Le PKK-PYD à l’heure des enjeux au Moyen-Orient

Dossier Kurdistan
dimanche 26 novembre 2017

Notre camarade Claude Marill a souhaité nourrir dans la revue une réflexion sur notre positionnement syndical vis-à-vis du PKK et du mouvement kurde, en particulier dans le Rojava et dans ses relations avec la révolution syrienne. Nous publions donc ici son analyse, suivie de deux textes susceptibles d’apporter des éléments en contre-point, avec l’autorisation des auteurEs. Déjà publiés sur internet, TouTEs les lectrices et lecteurs n’ont peut-être pas eu l’occasion d’en prendre connaissance.

La reconnaissance légitime du projet d’autonomie, voire d’indépendance, auquel aspire le peuple kurde devrait faire consensus au sein de nos organisations ouvrières et syndicales.

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Pour autant, le soutien inconditionnel qu’apportent certaines organisations ouvrières au PKK, puis au PKK/PYD-YPG, sans s’interroger sur le contexte de leur histoire, de leurs alliances et de leurs rapports conflictuels avec le peuple syrien opposé au régime totalitaire des Assad, impose réflexion. Il ne s’agit en rien d’une posture de surplomb, mais d’un engagement militant non opportuniste et soucieux d’une autonomie de jugement par rapport à des directions politiques d’organisations aux pratiques sectaires violentes pour le moins controversées.

Quand, où, comment s’est créé le PKK ?

Abdullah Öcalan, étudiant en sciences politiques à l’université d’Ankara, membre d’une organisation révolutionnaire, organise son premier congrès à Lice, en Anatolie, en 1979. Ce congrès donnera naissance au Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, d’idéologie marxiste-léniniste. Sept membres, compagnons de lutte d’Öcalan, en constituent le Comité Central, chacun d’eux étant en charge de responsabilités spécifiques.

En septembre 1980, moins d’un an après ce congrès fondateur, l’appareil politique se replie en Syrie, à Damas. À l’abri de la répression turque mais coupée de son terrain naturel, cette formation se construit avec les aides du régime syrien, dans les domaines à la fois financier, matériel, logistique. Le PKK crée une branche militaire, les Unités de libération du Kurdistan, ainsi conforté par le soutien direct de Damas et l’appui militaire, technique, reçu au Liban, dans la plaine de la Bekka, grâce aux instructeurs du Hezbollah.

La conjoncture politique régionale est favorable au PKK. u début des années 80, Damas est en conflit avec Ankara. Le gouvernement turc, sans accords préalables avec la Syrie, décide la construction de 22 barrages sur l’Euphrate. Cette initiative unilatérale affecte gravement l’hydrographie de tout le nord de la Syrie de Jarablus à Abou Kamal.

Ce conflit larvé entre la Syrie et la Turquie enfle. Damas cherche à déstabiliser Ankara en provoquant des accrochages ponctuels au nord de ses frontières, à la faveur de formations militaires du PKK exogènes à la Syrie. Celles-ci constituent les chevau-légers du régime syrien en harcelant les forces turques sur le mode d’une guérilla sporadique.

Ce climat de guerre maintenu qu’imposera le PKK aux forces turques donnera prétexte à Ankara pour menacer Damas de guerre ouverte en 1988. Hafez al-Assad comprend que cette pression militaire ne lui est pas favorable ; il se dérobe et fait litière à l’exigence turque de “lâcher” le PKK et son chef Öcalan, prestement exfiltré au Kenya, où il se fait enlever à Nairobi le 15 février 1999 par les services turcs et israéliens (du Mossad), pour finir dans une geôle sur l’île-prison d’Imrali.

Cette cynique conclusion est non seulement révélatrice de la nature du régime des Assad, mais elle éclaire aussi sur les “errements révolutionnaires” du PKK. Öcalan et son appareil étant en l’occurrence sous les feux d’une situation pour le moins paradoxale : comment Öcalan peut-il prétendre à l’émancipation du peuple kurde et faire allégeance à Hafez al-Assad, lequel opprime la communauté kurde de Syrie, représentative de 15 ?% de la population globale ? Öcalan et les siens ne pouvaient ignorer que les Kurdes de Syrie sont privéEs du droit d’enseigner leur langue, de la pratiquer, de la publier, de posséder un média tel que la radio ou la télé, susceptible de diffuser en langue kurde, ou encore de porter les couleurs du Kurdistan, de célébrer le NawRuz, la fête nationale.

