De Mai 68 à Février-Avril 2006 : Comparons… l’incomparable

jeudi 31 août 2006
par  QD, Administrateur

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

LUTTES DE LA JEUNESSE

De Mai 68 à Février-Avril 2006 :

Comparons… l’incomparable


Comme à chaque grand mouvement lycéen ou étudiant depuis quarante ans, plusieurs commentateurs, à droite comme à gauche, ont cherché à établir des comparaisons entre les luttes de la jeunesse à partir de février 2006 et celles de Mai 68. Cette mise en perspective systématique de tout mouvement social depuis quarante ans a des effets plus inhibiteurs que positifs sur les participants aux conflits en France. Et l’on comprend l’irritation des jeunes dont la radicalité est à chaque fois mesurée à l’aune de celle de leurs aînés. Ils sont prisonniers d’une alternative déplaisante : dépasser en radicalité leurs glorieux prédécesseurs (à partir d’ailleurs d’une vision fantasmatique de Mai 68), ou alors être obligés d’inventer un nouveau type de révolte (tâche évidemment titanesque d’autant que Mai 68 leur est présenté comme un horizon indépassable).

Une des raisons pour lesquelles la comparaison avec Mai 68 revient régulièrement dans les discours des hommes politiques comme des militants (y compris de la mouvance anarchiste, "prositus" et "autonome"), c’est qu’il s’agit de la dernière grande peur d’une guerre civile, peur agitée par tous les protagonistes : De Gaulle alla consulter Massu à Baden Baden (on a du mal à croire que le Général ait été sénile au point de ne pas faire la différence entre une grève générale, un mouvement social d’ampleur, d’un côté, et une menace sérieuse de lutte armée, de l’autre) ; le rituel du dépavage des rues et de la construction de barricades reprit (de façon symbolique car l’armée ne tira pas sur les manifestants comme en 1830, 1848 et 1871) une vieille tradition ouvrière ; la grève se généralisa, paralysa le pays, et donna l’impression que le pouvoir ne tenait plus qu’à un fil, etc.

Ce thème de la menace (fictive) d’une guerre civile permit à la droite de remporter haut la main les élections de juin 1968, et fut utilisé de façon récurrente dans les années 70. On en a eu un mini remake en novembre 2005 (davantage dans la presse étrangère que dans les médias français), mais c’est toujours un des fonds de commerce de la droite et de l’extrême droite.

De l’autre côté de l’échiquier politique, dans le mouvement libertaire (fortement influencé par la vision propagée dans ces milieux par les situationnistes, cette minuscule avant-garde artistico-politique… qui ne cessa de dénoncer les autres avant-gardes), chez les "autonomes" et dans les cercles ultragauches on retrouve aussi de temps en temps des références totalement idéalisées à Mai 68. Les plus subtils d’entre eux savent pourtant que le Mai rampant italien avec ses occupations d’usines et de logements, ses "autoréductions" (1) massives, ses pistolets P38 brandis ouvertement dans les manifs et ses innombrables petits groupes de lutte armée, constitue une référence autrement plus consistante si l’on cherche à nourrir la mythologie du "Grand Soir" et d’un remake de la prise du Palais d’hiver en Octobre 1917. Mais l’Italie des années 60 et 70 n’est pas un symbole vivant et concret pour les jeunes Français qui se politisent à chaque nouveau mouvement social.

Pour toutes ces raisons, et même si la comparaison 1968/2006 nous semble artificielle et infondée, il peut quand même être utile de préciser les différences les plus importantes entre les deux périodes et les deux mouvements – et ce afin de tordre le cou à quelques mythes et surtout de mieux comprendre l’originalité de la situation actuelle.

Grève générale, occupation et blocages

En 1968,la grève étant générale (professeurs, lycéens, étudiants et personnel administratif) il n’y eut pas besoin de bloquer les universités ou les lycées pour inviter les étudiants à se lancer dans le mouvement et si certains étaient certainement hostiles, ils furent totalement débordés par l’ampleur de la révolte.

