De la culture

samedi 30 septembre 2017

Interviewé par l’Obs à propos de son nouveau livre Civilisation, Régis Debray distingue ce concept de celui de culture : pour lui la civilisation est transhistorique et transfrontières, et la culture plus nationale, avec son petit côté étriqué à la limite du chauvinisme (1) et (4).

C’est aussi la position d’Elisabeth Badinter dans l’Identité Française (éditions Tierce, 1985)  : “Dans bien des cas l’identité culturelle est vécue comme identité nationale et le sentiment national comme une simple identité culturelle”. Trouvant cette définition trop tranchée, j’ai été amenée à relire ce que j’avais pu écrire là-dessus, et à quoi j’adhère encore (2 et 3).

Certains traits se dégagent.

1 - Une culture n’est pas forcément repli sur soi :“Jamais comme aujourd’hui ne se ressentent l’urgence et la nécessité de la culture. Il semble que dans la déroute politique actuelle – une gauche divisée, une extrême-gauche moribonde – il ne reste plus que cela à opposer au consumérisme aveugle, à l’individualisme forcené prôné par ce régime et à son escorte complémentaire de regroupements non structurés – les magmas – ou de collectifs fermés, sectaires – les clans. Parmi ces derniers ceux de l’extrémisme religieux, les fanatismes de toutes sortes vont de pair, nous le savons depuis le Siècle des Lumières, avec cette ignorance crasse de la littérature, de la philosophie et de l’art pavoisée par certainEs. La culture pour touTes ce devrait être notre héritage, nos acquis, notre domaine et notre terrain d’exercice communs, notre code de communication. Ceci pas du tout au sens chauvin mais au sens internationaliste” (4) (Article de l ’Émancipation ).

Je ne vis pas du tout la culture comme nationale, hormis son instrument de base, le langage. Il n’est pas étonnant que celui-ci considéré et parfois exigé comme un socle minimum aux échanges possibles soulève des protestations, voire des accusations de racisme (4). Il est pourtant incontournable dans sa spécificité, ceci en chaque territoire, sans pour autant être une barrière. Il permet d’accéder à la culture de l’écrit – les livres, les articles, l’information en général, la correspondance.

Pour le psychanalyste Pierre Fedida, loin de participer à la fermeture sur soi,le langage “est le lieu de la communauté des différences et aussi le pouvoir insurrectionnel du poète minoritaire”(5).

(Pour des raisons historiques, la Révolution Française et ses idéaux et aussi les conquêtes coloniales qui suivirent, les valeurs culturelles françaises se sont longtemps perçues comme universelles.)

2 - La culture n’est pas l’apanage de la bourgeoisie, réduite au niveau populaire aux saveurs de terroir évoquées par Régis Debray : le roquefort et La Place du Tertre. Diffusée par l’école, une ambition de gauche fidèle aux idéaux originels de celle-ci, est de populariser cette culture générale longtemps – et encore – réservée à la bourgeoisie. L’article en annexe de la Sortie de l’Hiver le dit clairement, bien des efforts restent à faire en ce domaine : gratuité des musées et des concerts, extension du théâtre de rue, réforme réellement culturelle de la télévision. Rappelons-nous les propos de Rosa Luxemburg : “Le prolétaire doit s’approprier la culture bourgeoise nationale parce que le savoir c’est le pouvoir”.Dans le même article je saluais le beau travail de Lee Hall au théâtre avec Les peintres au charbon retraçant le parcours réel de mineurs anglais dans l’art, jusqu’ici pour eux inaccessible, de la peinture :“Les œuvres vues et faites transforment les vies et les êtres”.

3 - La culture est la condition de l’échange qui transforme les magmas en collectifs, à la différence de toutes sortes d’artefacts qui ne produisent, sous le couvert d’un engouement médiatisé, que des additions de solitudes : marathons géants, rallyes, foules de spectateurs/trices de stades, etc.

4 - La culture peut intégrer la religion : on parle alors de tradition. Mais dans certaines civilisations la religion est dominante et la tradition peut peser d’autant. Dans les pays où elle gère aussi le politique, elle risque de dévorer le reste de la culture, de fermer donc autoritairement les frontières, géographiques et mentales, et de générer les fanatismes.

Philippe Val dans son Traité du savoir survivre par temps obscurs (Editions Grasset 2006) analyse bien les rapports entre religion et civilisation : “Dieu est une plaquette de frein métaphysique plus ou moins serrée selon les époques. La distance entre le frein et la roue c’est la civilisation”.

La culture, c’est un système de connexions complexe constitué lentement, continûment, activement et même opiniâtrement, qui se démultiplie en progression géométrique : connexions de chacunE avec les œuvres, des œuvres entre elles dans les domaines les plus divers dont celui de la pensée ; connexion de chacunE avec tous et toutes. La culture s’épand sans frontières dans l’espace et dans le temps, requiérant mémoire et discernement, affects aussi car, bue au fleuve commun, elle répond à des besoins profonds et singuliers : on n’absorbe pas tout ni n’importe quoi.

CultivéE, on est branchéE sur le monde, les siècles passés et présents, en posture pour l’avenir, à cent ans comme à trente, si coupéE qu’on soit spatialement des autres.

Marie-Claire Calmus

(1) Civilisation, Régis Debray, éditions Gallimard, 2017.

(2) Article de L’Émancipation du 6/2/2011 : Pourquoi la Culture.

(3) La Sortie de l’Hiver, Essai, éditions Éditinter, 2001.

(4) La fameuse clause Molière interdisant, en Ile-de-France notamment, l’embauche sur les chantiers d’ouvriers ne parlant pas le français. Abrogée officiellement mais encore appliquée…

(5) Dans L’Identité Francaise (opus cité).


Brèves

7 juillet - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)