L’allégeance d’Öcalan à Hafez avait par ailleurs un prix : la promesse de renoncer à Djézireh, partie syrienne du Kurdistan.

Dans les faits, le PKK, au nom de la révolution prétendument “marxiste-léniniste”, cautionnera un régime corrompu, totalitaire, honni par son peuple, et dont la violence est révélée à la conscience de tous lors du massacre de Hama en 1982 qui fit 45 ?000 mortEs.

Soulèvement du peuple syrien : l’irruption du PKK-PYD dans la révolution syrienne

L’insurrection du peuple syrien, partie de Deraa le 14 avril 2011, embrase l’ensemble de la Syrie. Cet irrésistible élan de tout un peuple témoigne de sa volonté de mettre un terme historique au régime criminel des Assad.

C’est dans ce nouveau contexte politique que Mohammad Saleh Muslim, dirigeant du PKK, apparaît dans les régions kurdes syriennes en insurrection, accompagné de milices constituées de mille combattantEs. Ce retour en force, organisé et soutenu par Bachar al-Assad dès le printemps 2011, s’avérera être une machine de guerre contre l’activisme insurrectionnel kurde syrien opposé au régime. Avec l’appui des services de police syriens, le PKK s’imposera au détriment des autres partis politiques et des coordinations locales créées en soutien à la révolution. Le PKK procédera à des éliminations physiques d’opposantEs, dont celle de Meshaal Tammo le 7 octobre 2011 à Qashmili, lequel militant, après avoir connu les affres des geôles du régime, avait fondé Le Parti de l’Avenir Kurde pour un état de droit et démocratique. Il était membre du comité exécutif du Conseil National Syrien (CNS) dès le début de l’insurrection. Cinq manifestants seront assassinés lors de son enterrement par les moukhabarats d’Assad. Une foule de cinquante mille personnes participera à son inhumation, témoignant ainsi de la reconnaissance du peuple kurde. Il s’en suivra une campagne de déstabilisation du président du CNS, le kurde Abdelbasset Sayda, puis l’éradication de l’opposition politico-militaire au régime de Bachar.

L’irréparable était alors commis pour que les révolutionnaires ne puissent imaginer promouvoir une dynamique de solidarité internationale entre les peuples kurde, syrien, palestinien.

Le soleil se lève sur le Rojava

Après avoir opposé le PYD de Muslim Saleh au Conseil National Kurde, le régime donne l’autonomie aux enclaves kurdes, ce que l’on nomme traditionnellement les trois cantons kurdes : Qashmili, Kobanê, Afrin, désormais sous contrôle direct du PKK. Ces enclaves, nommées Rojava, seront administrées selon des principes dictés par une Charte, dite du Rojava, datée du 29 janvier 2014, puis adoptée par une assemblée multi-ethnique deux ans après le 29 décembre 2016.

Cette charte, de culture libertaire, affirme son rejet du marxisme-léninisme et de son “centralisme bureaucratique”, ainsi que du concept de nation... Cette charte s’inspire de la philosophie sociale et politique de l’américain Murray Bookchin, qui propose un système de “municipalisme”, l’égalité stricte des sexes, une écologie sociale qui postule à un confédéralisme démocratique des régions, et ce, dans une extension spatiale libérée de toutes frontières. Remarquons que cette charte génère un esprit émancipateur démocratique singulier et inespéré au Moyen-Orient, où prédomine la culture patriarcale de domination masculine, mais qu’elle “tombe du ciel”, imposée sur injonction d’un Öcalan “repenti”. Cette expérience de démocratie directe n’en représenterait pas moins un ciment de cohésion sociale, lequel dans un contexte de guerre, suscite une adhésion chez celles et ceux qui aspirent à une praxis révolutionnaire et à une société égalitaire.

Il serait toutefois naïf de souscrire à cette expérience sans s’interroger sur les tenants des leviers du pouvoir : la police et l’armée. Par ailleurs, force est de constater que la question de savoir qui dispose des moyens de production n’est nullement posée.

