Le Front social 29 : flux et re ! flux du mouvement contre la loi Travail

Dossier
lundi 11 septembre 2017

Dans la continuité du mouvement contre la “loi Travail”, épisode I

Le mouvement contre la “loi Travail” n’est pas mort le 15 septembre 2016, dernière date proposée par les fédérations et les confédérations dans leur calendrier de mobilisation. Dans le Finistère, les manifestations n’ont certes pas réuni un nombre historique de participantEs, mais la détermination et la politisation acquises lors du mouvement par nombre d’entre eux et elles ont notamment débouché sur le maintien du Collectif brestois contre la loi Travail. Le Front social finistérien est né d’une réunion départementale organisée par le Collectif brestois contre la loi Travail le 19 juin 2017.

Si l’Histoire du mouvement social met surtout en avant les mobilisations fortes et victorieuses, il ne faut pas oublier les étapes qui ont contribué à construire l’expérience et à tisser les liens entre les militantEs. Rappelons à celles et ceux qui dénigrent le volontarisme en attendant la révolution ou en ne considérant que les initiatives des structures existantes, syndicales ou politiques, que la lutte de classe a un caractère cumulatif ! Ainsi, bon nombre de militantEs à l’initiative du Collectif contre la loi travail avaient eux et elles-mêmes appris à composer avec leurs diversités d’approches théoriques et pratiques lors du mouvement de 2009 contre la LRU, du mouvement contre la réforme des retraites de 2010 ou encore plus localement contre la construction d’une centrale à gaz à Landivisiau etc. Selon le même principe, les expériences du “cortège de tête” et l’initiative “On bloque tout” n’ont pas débouché sur une victoire décisive mais leurs qualités et leurs limites ont enrichi la construction du Front social.

Le Front social 29 : des défis, des questions, et des propositions à partager

Le 19 juin 2017, environ 80 personnes se sont donc réunies à l’initiative du Collectif brestois contre la loi Travail. La date avait été choisie en coïncidence avec la mobilisation nationale proposée par les animateurs/trices du Front social hexagonal contre le projet des ordonnances Macron. À part le Collectif contre la loi Travail et Émancipation, il n’y avait pas d’organisation mandatée pour construire ou adhérer en tant que telle au Front social. Le SNAP-CGT (Syndicat national des Artistes Plasticiens) les a rejoint depuis. La FSU 29 était quand à elle mandatée en tant qu’observatrice. Un représentant de Solidaire29/ Sud Education et des représentantEs de Sud Santé étaient également mandatéEs par leur Congrès fédéral mais pour participer à la journée de mobilisation contre les ordonnances Macron. D’autres participantEs sont venuEs à titre individuel mais nombre d’entre eux et elles militent dans des structures diverses : CGT-CHU, CGT-Conseil Départemental, SNES, SNUIPP et EPA, FO, CNT, SLB (Sindikad Labourerien Breizh), Collectif Antifasciste Quimper, Nuit Debout Rennes, Radio Croco (bis) et Radio Pikez, Mouvement de la Paix, NPA, PC, France Insoumise et même UPR...).

Cette description des étiquettes n’a en elle même qu’un intérêt limité, mais accompagnée de la description sociologique de l’assemblée (jeunes, retraitéEs, travailleurs/euses du public et du privé, précaires, chômeurs/euses...), elle permet d’appréhender à la fois le potentiel d’intervention du Front social 29, mais aussi les difficultés de fonctionnement qui n’ont pas manqué de se présenter et qui se présenteront encore. Par exemple, comment prendre des décisions et les mettre en œuvre ? CertainEs camarades sont par exemple hostiles à la formalisation des modes de fonctionnement et à la délégation. Pourtant, sans parler de la parfois nécessaire adaptation à l’actualité entre deux réunions, comment à la fois prendre le temps de s’informer et analyser l’actualité collectivement, élaborer du matériel (tracts, banderoles, textes, etc.) et mettre en œuvre des actions sans recourir à des réunions dont la durée finit paradoxalement par affaiblir le caractère collectif des prises de décision et des élaborations ? S’il faut parfois rompre avec le mythe de l’efficacité immédiate, les dysfonctionnements survenus jusqu’alors tendent à appeler la constitution d’un comité d’animation. Un comité d’animation appellera lui même d’autres difficultés que le Front social 29 serait appelé à solutionner au fur et à mesure qu’elles se présenteront. Dans l’immédiat, la création d’un comité d’animation ouvert et tournant pourrait répondre aux enjeux de la situation sans trop rentrer en contradiction avec les conceptions des unEs et des autres.

Sur le plan du fonctionnement comme sur le plan de l’orientation, la gravité d’une situation marquée par l’affaiblissement des droits des travailleurs/euses et le renforcement des moyens de répression sociale, éprouvé parfois dans leur chair par des militantEs de traditions diverses, favorise les rapprochements et les compromis nécessaires pour dépasser les contradictions des situations posées. Y aurait-il une main gauche invisible qui œuvre à la lutte de classe pendant qu’une main droite invisible œuvre au développement du capitalisme ?

