côté d’éventuelles tensions.

A  : Les conflits sur les campements brisent l’image “bon enfant” que les “soutiens” peuvent avoir ou voudraient avoir des campements. Les tensions sont un fait, inévitable quand on y réfléchit, en dehors de toute explication fondée sur l’appartenance ethnique ou nationale, lorsque des êtres humains vivent dans de telles conditions de pénurie, qu’on dort mal, qu’on ne mange pas assez et qu’il faut en permanence être à l’affût pour telle ou telle denrée, nourriture, couverture, conseils juridiques... Et il y a aussi du racisme et des racistes parmi les personnes exilées, comme dans n’importe quelle culture. Cela dit, les conflits collectifs violents ont été relativement peu nombreux compte tenu des conditions, et les cas d’agressivité envers les personnes solidaires parmi lesquelles se trouvent en majorité des femmes, très rares. Pour nous c’est une évidence, mais les réactions de notre entourage nous poussent à préciser que nous n’avons jamais perçu les campements comme des endroits dangereux dans la ville. Au contraire, c’étaient, ce sont des endroits plutôt familiers, à mi-chemin entre l’espace public et l’espace privé.

H : Pour avoir beaucoup discuté avec des Soudanais.e.s ou des Érythréen.ne.s, il y a aussi du racisme intra-national (les Afghan.e.s par exemple appartiennent à de nombreuses ethnies ou groupes de populations et ils ou elles y font fréquemment référence) mais il est difficilement perceptible du fait des mauvais traitements reçus – ici, ce sont tous des étranger.e.s, noir.e.s, musulman.e.s pour certain.e.s – et du fait de la méconnaissance de la part des personnes solidaires des pays d’origine. On a d’ailleurs vu, je me souviens, à Stalingrad un Paschto écrire un tract en défense des Hazaras, il s’est un peu fait réprimander par ses potes.

L’Émancipation : Parlez-moi des exilé.e.s dont les compétences – syndicalistes par exemple – peuvent servir ici.

H : Contrairement à l’image qu’on peut en avoir, beaucoup de migrant.e.s ont des compétences et des savoirs. Au-delà de l’image “classique” de l’ingénieur ou du médecin utilisé par les médias pour valoriser une image des migrant.e.s sociologiquement proches de nous (et du même coup, stigmatisant tou.te.s les autres, les “mauvais.es” migrant.e.s économiques, crève-la-faim, qui viendraient nous voler notre pain), nous sommes en contact avec beaucoup d’exilé.e.s ayant des compétences politiques qu’ils ou elles ont acquises du fait de leur trajet, ou qu’ils ou elles détenaient d’avant. Par exemple, Mohamed dit “le Propagandiste” était syndicaliste au Soudan et il nous aide beaucoup à construire des discours audibles pour toutes les catégories sociales et régionales parmi les Soudanais.e.s. Comment dire des choses compliquées avec des mots simples, ne pas être chiant, c’est des choses que j’ai apprises à son contact.

Moussab, ancien membre du Parti Communiste Soudanais, ou Ameer, Soudanais, nous aident à établir des discours et des stratégies pour communiquer avec des syndicats français. Ils nous ont accompagné.e.s par exemple au CRA ou à l’aéroport. De façon générale, avec eux, nous avons beaucoup appris sur comment s’organiser par rapport à la police, pour résister aux charges policières lors des manifestations par exemple.

A  : Les personnes exilées viennent plutôt de la classe moyenne comme on l’a dit, mais c’est aussi le voyage qui leur confère des compétences particulières. Cela dit, ils et elles forment une population à l’image de la nôtre avec une grande diversité de personnes, plus ou moins débrouillard.e.s, vifs/vives, curieux/curieuses, ouvert.e.s, chaleureux/chaleureuses, etc. La compétence qui nous a aussi beaucoup servi, tant sur le plan de l’organisation sur les campements que sur un plan politique, c’est la traduction.

L’Émancipation  : Comment les personnes exilées perçoivent-elles les soutiens ?

A  : Beaucoup de personnes exilées nous prennent soit pour des avocat.e.s soit pour des travailleurs/travailleuses sociaux, ou plus généralement comme des gens capables de leur donner une maison et des papiers. Nous devons expliquer clairement que ce n’est pas le cas, et expliquer aussi que nous ne sommes pas payé.e.s pour ce que nous faisons, car parfois il y a clairement un malentendu, et du coup, les exigences qui vont avec.