En 2006, étudiants et lycéens étaient divisés sur le choix des méthodes d’action. Si la majorité des jeunes et même des Français étaient, selon les sondages, plutôt réticents voire hostiles face au CPE, ils étaient loin d’approuver unanimement l’occupation et surtout le blocage des universités et des lycées.

En 1968, la propagande de la droite et de l’extrême droite ne se concentrait pas tellement sur les risques encourus par les étudiants pour leurs études, que sur la manipulation du mouvement par les groupes d’extrême gauche et leur volonté "insurrectionnelle".

A Paris, la construction de barricades permettait d’organiser des affrontements largement symboliques avec les forces de l’ordre (celles-ci attendaient des heures avant d’intervenir férocement), et aux groupes d’extrême gauche de parler beaucoup de révolution sans la préparer réellement, vu leur absence d’influence dans la classe ouvrière et le poids formidable du PCF dans les entreprises et quartiers populaires… mais aussi pour des raisons plus profondes : en 1968 les militants vivaient encore dans l’idée qu’une révolution armée était possible, mais en même temps leurs activités quotidiennes se situaient dans un cadre plutôt légal (propagande, manifestations, grèves, occupations d’usines). Aucun groupe ne disposait d’une structure illégale conséquente, de caches d’armes, de militants situés à des postes stratégiques dans la police et l’armée, etc.

La petite minorité d’étudiants et d’ouvriers qui s’affrontait aux flics n’appartenait pas le plus souvent aux organisations d’extrême gauche. Les trotskystes de l’OCI-AJS (le Parti des travailleurs d’aujourd’hui) se rendirent tristement célèbres en condamnant la construction de barricades ; quant aux maoïstes de l’UJC-ml (qui donnera ensuite la Gauche prolétarienne) et aux trotskystes de Voix ouvrière (Lutte ouvrière aujourd’hui), ils déconseillaient en privé à leurs militants et surtout à leurs "cadres" de "jouer à la guéguerre", même si publiquement ils tenaient un autre discours. Et c’étaient souvent de jeunes sympathisants qui désobéissaient aux consignes et rejoignaient les plus révoltés sur les barricades. Même si en juin 1968 presque tous les groupes d’extrême gauche furent interdits et leurs dirigeants emprisonnés pour quelque temps, le gouvernement leur fit un grand honneur en les rendant responsables des affrontements avec la police.

Des "Katangais" au "lascars"
1968, certains avaient surnommé une partie des "marginaux" (traduire des non-étudiants) qui occupaient la Sorbonne : les "Katangais". S’il y eut quelques conflits entre ceux qui voulaient "casser du flic" ou brûler des voitures et les étudiants plus "responsables", jamais on en arriva à des affrontements aussi importants que ceux qui se produisirent à la manifestation du 8 mars 2005, et lors du mouvement de février-avril 2006.

Même s’il s’agit d’un phénomène "parisien", il est significatif que des jeunes issus des quartiers populaires périphériques aient jugé bon de descendre à quelques centaines casser du lycéen en 2005, ou casser du manifestant en 2006.

Toutes sortes d’interprétations ont été données au phénomène : de celles (à côté de la plaque) comparant les "dépouilleurs" aux SA (les sections d’assaut du Parti nazi) à d’autres (aussi absurdes) les présentant comme une sorte d’avant-garde du précariat avec laquelle il faudrait d’urgence tisser des liens.

Cette coupure sociale, que certains ont voulu baptiser de "racisme anti-Blancs", a en tout cas posé un problème sérieux aux milieux militants, qu’ils soient trostskystes ou libertaires. La pauvreté de leurs analyses ou de leurs propositions augure mal du devenir politique éventuel de ces "lascars" si le phénomène devait prendre de l’ampleur.

La question est d’autant plus grave que l’on a vu en février-avril 2006 les services d’ordre syndicaux collaborer pleinement avec la police dans une chasse aux "casseurs" qui ressemblait furieusement à une chasse au faciès.