Rhétorique révolutionnaire confrontée à la réalité des faits

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Aïn al Arab/Kobanê est convoité par Daech qui, stratégiquement, veut s’en emparer pour faire la jonction avec Aïn al-Islam, proche de la Turquie. Le siège d’Aïn al Arab/Kobanê deviendra pour les médias la scène majeure du théâtre de guerre en Syrie dès 2014.

La reconquête du Mont Sinjar, en Irak, sur les forces de Daech, suscita dans l’opinion étonnement et sympathie : l’adhésion à la cause kurde était dûe à l’audace et au courage de ses forces armées, qui avaient permis de libérer une partie du peuple Yezidi, exploit qui nimbe d’une aura particulière ces combattantEs kurdes, uniEs sous le feu des barbares djihadistes.

Ces faits avérés ne sauraient occulter une autre réalité, connue quasiment des seulEs SyrienNEs, tant les médias ainsi que les publications militantes font silence sur la détermination et l’efficacité des forces de l’ASL. Rappelons qu’au début 2014, ces forces, peu nombreuses, ne disposant pas d’armes défensives ni de couverture aérienne, ce qui sera une réalité constante tout au long de cette guerre, repousseront Daech hors de plusieurs gouvernorats du nord et de l’ouest du pays. À cette occasion, Daech bénéficiera, il faut le noter, de la couverture aérienne du régime, laquelle s’acharnera sur les positions de l’ASL.

Cette capacité offensive de l’ASL s’illustrera également en janvier 2014, en expulsant Daech d’Alep et d’Idlib.

Lors du siège de Aïn al-Arab/Kobanê, concomitant à celui d’Alep, l’ASL, dans un esprit révolutionnaire antifasciste, a puisé dans ses propres forces, pourtant limitées et éprouvées, un contingent de plusieurs centaines de combattants, parti soutenir, le 4 octobre 2014, les assiégéEs kurdes. Cette solidarité exemplaire aurait pu être l’amorce de liens populaires émancipateurs.

En retour, les combattantEs du PYD-YPG, début janvier 2017, en appui aux forces coalisées affidées à Bachar, ont œuvré à l’écrasement de certains quartiers d’Alep-Est, ouvrant la voie à la prise d’autres zones de la ville. Cet appui, opportuniste et insigne, aux forces réactionnaires du régime s’était déjà manifesté au cours de l’été précédent, pour, de conserve avec les forces de Bachar al-Assad, se réapproprier les postes-clés de la route de Castello tenus par l’ASL, reliant Alep à Bab al-Salama. Nous pourrions évoquer aussi la prise de Tell Abyad en juin 2015, par les forces du PYD-YPG, suivie par une épuration ethnique relevée et dénoncée par Amnesty International.

Aurions-nous pu expliquer aux populations d’Alep-Est assiégées, affamées, terriblement meurtries, terrorisées par les bombardements permanents, que le PYD-YPG participant au carnage, était démocratique, révolutionnaire, un exemple pour tout le Moyen-Orient ?

De quelle démocratie pourrions-nous nous revendiquer ?

Ce qui pourrait faire consensus pour ce qui est de la démocratie prônée au Rojava, ce sont évidemment, les pratiques sociales de démocratie directe, l’affirmation, dans les faits, de l’égalité des sexes, la prise en charge, par le peuple, de la politique et la gestion de la cité, la mutualisation des énergies sociales fédérées, les collectifs intellectuels. Mais encore faut-il que les finalités de praxis sociale et politique définissent un horizon dont la dimension universelle ne saurait hiérarchiser les enjeux du moment, ce dont est coutumier le PKK-PYD, qui verse dans un opportunisme cynique, tantôt l’allié de Bachar, tantôt celui des Russes, tantôt celui des mollahs, tantôt celui des Américains. Cette gymnastique pratiquée par ces appareils joue-t-elle en faveur des peuples, y compris celui du Rojava ?

À ce dernier d’en décider, puisqu’il s’agit en principe d’une société de démocratie directe. Il est vrai que cette politique aura permis au PKK-PYD de bénéficier des faveurs de puissances pourtant opposées et de l’appui de partis, d’organisations de gauche, d’extrême-gauche, voire d’extrême-droite (!), qui se révéleront habiles propagandistes. À partir d’une approche politique acritique, ces partis et organisations resteront muets sur la collaboration du PKK-PYD avec la coalition internationale et les forces armées des États-Unis, alors qu’ils fustigeaient naguère l’intervention impérialiste en Libye.