Le positionnement que chaque personne solidaire souhaite adopter vis-à-vis des personnes exilées relève d’un choix personnel et bien sûr politique. Parfois, cette question fait l’objet d’une évolution dans le temps, on arrive en tant que bénévole puis on devient soutien et on termine militant.e. Mais les trajectoires sont diverses... Quoi qu’il en soit, on assiste à une forme inédite de relation qui relève à la fois du travail social ou juridique et du lien d’amitié. On sait que ce n’est pas professionnel, mais on s’en fout. On préfère cette approche globale et désordonnée à l’approche froide et bureaucratique des institutions, qui a ses mérites (le cadre, la distance...) mais aussi aboutit sur le plan humain à des conséquences que nous n’aurions pas envie d’assumer.

H : La lutte politique étant aussi affaire de mots, nous disons “personnes solidaires” et pas “soutien”, qui peut reconduire la figure du tuteur/tutrice, avec les dérives paternaliste et néocoloniale que cela implique. Cela dit, c’est vrai qu’il y a une asymétrie entre les personnes exilées et les personnes solidaires. Comment la brouiller (dans un tract), la réduire (lorsqu’on donne ou coproduit des outils pour apprendre à une personne à déposer elle même une manifestation) ou la renverser (cela peut arriver quand on assiste à une discussion politique dans une langue qu’on ne comprend pas ou qu’on manifeste devant une ambassade contre les gouvernements tchadien ou érythréen dont nous apprenons la politique) ? Cela est un enjeu important pour nous. Et c’est pour cela que l’on essaye de faire ensemble, migrant.e.s-personnes solidaires, de façon à profiter des compétences et des réflexions de chacun.e. Cela se voit concrètement quand par exemple on visite ensemble une personne enfermée en CRA. Les questions posées ne sont pas les mêmes et les informations récoltées sont souvent complémentaires. Où se regroupent les personnes pour discuter dans la ville ? Où dorment elles ? Quelles sont les stratégies courantes mises en place par une personne pour passer une frontière ? Comment sont prises les empreintes ? Comment ça se passe dans un centre d’hébergement (vu que souvent on ne peut pas y entrer sauf par une porte dérobée) ? Quelle est la situation dans telle région en Afghanistan ou en Iran, voire comment sont “accueilli.e.s” des migrant.e.s dans des pays européens ? Tout cela nous le savons et nous l’avons appris grâce à des exilé.e.s, d’où l’importance d’écouter, de traduire et souvent donc de se taire.

De notre côté on peut traduire, on a plus facilement accès à des médias, à des ressources (salles, moyens d’impression…) d’où l’utilité de faire ensemble.

De plus, la façon dont au fur et à mesure nous avons décidé d’intervenir sur les campements (en plus de ce qu’on pouvait faire en terme d’ accompagnement juridique ou à l’hôpital) en faisant des AG où la parole collective des migrant.e.s avait une place centrale, a fait que beaucoup d’exilé.e.s nous ont identifié.e.s comme n’étant pas des “social”(c’est le terme qu’ ils emploient pour signifier “assistante sociale”) et qu’ils s’adressent à nous uniquement pour certaines choses (dépôt de manifestation, récit OFPRA, traduction de poème, problèmes d’assignation à résidence...)

Enfin faire avec, ensemble, donne la garantie d’avoir un impact politique plus fort auprès des migrant.e.s à informer (par exemple sur l’existence des CRA, ou sur le fait que maintenant, ils/elles peuvent être expulsé.e.s vers leur pays d’origine, ou sur leur droits dans un commissariat). L’objectif reste de produire de l’indistinction et de briser le fait qu’il y aurait un “nous” et un “eux”. Cela est essentiellement produit par les assignations identitaires et de place participant de la déshumanisation des migrant.e.s, produites par les médias mais surtout les administrations et l’État.

L’Émancipation : Constate-t-on une réciprocité dans l’engagement de la part des personnes exilées ? La question de l’implication des personnes exilées dans la lutte politique. Leur statut de sujet politique. La continuité par rapport aux luttes de l’immigration (sans pap).

A : C’est une question – celle de l’implication des personnes exilées dans la lutte politique – qui a généré beaucoup de débats entre les différents collectifs et en leur sein. À un extrême, on a des gens qui considèrent que la lutte est celle des personnes exilées à l’exclusion de toute autre, que c’est “leur affaire” en quelque sorte, et qu’ils et elles ne sont là que pour “faciliter” cette lutte, déposer les manifs, trouver des banderoles etc. Ils se retirent en tant que sujets de la lutte et affirment que ce n’est pas la leur. À l’opposé, on trouve des gens qui infantilisent presque les personnes exilées, ou qui calquent leur propre agenda sur leur condition, qui n’est finalement qu’un prétexte pour organiser une nouvelle manif. Parfois les extrêmes se rejoignent : on calque son agenda en prétendant que cette lutte, c’est celle des migrant.e.s...