Mouvement étudiant et syndicats
En 1968, il existait une coupure très grande entre les organisations syndicales ouvrières, d’un côté, étudiantes de l’autre, et surtout entre les syndicats et le mouvement spontané étudiant et lycéen.

De plus, près d’un quart des étudiants étaient syndiqués dans un seul syndicat étudiant de masse : l’UNEF.

En 2006, les organisations les plus modérées du mouvement lycéen et étudiant : Confédération étudiante, UNL, UNEF, entretiennent des liens privilégiés avec les différents partis de gauche, notamment le PS. Mais elles ont su tirer les leçons de l’expérience des trente dernières années. En 2006, elles ont su non seulement occuper les médias mais faire leur travail de sape dans les coordinations afin de limiter le mouvement sans paraître toujours s’y opposer violemment. Les syndicats de salariés (CGT, CFDT, FO) ont su eux aussi apparaître comme des alliés du mouvement, laissant les étudiants utiliser parfois leurs locaux ou leur matériel pour tirer des tracts.

Enfin, aujourd’hui, les étudiants sont éparpillés entre au moins cinq syndicats politisés « à gauche » voire plus loin (FSE, Confédération étudiante, UNEF, Sud Etudiant, CNT) et le nombre de syndiqués étudiants est bien inférieur, même en additionnant les effectifs de toutes les organisations.

Bloqueurs et antibloqueurs

En 1968, le mouvement des étudiants est très vite devenu un mouvement social beaucoup plus large et plus général, ce qui a évité de polariser les discussions sur les examens et la poursuite des études. Il faut signaler que le bac ne comporta cette année-là que des épreuves orales, tant une partie des professeurs avaient peur des lycéens ; de plus, pendant plusieurs années les étudiants eurent une attitude très critique vis-à-vis des enseignants, du moins dans les facs de lettres et sciences humaines, ce qui poussales professeurs à faire preuve d’une certaine indulgence – soit par empathie soit par crainte des réactions de leurs élèves.

En 2006, les médias et les partis de droite ont essayé de convaincre les étudiants modérés mais hostiles au CPE que le blocage et l’occupation des universités (et des lycées) n’était pas une bonne solution :

– parce que les votes n’étaient pas "démocratiques" (seule une minorité d’étudiants ou de lycéens se déplaçaient aux AG pour voter, environ 10 % des inscrits dans les facultés, et les votes ne se faisaient jamais à bulletins secrets). C’est pourquoi différentes présidences d’université se sont autorisées le droit d’organiser un référendum local pour casser les AG (mais souvent le nombre de votants était alors semblable au nombre de participants aux AG ; à noter que, lorsque les "bloqueurs" arrivaient à organiser des débats avec les antibloqueurs sur le CPE, ils réussissaient parfois à élargir encore la base du mouvement) ;
- parce que les étudiants d’origine sociale la plus modeste seraient les plus pénalisés s’ils rataient leurs études (bac, examen de fin d’année universitaire, diplôme final) "à cause de la grève" ;
- parce que l’Ecole étant une institution publique, il était injuste d’en priver l’usage par des actions "minoritaires" ;

Face à ce type d’arguments, les grévistes de 2006 ont répondu que :
- la seule façon de permettre voire d’obliger les étudiants à venir aux AG, discuter et voter, pour ou contre, la grève était de bloquer l’université ou le lycée ;
- si les grévistes n’avaient pas paralysé les établissements scolaires et universitaires, ils n’auraient pas été en mesure d’organiser des discussions de masse. En effet la majorité des étudiants et des lycéens ne sont pas des individus particulièrement révoltés et politisés. Ils tendent à obéir à leurs professeurs, à l’administration, voire à leurs parents qui financent leurs études, surtout dans le contexte économique actuel.