La couverture aérienne américaine dont la puissance de feu a occasionné 1700 raids sur les positions djihadistes ainsi délitées et défaites face aux défenseurs de Aïn al Arab/Kobanê, s’est repositionnée au dessus de Raqqa et de Der ez-Zor pour couvrir l’avancée des troupes des forces démocratiques syriennes (FDS) dont le PKK-PYD-YPG est partie intégrante. Cela ne semble pas les troubler davantage (seraient-ils atteints de “dissonance cognitive” selon Léon Festinger ?).

La plasticité diplomatique qui caractérise le PKK-PYD lui a permis d’implanter des antennes de représentations politiques à Damas, Moscou, Athènes, Chypre, tissant ainsi ses réseaux d’influence. Mais à trop vouloir partager la soupe avec le diable et ses diablotins, le PKK-PYD pense-t-il disposer d’une louche dont la queue serait assez longue ?

Nous ne pouvons qu’en douter... surtout pour le devenir révolutionnaire du Rojava.

Quel soutien pour le peuple syrien ?

À l’inverse, le peuple syrien n’aura pas eu le soutien de quiconque, sinon celui, hypocrite et nocif, de puissances qui n’auront de cesse de vouloir pervertir sa volonté d’établir un état de droit, démocratique et laïque, enfin libéré à jamais de Bachar et de son régime... Néanmoins, il demeure, à bas bruit, en résistance, auto-organisé en réseaux de conseils de quartiers et de régions, intégrant toutes les forces vives sociales et intellectuelles. Nulle charte, nulle référence idéologique politique n’auront structuré le conscient collectif de ce peuple, mais sa démarche éthique touche à l’universel dès lors qu’il affirme sa volonté d’en finir avec le régime des Assad et ce, quel qu’en soit le prix. L’ampleur de la violence du conflit tend à déliter les structures autogérées populaires, mais la réalité exemplaire de la résistance de ce peuple éclaire sur le degré de barbarie du régime, dont la perversité représente une menace active et objective pour notre humanité.

Nous nous devons d’affirmer notre soutien à la fois matériel et politique en participant à l’organisation de convois humanitaires, l’accueil des réfugiéEs et la défense politique de ce peuple insurgé, en particulier contre toutes les forces réactionnaires de toute obédience qui se déploient à l’échelle nationale et internationale hostiles à son combat.

Conclusion

Au huitième mois de l’insurrection pacifique, Omar Aziz, militant anarchiste syrien, publiait en novembre 2011 un plaidoyer pour promouvoir l’établissement de conseils locaux dans la ville de Zabadani. Ainsi étaient énoncés trois axes politiques : l’organisation horizontale de conseils issus du peuple, l’organisation de structures sociales indépendantes de l’État et une coopération collective afin de donner corps à une révolution sociale, à l’échelle locale, régionale, nationale. Initiés à Zabadani où ils engagèrent la lutte, ces conseils trouveront place à Barzeh, Darraya, Douma. Arrêté en novembre 2012 par la police secrète du régime, Aziz a été assassiné dans la prison d’Adra. Avant de disparaître, il déclarait : “Nous pouvons nous mesurer aux travailleurs de la Commune de Paris, ils ont résisté pendant soixante-dix jours, tandis que nous tenons depuis un an et demi”. Aziz avait de bonnes références, comprenons le message.

Son sacrifice ne doit pas rester vain. Le dirigisme bureaucratique joue et jouera contre les travailleurEs et les peuples. La Commune de Paris et Omar Aziz lancent un message à portée universelle de solidarité de classe entre les peuples. Une forte opportunité libératrice aurait pu associer les peuples kurde, syrien, palestinien... Cela se pourrait-il encore ? L’Histoire repasse rarement les plats !

Comme nous le savons, la lutte révolutionnaire ne s’écrit pas en noir et blanc, mais le débat entre syndicalistes a pour objectif de discerner ce qui doit être défendu et soutenu, de ce qui ne saurait l’être... Plaidons pour que ledit débat s’organise et suscite l’échange.

Claude Marill


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