État de l’insoumission

mardi 19 septembre 2017

La France insoumise est un objet politique non identifié ou identifié avec difficulté, qui suscite des analyses et des réactions diverses. Ci-après, un premier point de vue.

Les questions qui se posent après le marathon électoral de 2017 sont bien vivantes dans le mouvement des insoumis. Je vais essayer de les expliciter.

Petit tour d’horizon préalable

La situation politique est marquée par la victoire sans limite, mais fragile, de la bourgeoisie libérale avec l’élection de Macron et celle d’une Assemblée nationale à sa dévotion. Elle l’est également par l’effondrement des partis de gouvernement (LR et PS), par l’apparition d’un courant authentiquement de gauche, La France insoumise, par l’implantation continue du FN et par une abstention record qui souligne la perte de légitimité des institutions de la Ve République.

Plus profondément, les structures sociales travaillées par trente-cinq années de politiques néolibérales se trouvent fragmentées, soumises à une doxa consumériste et aux idées ineptes qu’il n’y a pas d’alternative (TINA), que l’histoire après la chute de l’URSS est finie et que la domination capitaliste est indépassable. En même temps, le libéralisme a fragilisé les couches moyennes précarisées. Il a mis les travailleurs et travailleuses du monde en concurrence. Il a transformé profondément les rapports entre pays riches et pays pauvres. Ces derniers se trouvent, en première ligne, soumis aux dégradations du climat et à une déstabilisation sociale et politique continue due au pillage insupportable qu’ils subissent.

Les conséquences immédiates sont : des conflits armés chez les populations les plus pauvres, une inquiétude et un ressentiment de plus en plus puissants parmi les populations des pays riches et une transformation autoritaire des États dits démocratiques. Le compromis existant depuis la Seconde guerre mondiale dans les pays du Nord a volé en éclats. Enfin, l’échec patent de la politique de la social-démocratie et du communisme bureaucratique laisse les populations sans perspective immédiate.

Cela signifie que nous devons nous poser des questions essentielles pour inverser la course à la guerre, à la misère et à la catastrophe écologique où nous mène le capital. Cela signifie que nous devons préparer la rupture indispensable pour la construction d’un ordre social émancipateur.

Plus près de nous

La création de La France insoumise (LFI) et son succès indéniable puisent leurs forces dans le regroupement de militants et militantes déçu.e.s par les organisations traditionnelles dites de gauche, de personnes qui se sont mobilisées entre autres dans la lutte contre la loi El Khomri et dans les Nuits debout et, enfin, de personnes qui ont perçu le caractère dynamique, de gauche et original de LFI. Cela correspond aussi au mouvement international des “Indignés” ou encore des “99 ?%”. Enfin, le rôle délétère de la finance a sensibilisé une partie importante de la population qui, majoritairement en France, souhaite des réformes plus ou moins profondes du système capitaliste (1).

Une enquête concernant les électeurs de LFI a montré que ceux-ci sont plutôt confiants dans l’avenir et dans les gens, acceptent majoritairement la présence d’étranger.e.s, sont favorables au système démocratique, à l’ouverture sur le monde, manifestent leur solidarité avec les chômeurs et chômeuses et les démuni.e.s et fondent leur espoir sur des réformes pour une plus grande justice sociale (2). Les personnes qui se sont engagées dans des “groupes d’appui” ont des motivations plus radicales. Leurs préoccupations portent principalement sur la transition écologique, la révolution citoyenne pour une démocratie réelle et la transformation du mode de production capitaliste, pour une société alternative.

La social-démocratie démasquée a implosé. L’impression que LFI pourrait la remplacer est forte et correspond à la remarque de Mélenchon déclarant à Marseille le 12 mai qu’il voulait “remplacer le PS”. Mais il existe également le sentiment que LFI représente la seule force à la fois écologiste, sociale, démocratique et solidaire. Cela correspond à son intervention du 4 juillet à l’Assemblée nationale, qui est d’une autre facture : “Nous ne voulons pas seulement être votre opposition. Nous nous présentons comme l’alternative au monde que vous représentez. Il faut qu’il y en ait une car le sol se dérobera bientôt sous vos pieds” et, en conclusion, “Nous ne sommes peut-être rien à vos yeux, mais demain, nous serons tout !” (3).

Au-delà des formules, la perspective est claire pour la plupart des “insoumis” : il faut créer un mouvement qui rassemble une majorité (objectif souvent raillé !) capable, dans l’intérêt commun, d’imposer à l’oligarchie les mesures déclinées dans “L’Avenir en commun”. Cela passerait par une “Révolution citoyenne”.

Les propositions de Jean-Luc Mélenchon à l’été 2017 (4)

La prise en compte de la situation politique, à savoir la pratique autoritaire du nouveau pouvoir disposant d’une base sociale étroite, ouvre la perspective de conflits multiples et prolongés. Cela pose aussi la question de son effondrement possible. La stratégie définie aujourd’hui reste la participation active à toutes les luttes locales et nationales (sociales, écologiques et démocratiques) en faisant œuvre d’éducation populaire.