Leur objectif était d’engager aussi le personnel de l’Education nationale (ATOS et enseignants) dans une grève générale. Il est d’ailleurs évident que si les enseignants avaient massivement soutenu le mouvement, le système scolaire aurait été complètement bloqué de fait, et pas seulement par une minorité d’étudiants convaincus.

Lors des grandes journées d’action c’est certainement dans l’Education nationale que le mouvement a été le plus suivi, et dans de nombreuses facs le personnel a soutenu les grévistes de façon directe ou indirecte (exemple : à Jussieu le personnel a refusé d’organiser un vote avec des urnes, à Paris VIII des locaux ont été mis à la disposition des grévistes, etc.).

Un mouvement minoritaire
En 2006, il est indéniable que le mouvement a été minoritaire dans les facultés comme dans les lycées.

Il en est toujours ainsi dans les mouvements de la jeunesse, y compris celle des CET (Collèges d’enseignement technique) et des LT (Lycées techniques) quand Lutte ouvrière décida, un beau jour, au début des années 70, de les mettre en grève et de fédérer cette "minorité" dans une "coordination" contrôlée par LO de façon fort peu démocratique, sous l’égide de "Ceux du Technique".

En 2006, les assemblées générales des universités de Jussieu (40 000), de la Sorbonne et de Nanterre (28000) qui sont à peu près d’importance égale ne regroupaient généralement qu’entre 600 à 1500 personnes et quand des actions étaient décidées, on ne retrouvait plus qu’une soixantaine d’étudiants le lendemain matin.

Il semble que la situation en province ait été meilleure, en tout cas dans des villes comme Lyon, Nantes, Poitiers, Lille ou Rennes (5000 aux AG hebdomadaires pour cette dernière), sans jamais atteindre ne serait-ce que la présence aux AG de 50 % des étudiants inscrits. A Nantes, par exemple, où la participation était bonne, en tout cas en lettres, le mouvement ne touchait pas plus de 33 % des inscrits, même si vers la fin du mouvement 200-300 étudiants se retrouvaient à l’aube pour diffuser des tracts aux portes des entreprises. A Grenoble la plus grosse AG interfacs a réuni 6000 étudiants (sur les environ 80 000 inscrits) le 23 mars 2006.

Démocratie et coordinations
D’un autre côté, un phénomène potentiellement positif est apparu depuis 1986 : les étudiants ne voulaient plus être manipulés par les groupes d’extrême gauche et essayaient d’imposer des procédures démocratiques dans les assemblées générales, même s’ils ne réussissaient pas toujours à contrer les manœuvres habiles des militants organisés, d’autant plus que, dans les années 90, certains d’entre eux (LCR, JCR) commencèrent à prétendre que leur appartenance partidaire était en quelque sorte devenue secondaire et qu’ils étaient "au service du mouvement" avant tout.

Les étudiants commencèrent à créer des "Coordinations" supposées être indépendantes des partis et des syndicats. C’est pourquoi aujourd’hui au lieu que les syndicats étudiants squelettiques tiennent le haut du pavé, il apparaît régulièrement des structures d’auto-organisation étudiantes qui tentent de limiter les manœuvres des professionnels de la politique. Lors de ce dernier mouvement, si l’on en croit ce qu’écrivent les JCR et la Fraction de LO, ces coordinations ont fait suite aux premières coalitions syndicalo-politiques du mois de janvier (qui regroupaient dans une fac, par exemple, 3 personnes de la JCR, une de la CNT, une de Sud Etudiant, et une de la Fraction de LO). L’objectif affiché était de créer un comité de grève dans chaque fac comprenant des délégués élus et révocables et d’organiser à l’échelle nationale un Comité national de grève.

