Éducation civique ou propagande ?

dimanche 17 septembre 2017

L’ajout depuis septembre 2015 de l’enseignement d’une “morale civique” à une “éducation civique” qui était déjà discutable dans sa forme et ses contenus, avait fait polémique et notre camarade Stéphane Rey avait montré comment il ne pouvait conduire qu’à imposer une morale d’État (L’Émancipation n°10, juin 2014) aux antipodes du développement de l’esprit critique affiché dans les objectifs officiels. Le sujet d’EMC proposé aux élèves de troisième à la session de juin 2017 du DNB en est l’illustration concrète et a soulevé de larges protestations ce dont témoigne un professeur de Marseille.

L’enseignement de l’éducation civique au collège (devenu EMC - Enseignement Moral et Civique - mais en fait c’est la même chose) devient de plus en plus instrumentalisé.

En tant qu’enseignant, je suis pourtant enchanté à l’idée d’enseigner la solidarité, l’engagement, les libertés, la justice, la lutte contre le racisme, le sens civique... Quel beau projet ! Mais cette noble matière est fortement instrumentalisée dans les programmes et dans de nombreux manuels. L’esprit critique, mis en avant dans les Lumières du XVIIIe siècle et ravivé depuis l’attentat de Charlie , est pourtant de plus en plus absent, étouffé.

Une politique de défense qu’on ne peut discuter

L’une des finalités de l’éducation civique est de faire comprendre et accepter par les élèves “les valeurs de la République”. Et c’est là que réside le nœud du problème. Lorsque j’entends “valeurs de la République”, j’ai les poils qui se hérissent. Mais pourquoi ? Parce que ces valeurs-là, même si elles sont historiquement construites, elles me plaisent, j’y crois : liberté, égalité, tolérance... On ne peut pas dire qu’on est contre ! J’ai réussi à identifier le problème (de ma gêne) : c’est qu’on tente d’imposer aux élèves l’idée que tout ce qui se fait en France est conforme à ces valeurs, que la France est la championne des droits de l’Homme...

Un des exemples les plus choquants à cet égard est le chapitre en classe de 3ème sur la Défense nationale. L’idée est très simple : l’armée française agit pour la paix dans le monde. Pour “inculquer aux élèves l’esprit de défense” (car c’est le programme officiel), on soumet à la sagacité des élèves des documents de sources trop souvent orientées : le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale de 2013, moult articles du site défense.gouv.fr... Si ce sont des articles de presse, ceux-ci sont à peine factuels. Le cas le plus étudié est l’intervention française au Mali, présentée comme une aide salutaire et désintéressée au peuple malien. A-t-on le droit d’en douter ? Juste d’en discuter ? Pas ici non, passez votre chemin. C’est dommage, puisque cette question anime fortement – et légitimement – les débats publics comme les discussions privées...

Le sujet d’examen de juin 2017

Le point d’orgue de cette mascarade a eu lieu le vendredi 30 juin 2017, lors du Brevet des collèges. Avec un sujet grotesque. Après deux pauvres questions appuyées sur un texte montrant l’action de gentils militaires aidant des sinistrés en France, on demande aux élèves de rédiger une note (ce qu’ils n’ont jamais appris à faire, mais bon ce n’est pas le plus grave) sur le sujet suivant : “Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne”.

Toute l’instrumentalisation de l’éducation civique résumée en une phrase. On ne demande pas aux élèves de discuter “si”, “est-ce que”..., mais de “montrer”. En plus, à question pathétique, réponses pathétiques. Et les élèves se sont sentiEs obligéEs d’encenser l’armée française et ses agents en bloc (ben oui, ils veulent leur brevet !).

J’imagine alors un sujet équivalent au Brevet 1914 : “Montrez que l’Alsace-Lorraine est à la France et que nous sommes prêts à nous battre fièrement pour la récupérer”...

Un manuel particulièrement orienté

L’ensemble des professeurEs d’histoire-géographie (qui assument l’essentiel de l’EMC) est très hétérogène. Les sensibilités diffèrent dans les manuels scolaires aussi. Certains sont un peu plus ouverts que d’autres. Mais la palme du pire doit être décernée au manuel 2016 des éditions Nathan. C’est une mine de sujets entièrement orientés, sur lesquels on hésite entre rire ou pleurer :
- on commence très vite à faire comprendre que siffler la Marseillaise c’est extrêmement grave (Ouh ! Sacrilège !)(exercice 1 p. 363) ;
- on montre aux enfants que la France est un pays très accueillant à travers l’émouvant discours de naturalisation d’un préfet en Guadeloupe : “Vous avez choisir de devenir Français. C’est une décision qui témoigne d’une volonté profonde de rejoindre notre communauté nationale en adhérant à son mode d’existence en son sein. Notre Nation va s’enrichir de ces forces. C’est pourquoi la France est heureuse et fière de vous accueillir en son sein”. (et il y en a qui osent critiquer notre pays !) (“sujet blanc” p. 365) ;
- on demande aux élèves d’expliquer pourquoi l’état d’urgence est parfaitement compatible avec les libertés individuelles (c’est vraiment le seul endroit où j’ai pu lire un tel argument)(“sujet guidé” p. 404) ;
- et évidemment les interventions militaires françaises à l’étranger sont de glorieux exemples de défense des droits de l’Homme (cocorico !)... (“sujet blanc” p. 405).

Une démarche contre-productive

Dans tous ces exemples, comme dans le sujet 2017 du DNB, ce qui choque c’est le manque de débat, l’absence de la plus petite approche critique. En aucun cas il n’est soumis aux élèves un quelconque document qui contrebalancerait le discours officiel. La République devient une religion (avec ses symboles sacrés, ses figures mystiques...) que les élèves doivent adopter en bloc et aimer. Non seulement c’est une faute, mais le résultat de cette méthode risque surtout d’être absolument contre-productif ! Si je dis à un élève que l’armée française fait le bien dans le monde et qu’il en doute, il risque d’entendre le reste de mes propos avec une grande méfiance !

Inculquer “les valeurs de la République” est une bonne chose. À condition de ne pas le faire par le bourrage de crâne, mais par la discussion honnête de leur mise en œuvre, et surtout de ses lacunes !

La même approche peut être utilisée au sujet du roman national : les élèves pourront mieux s’identifier à la France si nous l’étudions de manière honnête et objective, avec ses qualités et ses défauts, plutôt que comme une entité surnaturelle parfaite.

Édouard Stambul, professeur à la Belle de Mai, à Marseille


Brèves

23 janvier - Touche pas à ma ZEP !

Contre la disparition de l’éducation prioritaire en lycée :
“Touche pas ma ZEP !”
Coordination (...)