Par exemple, lors de la réunion brestoise du 19 juin, plusieurs interventions de gens qui ne se connaissaient pas allaient dans le sens d’un dépassement d’un côté, des stratégies consistant à mettre en œuvre immédiatement les moyens d’action jugées incontournables mais restés minoritaires comme la grève générale, les blocages économiques et, d’un autre côté, celles consistant à vouloir rassembler au préalable une masse critique de personnes nécessaire à une victoire décisive. Si aucune synthèse n’a été formellement actée, celle consistant à mettre en perspectives les moyens à mettre en œuvre en prenant le temps de construire et structurer un rapport de force conséquent semble pouvoir unifier les participants du Front social 29. Les échanges sur ce point lors de la réunion du 19 juin à Brest sont proches de ceux de la réunion du Front social qui s’est déroulée le 16 mai en région parisienne.

La diversité du Front social 29 a également permis de partager d’autres propositions et questionnements plus concrets. La grève générale a par exemple été souvent évoquée, mais quels moyens d’action mettre en place pour celles et ceux qui ne peuvent pas y recourir car trop précaires, isoléEs ou tout simplement sans travail (jeunes, chômeurs/euses, retraitéEs), comment aussi convaincre ceux et celles qui peuvent faire grève de se lancer ?

La diversité des situations soulevées pousse à concevoir des actions diverses avec notamment occupation de la place publique dans tous les sens du terme. Une intervention a notamment souligné le savoir faire du mouvement d’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes pour diffuser les informations et proposer des modes d’actions qui alternent entre actions “coup de poing” et actions massives symboliques tout aussi nécessaire pour créer un sentiment de “force” nécessaire à la pérennité du mouvement.

La diversité des forces engagées dans le Front social incite à prendre exemple sur ce mouvement dont chaque composante garde une certaine autonomie de fonctionnement et d’action tout en étant capable de trouver des terrains de convergences. La devise “Marcher séparément et frapper ensemble” qui caractérise un Front colle à la situation et aux différentes interventions. Il peut tout de même y avoir encore un certain malentendu sur la solidarité entre les composantes du Front : la coordination peut elle par principe soutenir toute décision et/ou action prise par une de ses composantes souveraines ? Cette question est délicate mais si nous devons y répondre par la négative, espérons tout de même que la solidarité consistera en ce qu’une composante du Front social ne condamne pas une autre composante.

Pour revenir sur l’arme de la grève, une camarade a fait état de 299 grèves répertoriées en juin pour dire qu’on ne partait pas de rien, que le problème était aussi parfois celui de la coordination. D’autres interventions ont appuyé la nécessité que les directions syndicales travaillent à cette coordination plutôt que d’aller négocier avec Macron alors qu’il n’y a rien à négocier !

Flux et re-flux des questions politiques au sein du mouvement

L’affaiblissement des droits des travailleurs/euses, avec ou sans emploi, et le renforcement des moyens de répression sociale vont de pair avec des marges de manœuvre de plus en plus faibles pour rentabiliser les investissements capitalistes, particulièrement en France. Les conceptions selon lesquelles les luttes ne pourront vaincre que si elles remettent fondamentalement le mode de production en cause sont diffuses et de fait pas encore majoritaires. Elles imprègnent cependant fortement une grande majorité des camarades du Front social 29, que cette politisation soit antérieure ou consécutive au mouvement contre la loi Travail.

La crise du capitalisme favorise également les théories de retour à un prétendu ordre naturel de structuration sociale pour répondre justement à la déstructuration sociale grandissante. En caricaturant à peine ces théories, cet ordre naturel tiendrait notamment dans le fait que les migrantEs devraient rester dans leur pays et les femmes à la maison. De nombreux et nombreuses militantEs du mouvement contre la loi Travail sont d’ailleurs investies dans le combat contre ces oppressions. En intégrant toutes ces dimensions, la tentation est grande pour les acteurs et les actrices du Front social de vouloir en faire un mouvement directement et explicitement politique. Cependant, si cet objectif doit impérativement demeurer, la transformation du Front social en mouvement politique semble prématurée.

Si le Front social 29 se construit sur la lutte contre la loi Travail 2.0 et l’état d’urgence (et la répression sociale qui l’accompagne...), le Collectif brestois contre la loi Travail s’est défini de manière à lutter plus largement au sein du mouvement contre la loi Travail, notamment contre les oppressions spécifiques qui pourraient laisser sur la touche des forces précieuses :

Nous sommes un collectif issu de la lutte contre la Loi Travail. Notre fonctionnement est horizontal, en conséquence, nous nous considérons en lutte contre le sexisme, le racisme, l’homophobie et toutes formes d’oppression. Ce collectif est un espace de discussion, d’information et de coordination pour mobiliser et en finir avec les politiques anti-sociales.”

L’un des enjeux du Front social 29 sera de proposer cette stratégie auprès de toutes les catégories de la population touchées par la Loi Travail et son monde, d’unifier les subjectivités pour unifier la classe, notamment en allant dans les quartiers où les habitantEs subissent depuis longtemps la répression policière et/ou judiciaire. Massifier le mouvement est primordial pour préparer le 12 septembre et ses suites.

La rencontre nationale des comités du Front social le 30 septembre sera l’occasion de porter le fruit des réflexions et les propositions du Front social 29.

Serge Da Silva


Brèves

26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

Pas de code du travail sur ordonnance !
Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES, (...)