Lors du mouvement de 2006, la Coordination nationale étudiante s’est réunie chaque semaine dans une ville différente, et le nombre de ses délégués n’a cessé d’augmenter, passant de 200 à plus de 500, mais retombant à 200 pour la dernière réunion nationale, celle de Nancy. Apparemment les délégués n’étaient pas toujours élus de la façon la plus démocratique et leur élection résultait parfois de compromis de couloirs entre les différentes forces politiques, les syndicats étudiants et les étudiants apartidaires. En d’autres termes, les délégués étaient parfois choisis plutôt qu’élus par les assemblées générales. La Coordination de Poitiers s’est, par exemple, un moment retirée de la Coordination nationale à cause de son manque de démocratie interne.

De plus, la Coordination n’apparaissait pas toujours, aux yeux des étudiants les plus actifs, comme une structure issue de la base. Selon un gréviste : "Après chaque coord on apprenait lors de l’AG locale qu’on nous parachutait des ordres de trucs à faire (le coup des deux actions du mardi et du jeudi, ou les revendications qui évoluaient par exemple) et personne ne savait vraiment ce qui se passait". Mais sa critique va plus loin plus car il écrit : "Il m’a plutôt semblé qu’au lieu d’un apport démocratique, c’était au contraire une sorte d’assemblée assez déconnectée de la base qui projetait ses vues sur le mouvement et essayait d’y plaquer des choses qui ne correspondaient pas du tout à ce que pouvait vouloir la « base ». Quand le mouvement était fini et que les étudiants n’étaient plus dans les AG, la coord a continué à vivre... Ça ressemblait clairement à une lutte d’influence entre les différents groupes politico-syndicaux, de l’UNEF à l’extrême gauche... Et pour avoir participé à la lutte pendant plus d’un mois et demi je peux te dire clairement qu’aucun des étudiants (moi y compris) ne comprenait quoi que ce soit à ce qui se passait à la Coord !"

Il m’est difficile de trancher sur cette question, faute de contacts réguliers et étendus avec des étudiants durant le mouvement. Néanmoins, il me semble que cette volonté de contrôle démocratique, même limitée, par la base étudiante n’existait absolument pas en 1968. C’est ainsi que Daniel Cohn Bendit, qui à l’époque se disait anarchiste et fut mis en avant par les médias, put avoir un poids démesuré sur certaines décisions du mouvement, sans être sous le contrôle permanent d’AG et d’une Coordination nationale qui lui auraient donné un mandat précis, sans avoir à rendre de comptes sinon à un petit groupe de ses camarades du Mouvement du 22 mars. Des dirigeants comme Jacques Sauvageot (UNEF) ou Alain Geismar (SNESUP), tous deux membres du PSU (auquel appartenait Mendès-France et un certain nombre de notables qui rejoindront ensuite le PS), étaient en fait à la tête d’organisations bureaucratiques, dont le fonctionnement n’était pas si éloigné des syndicats étudiants et enseignants d’aujourd’hui.

En 2006, il semble qu’il ait été difficile de fixer des mandats clairs aux porte-parole de la Coordination nationale étudiante et donc encore plus complexe d’exercer un contrôle sur les rares mandats qu’elle a distribués. Comme l’écrit un gréviste "il ne semble pas s’être dégagé dans ce mouvement de centre de décision visible et reconnu par les étudiants (à part notre « ami » Bruno Julliard, mais là encore, la plupart des étudiants ont appris son existence à la télé plutôt que dans les AG). La Coordination nationale était pour la plupart des participants à la base (je ne parle pas des militants politiques), un organe ayant pour rôle de coordonner, c’est-à-dire échanger des informations et donner des grandes lignes, plutôt qu’un organe réellement décisionnel ou ayant un quelconque pouvoir".