L’ambition est de former des militants et militantes politisé.e.s parce qu’impliqué.e.s sur le terrain des luttes, pas de former un nouveau parti ou un cartel de partis. Les échecs répétés de ces structures plaident pour maintenir la forme de mouvement de LFI. Sa continuation, “être et rester en mouvement”, représente “un temps de transition dont on ne connaît pas à cet instant la date de la fin”.

Fondamentalement, le projet politique de LFI est la construction d’un “sentiment d’identité collective et des solidarités qui en font une véritable école de cette fameuse « auto-construction du peuple » comme sujet politique”. Plus exactement, “la thèse centrale de L’Ère du peuple est que le peuple est le « nouvel » acteur de l’histoire. Il est défini par sa situation sociale réelle, c’est-à-dire son mode d’existence quotidien autour des réseaux”. Il s’agit d’un processus long.

Une réunion de débats et de formations (du 24 au 27 août à Marseille) et ensuite une convention en octobre 2017 où il sera débattu “de la mise en place [du] mouvement et de ses modes d’actions” sont programmées. Il reste que “l’espace politique”(5) constitué de militants et militantes et de cadres politiques chevronné.e.s continue son travail, mène l’expertise politique et fait les propositions d’action.

Les questions qui se posent

Le rassemblement horizontal des “insoumis” a réalisé le meilleur score possible dans le cadre de “groupes d’appui” aux candidat.e.s. Le terme lui-même n’a plus lieu d’être, sinon comme appui au mouvement de construction d’une politique alternative.

Cette politique n’est pas contenue concrètement dans le programme. “L’Avenir en commun” définit des axes de luttes déjà pris en compte et menés par les un.e.s et les autres dans d’autres lieux. Cette politique va devoir se préciser en fonction de l’actualité, déterminer des tactiques, se positionner par rapport aux autres mouvements, partis et associations.

Vouloir constituer une alternative suppose une stratégie de prise du pouvoir. Celle qui est avancée dans le programme est le jeu électoral édicté par la Ve République. Pour en avoir observé les conditions, il est évident qu’y parvenir ainsi nécessite des compromis qui ont beaucoup de chances d’être fatals au but recherché. Cela demande réflexion, débat et les moyens d’en tirer des conclusions, collectivement. Pour le moment, l’accent est mis sur la nécessaire auto-organisation populaire.

L’espace politique” refuse de poser la question des classes sociales et donc des rapports de classes déterminés par l’opposition capital-travail. Le moteur des relations sociales est un problème qu’il est difficile et coupable d’occulter. L’a priori anticapitaliste ou antilibéral du programme, selon la lecture qui en est faite, montre bien l’ambiguïté de ce positionnement.

En attendant, partant de l’expérience fort nouvelle d’un mouvement trans-partisan, autonome et tendant à refonder des liens hors partis et organisations traditionnelles dans les luttes antilibérales et anticapitalistes, il s’agit bien de prendre en compte les besoins et les aspirations émancipatrices des populations. Il s’agit de créer les conditions favorables à l’auto-organisation des personnes concernées. Au-delà de cela, le mouvement doit permettre la formation politique du plus grand nombre.

Le caractère horizontal de LFI est intimement lié aujourd’hui à son caractère vertical voulu à la fois par l’absence de structures pré-établies, par le caractère particulier de l’élection présidentielle qui a été à l’origine de sa création et par les principes du projet populiste qui le porte.

Comment conserver son autonomie et son unité, tout en recherchant les moyens de réaliser sa pérennisation ? Comment refuser une discipline de parti et accepter un leader et un “espace politique” incontrôlés ? La poursuite d’une conduite informelle peut conduire à l’évanescence du mouvement et/ou à la prise de pouvoir indue de quelques-un.e.s. Quelles peuvent être les conditions pour maintenir la forme démocratique des groupes et l’efficacité d’un mouvement doté d’une politique alternative ?

Sous des formulations diverses, ces questions sont présentes parmi les “insoumis”.

L’émergence de LFI ne peut être ignorée dans la mesure où les personnes qui y participent font, pour la plupart, partie de syndicats, de tendances syndicales ou partidaires et d’associations. Il n’y a pas de temps à perdre. Toutes les bonnes volontés et tous les modes d’expressions politiques émancipateurs sont bienvenus !

Michel Bonnard, le 15 juillet 2017

(1) http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats-1/vague8/ (page 66).

(2) https://jean-jaures.org/blog/entre-france-insoumise-et-front-national-de-solides-divergences

(3) http://melenchon.fr/2017/07/04/sommes-lalternative-a-monde-reponse-a-edouard-philippe/

(4) http://melenchon.fr/2017/07/10/dans-lete-qui-commence/

(5) Il s’agit de personnes présentes dans le collège élu à “L’assemblée représentative du mouvement” en octobre 2016 à Lille, ne faisant pas partie du collège tiré au sort.


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26 juin - Mardi 27 juin - Rassemblement et meeting unitaire - 12 h - Paris - Invalides

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Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, SOLIDAIRES, (...)