Entre ces positions extrêmes, d’autres – dont je fais partie – estiment que cette lutte pour le respect de l’égalité et des droits des étranger.e.s est aussi notre lutte en tant que citoyen.ne.s français.es. C’est, disons, une lutte commune à partir de deux positions différentes. Aussi fort que l’on puisse espérer et appeler de ses vœux l’indistinction, celle-ci n’existe pas tant que les un.e.s dorment à la rue, reçoivent des coups de matraque, des gaz lacrymo. et risquent de se faire renvoyer au Soudan ou en Afghanistan et que les autres rentrent chez eux/elles dormir le soir et jouissent, au moins en théorie, de tous leurs droits.

Par ailleurs, certain.e.s parmi les exilé.e.s n’ont pas envie de mener une lutte politique. Ils et elles veulent juste améliorer leur situation, avoir des papiers et un logement et ne rêvent que de confort et d’une vie banale. Et cela, on doit aussi le respecter. Comprendre qu’on n’a pas forcément envie de se battre pour les autres, ou pas tout de suite, alors qu’on vient de traverser de terribles épreuves, cela est à mon avis une des dimensions de l’accueil.

La réciprocité peut prendre différentes formes, entre l’aide apportée par des personnes exilées dans l’organisation du mouvement, leur participation au sein des collectifs ou associations, leurs témoignages de soutien envers les “délinquant.e.s solidaires”, leur présence au tribunal etc.

H  : Donner la parole aux premier.e.s concerné.e.s, créer des espaces où on leur donne la possibilité d’advenir (à la parole), les mettre dans de bonnes conditions (par exemple lors des colloques où ce sont les migrant.e.s qui parlent et les français.e.s qui viennent écouter comme on l’a fait à Paris 8 et à Paris 7 (3)), refuser de parler aux journalistes s’ils/elles n’interrogent pas aussi des exilé.e.s, est un moyen de forcer à reconnaître les migrant.e.s comme des sujets politiques. Le fait de refuser de négocier ou de discuter avec des autorités municipales ou préfectorales s’il n’y a pas d’exilé.e à la table aussi.

D’un point de vue pratique dans le collectif il y avait dès le début des gens qui étaient sans papiers et notre volonté de ne pas faire le tri a fait que nous avons essayé de travailler de concert avec les organisations de sans papiers (CSP75, Droits Devant, le Copaf...).

D’un point de vue politique, nous essayons de nous situer très clairement dans la continuité des luttes de l’immigration et de celles des sans papiers dont nous avons encore beaucoup à apprendre ; mais c’est difficile de gérer les urgences, et de faire du partage d’expériences à la fois. On apprend sur le tas, en réinventant parfois des choses que les ancien.ne.s ont fait, en les dépoussiérant. Pour ce qui est de l’engagement des migrant.e.s à nos côtés, il est ponctuel ou plus suivi en fonction des opportunités (beaucoup d’ exilé.e.s sont venu.e.s à l’aéroport pour empêcher une déportation, ou pour co-organiser des réunions publiques), de leur situation matérielle, de leurs agendas personnels et bien sûr s’ils/elles n’ont pas été déplacé.e.s dans une autre ville... La conséquence de notre engagement a fait que par exemple lors de l’expulsion d’un lycée occupé ou d’une action contre les rafles, alors que la police a voulu nous prendre pour nous mettre de côté, nous avons à chaque fois été protégé.e.s avec vigueur par des exilé.e.s et notamment des femmes qui ont dit : “Nous avons laissé nos frères et nos maris dans l’eau, toi on te lâche pas”. Dans ce genre de conditions, on se rend compte que des exilé.e.s sont capables d’abolir des frontières, qu’on a parfois tendance à reconduire même pour de “bonnes raisons”. D’ailleurs Ezat, un Afghan, n’a pas dit autre chose quand il ne voulait pas être qu’un réfugié. Lors de mon procès, une dizaine de migrant.e.s est venue me soutenir et ont même fait un peu de pub dans le quartier pour moi au motif que c’était normal de soutenir quelqu’un qui est avec eux/elles et même disaient certains “un des nôtres”. Hassan Yassine m’a écrit un poème. Ce sont des choses qui m’ont profondément touché.

(1) http://lmsi.net/Nous-ouvrons

(2) https://blogs.mediapart.fr/la-chapelle-en-lutte/blog/090816/nous-les-zozos-gauchos-solidaires-des-migrants-reponse-p-henri-par-h-el-assimi

(3) Une partie des exposés sont publiés dans la revue Esprit https://vimeo.com/159607077


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