Le poids des appareils
En tout cas, si l’on en juge par la fréquentation des manifestations, les lycéens et étudiants ont massivement choisi… de ne plus descendre dans la rue après le retrait du CPE, le 10 avril, bien que la Coordination nationale étudiante ait maintenu ses appels à la grève reconductible. Du jour au lendemain, le nombre de manifestants fut divisé par 100– même si les vacances scolaires jouèrent également un rôle dans la démobilisation d’autant plus qu’elles n’ont pas lieu au même moment sur tout le territoire. Certes, la Coordination nationale était plus représentative des étudiants les plus radicaux, mais la démobilisation a quand même montré le poids des appareils bureaucratiques des syndicats d’étudiants et de salariés qui, lorsqu’ils décidèrent que le mouvement devait se terminer réussirent à ce que les étudiants acceptent leur décision, sans vraiment susciter un rejet massif contre eux, et sans que la manœuvre apparaisse au grand jour. Seule Julie Coudry, par exemple, de la Confédération étudiante annonça la reprise des cours avant même que les AG se réunissent. Bruno Julliard fut (hélas !) plus subtil puisqu’il déclara que la "décision appartenait aux étudiants et aux assemblées générales", ce qui pouvait sembler très "démocratique".

Parité et "minorités visibles"
La participation des jeunes filles au mouvement et à sa direction a été massive. Pour la première fois, semble-t-il, la parité s’est imposée dans les tribunes des AG, dans le choix des porte-parole. Il s’agit d’un formidable pas en avant par rapport à Mai 1968 où les jeunes filles et les femmes étaient cantonnées à des tâches subalternes, ce qui explique la naissance du mouvement féministe à cette époque et son développement dans les années suivantes, même si ses tendances radicales ont aujourd’hui disparu ou se sont dissoutes dans la social-démocratie, des associations ou des niches universitaires.

En 1968 les jeunes issus de l’immigration africaine et nord-africaine étaient pratiquement absents des facultés et les lycées. En 2006, leur présence a été significative y compris dans les coordinations, sans qu’ait pour autant été mise en place une politique de quotas "ethniques", politiquement correcte.

Revendications
En 1968, le mouvement étudiant avançait peu de revendications, à part la libération des personnes emprisonnées, et l’expulsion des flics des campus universitaires ou des facultés. En 2006, le mouvement s’est structuré autour de plusieurs revendications concrètes et précises (retrait de la loi sur l’égalité des chances dont le CPE, retrait du projet de loi Sarkozy sur l’immigration, amnistie pour les "émeutiers" de novembre, démission du gouvernement), ce qui paradoxalement a tué le mouvement quand l’une d’elles (le retrait du CPE) a été satisfaite – même si d’autres facteurs ont bien évidemment joué un rôle de frein (usure et essoufflement du mouvement, absence de solidarité massive des salariés, étouffoir des organisations syndicales, vacances scolaires, etc.).

Yves COLEMAN (Ni patrie ni frontières)

Le 25/08/2006

Une version plus longue de ce texte – Tordons le cou à quelques mythes pour mieux comprendre le présent – paraîtra en septembre 2006 dans le numéro 16-17 de Ni patrie ni frontières entièrement consacré aux luttes de la jeunesse en France et en Europe. Si vous souhaitez réagir à cet article vous pouvez écrire à yvescoleman@wanadoo.fr ou Yves Coleman, 10, rue Jean-Dolent 75014 Paris et nous publierons vos contributions dans la revue Ni patrie ni frontières et sur le site mondialisme.org.

(1) Un livre ( Les Autoréductions. Grèves d’usa-gers et luttes de classes en France et en Italie / 1972-1976 , de Yann Collonges, alias Moulier-Boutang, et Pierre Georges Randal, Bourgois, 1976) offre une bonne introduction à cette période importante mais peu connue en France. Par exemple en 1974, face à une hausse des tarifs de l’électricité décidée par le gouvernement italien, des comités pour l’autoréduction se constituèrent un peu partout en Italie collectant 150 000 "factures autoréduites" à Turin, 50 000 à Naples, 20 000 à Venise et des milliers d’autres dans plusieurs grandes villes. L’argent de ces réductions illégales fut versé à l’entreprise publique concernée, mettant le pouvoir au pied du mur et les obligeant finalement à baisser ses tarifs. Il en alla de même dans d’autres secteurs comme les transports publics, les HLM, etc.