Brest, l’insoumise

Culture
vendredi 27 octobre 2017

Quatre Bandes Dessinées, sélectionnées par notre camarade Paul Dagorne, éclairent chacune un moment de l’histoire des résistances populaires à Brest, et qui vont bien au delà du cadre régional.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce titre n’est pas dû à un quelconque mélanchoniste. Il est emprunté au titre d’un ouvrage que l’essayiste Roger Faligot a consacré à l’histoire de Brest (conçu avant la création de la FI).

Roger Faligot

J’ai sympathisé avec lui à l’occasion d’une dédicace. Spécialiste de l’Irlande, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages (dont le premier, La Résistance irlandaise , dans la petite collection Maspéro), il s’est plus généralement intéressé aux conflits identitaires dans divers pays et aux efforts faits pour leur trouver une solution ( Les seigneurs de la paix , au Seuil, 2006). Enfin, en 2010, il a publié à La Découverte La rose et l’édelweiss, ces ados qui combattaient contre le nazisme, 1933-1945 , une étude qui couvre l’Allemagne et les pays occupés.

Pour Brest l’insoumise , il a sollicité mon témoignage concernant Fred Rospars, ami de ma famille et membre comme mon père de l’École Émancipée. J’avais évoqué son parcours dans l’Émancipation au moment de son décès. C’est lui qui avait organisé la 2ème semaine de l’ÉÉ à Moguériec, petit port de pêche du Léon. Mais pour mon témoignage, cela concernait l’action de Fred dans la Résistance à l’École normale de Quimper.

Brest l’insoumise à travers quatre BD

J’ai utilisé le titre de R. Faligot pour évoquer quatre moments de la contestation et de la résistance liés à Brest, illustrés par quatre BD :
-  Un homme est mort  : le syndicaliste Édouard Mazé lors d’une manifestation en 1950.
-  Nuit noire sur Brest  : mobilisation en 1937 contre une tentative des Franquistes de s’emparer d’un sous-marin républicain espagnol.
-  La fille au carnet pourpre  : parcours d’une jeune lycéenne résistante, Anne Corre, envoyée en déportation, et disparue sans laisser de traces lors de l’évacuation d’un camp annexe d’Orianenburg par les nazis lors de l’avance soviéto-américaine.
- Enfin, publié cette année, Des graines sous la neige qui retrace la vie de Nathalie Lemel, communarde très liée à Eugène Varlin, et compagne de Louise Michel lors de leur déportation en Nouvelle-Calédonie.

Un homme est mort

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En 1950, “Brest dont il ne reste rien”, comme l’a écrit Prévert dans le poème Barbara , connait une reconstruction difficile après les bombardements. Brest compte plus de 15 000 ouvrierEs (un dixième de la population), dont 6 à 7 000 à l’Arsenal, autant dans la construction, le reste essentiellement des dockers. Si les salaires sont corrects pour l’époque car on a besoin d’eux (l’Arsenal construit même des navires marchands), on en exige beaucoup, et les deux dernières catégories restent dans la précarité. La construction emploie des Maghrébins, mais aussi des ouvriers venus des campagnes léonardes très catholiques que l’évêché incite à adhérer à la CFTC et même à prendre part aux grèves. Avec la scission FO-CGT, celle-ci, courroie de transmission du PCF, voit la scission comme une manœuvre des États-Unis dans le cadre des débuts de la guerre froide et de la guerre d’Indochine.

Néanmoins une convergence s’opère même avec des militants de la CNT anarchiste présente à l’Arsenal. La manifestation, suite à l’appel national du 12 mars 1950, pour la paix en Indochine et contre la misère est interdite par le maire RPF (gaulliste), Alfred Chupin. Cependant deux ou trois centaines d’ouvriers décident de manifester. Ils sont bloqués, mais le lendemain le jeu est calmé par quelques augmentations (dont celle de la future victime Édouard Mazé), malgré un affrontement musclé entre la police et les dockers en position de force, car ils contrôlent l’importation de vin d’Algérie et de charbon.

Un mois plus tard, la situation reste bloquée et une députée PCF (Marie Lambert) et deux délégués CGT, venuEs porter plainte, sont arrêtéEs. Le 16 avril, une manifestation unitaire est prévue. Dans la nuit du 16 au 17, le maire décide l’interdiction, appuyé par le député de droite André Colin, par ailleurs Secrétaire d’État à l’Intérieur. Face à une présence policière massive et des heurts violents, la situation s’aggrave et la police reçoit l’ordre de tirer dans la confusion générale, peut-être pour disperser la manifestation. Mais le résultat est là : 24 gendarmes et 9 CRS blessés (un seul devra se rendre à l’hôpital, le long duquel s’est déroulé l’affrontement !), 12 ouvriers hospitalisés et 14 autres blessés légers, mais un homme est mort, Édouard Mazé, qui accompagnait son frère, délégué CGT. Le traumatisme est grand. Un an plus tard une manifestation du souvenir a lieu, et en 1951-52, si les grèves et manifestations persistent et même s’intensifient, la police reçoit l’ordre d’éviter les affrontements.

La BD Un homme est mort , de Kris (scénariste) et Étienne Davodeau, s’articule aussi sur la personnalité de René Vautier, résistant à 15 ans, étudiant à l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques), qui s’était déjà distingué par son premier film Afrique 1950 , commandé par la Ligue de l’Enseignement, mais que Vautier détourne de son objectif pour en faire un film anti-colonialiste, ce qui le conduit à l’acheminer clandestinement par le Sahara vers la France, où il restera 40 ans sous le boisseau. Natif de Camaret, il profite d’une campagne de pêche pour aller filmer en Irlande des militants de l’IRA, bien qu’il désapprouve leurs actions terroristes.

Rentré à Brest, il se trouve évidemment au cœur des évènements. C’est ainsi qu’il filme la manifestation tragique du 17 avril. Après la mort d’Édouard Mazé, il décide de projeter le film dans les quartiers sur un drap à l’arrière d’une camionnette et dans des salles improvisées. Mais il a omis de faire des copies et après 150 projections le film se dégrade et casse. Seuls quelques bouts seront sauvés. En 2006, il s’avère que quelques “rushes” non utilisés par Vautier ont été donnés à un autre cinéaste engagé, Robert Ménégoz, qui les avaient utilisés dans son film Vivent les dockers . Et, dans ces quelques images des années 50, le scénariste Kris découvre avec émotion le visage de son grand-père venu apporter avec d’autres camarades une gerbe de fleurs à l’endroit où est tombé É. Mazé (1).

Nuit noire sur Brest

Septembre 1937, la guerre d’Espagne s’invite en Bretagne.

En 2016, Kris et son camarade Bertrand Galic s’associent avec le dessinateur Damien Cuvillier pour mettre en images un évènement rapporté dans le livre de Patrick Gourlay, historien et enseignant brestois, intitulé Nuit franquiste sur Brest , en remplaçant le mot “franquiste” par “noire”, tant il est vrai que l’épisode raconté a tout d’un roman d’espionnage.

Le 29 août 1937, en pleine guerre civile espagnole, le sous-marin républicain C2 endommagé à Santander par la Légion Condor (de sinistre mémoire à Guernica) décide d’entrer dans le port de Brest pour réparer. Mais le commandant Ferrando est plus qu’ambigu. Lors du pronunciamiento de Franco, il a été soupçonné de collusion avec le coup d’État, avant de retrouver un commandement de manière improbable. D’autre part, la situation des deux Fronts populaires commence à se dégrader. En Espagne, les Républicains cèdent du terrain, et la volonté hégémonique du PCE a conduit en mai à une “guerre civile dans la guerre civile” à Barcelone entre les communistes d’une part, les anarchistes (CNT - FAI) et le POUM (Parti Ouvrier d’unification marxiste) d’autre part. En France, les Radicaux commencent à envisager de quitter le gouvernement, et les “ligues” d’extrême droite mènent une action souterraine (PSF de La Rocque et le PPF de Doriot), sans compter la fameuse cagoule qui compte plusieurs bretons. L’heure n’est plus à soutenir, voire ménager, les Républicains.

À Brest, le commandant Ferrando prend contact avec le Consul d’Espagne, Pierre Mocaër, connu pour ses idées conservatrices. En Espagne, un militaire expérimenté, Troncoso, gardien de la frontière basque, met en place un commando franco-espagnol pour s’emparer du sous-marin, commando qui s’installe clandestinement à Brest.

Mais les militants brestois veillent au grain. Alors que les communistes s’organisent pour surveiller le sous-marin, du côté anarchiste, autour de l’emblématique René Lochu (hôte temporaire de Makhno et futur ami de Léo Ferré), des militants asturiens ont été hébergés à la Maison du Peuple. D’autre part un récent service secret anarchiste, le SIC, a réussi à infiltrer les franquistes, sous le code X-10.

De leur côté les franquistes prennent discrètement contact avec Ferrando, et ils fréquentent un cabaret du centre-ville “l’Ermitage” où ils font connaissance avec une jolie danseuse italo-espagnole, Mingua, qui devient une sorte de Mata-Hari. Troncoso la charge de corrompre des marins du C2 en échange de la liberté et de deux millions de pesetas. Mingua et Troncoso persuadent Ferrando d’agir dans le camp franquiste.

L’abordage du sous-marin, organisé le 18 septembre par les comploteurs, est déjoué par un matelot Augusto Diego. Alerté par des militants communistes et anarchistes, il n’a pas suivi ses camarades, entrainés par Ferrando dans le carré des officiers pour les isoler. Augusto Diego, repéré pour avoir fait tomber un objet, tue l’un des assaillants, ce qui incite les autres à s’enfuir. Ils sont arrêtés près de Bordeaux dans une Chrysler noire que le service secret de la CNT avait déjà repérée. Il s’agit entre autre de Ferrando, d’officiers d’un autre sous-marin, le C4, et d’un complice français, Robert Chaix, qui avait organisé le commando sur Brest.

Les tribulations du C2 ne sont pas terminées. Remorqué vers St Nazaire, il passe sous le contrôle d’un envoyé de l’ambassade d’Espagne à Paris, Pedro Prado, proche des communistes. Celui-ci manœuvre pour faire venir un officier de la flotte soviétique, Nicolaï Pavlovitch, qui prend en fait le commandement. Réparé, le C2 prend alors ce qui aurait dû être sa destination initiale, Carthagène.

À suivre dans le prochain numéro, les destins de deux femmes courageuses et déterminées. L’un très bref, celui de la résistante Anne Corre, portée disparue en déportation à l’âge de vingt ans, l’autre très long, celui de la communarde Nathalie Lemel, morte en 1921 à 94 ans.

Paul Dagorn


(1) À la présentation de la BD, le 14 décembre 2006 à Brest, Étienne Davodeau était absent. Restaient à la tribune Kris, Pierre Cauzien, amputé d’une jambe après sa blessure, et René Vautier, que je connaissais personnellement grâce à France-Algérie. Malheureusement, depuis, Pierre et René sont décédés.