Appel à une solidarité critique

Dossier Kurdistan
dimanche 26 novembre 2017

Ce texte est un extrait de l’article Democratic confederalism in Kurdistan, d’ avril 2016. Il a été traduit par le collectif Merhaba Hevalno sous le titre Le confédéralisme démocratique au Kurdistan et mis en ligne le 23 septembre 2017, sur le site http://www.kedistan.net. Lien direct vers l’article complet : http://www.kedistan.net/2017/09/23/ confederalisme-democratique-kurdistan/ L’appel à une solidarité critique avait été publié dans la revue Merhalba Hevalno n°6 de juillet 2016.

Quand on parle du Kurdistan, et plus particulièrement du Rojava, le débat se focalise sur la question de la perfection de la révolution. Nous nous demandons souvent si la société du Rojava est utopique ou non, alors que nos propres mouvements sociaux sont encore très loin de l’être.

Le débat est souvent polarisé entre une position de soutien sans équivoque à tous les aspects de la révolution, et une position disant qu’en raison des imperfections de l’expérience menée au Rojava nous ne devrions lui apporter ni attention ni soutien.

Nous nous positionnons très clairement pour une position de solidarité critique, pour garder du recul et un regard non-dogmatique qui voit les mouvements sociaux au Bakur et au Rojava pour ce qu’ils sont. Afin de critiquer les aspects négatifs tout en étant solidaires des mouvements positifs de libération qui sont en cours, que ce soit la résistance contre Daech, les luttes pour l’autonomie, la résistance contre la répression de l’État turc, les mouvements féministes, anti-capitalistes et coopératifs. Ces mouvements peuvent transformer la société tant au Kurdistan que dans le reste du Moyen-Orient.

Ceci dit, certains aspects de la situation au Rojava méritent que nous gardions un regard critique.

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Par exemple, pour le moment les partis politiques et les organisations militaires et sécuritaires qui leur sont associées, détiennent beaucoup de pouvoir au Rojava et au Bakur. Au DTK* du Bakur et au sein du système des conseils au Rojava, des sièges sont réservés aux représentant.e.s des partis politiques. Cela garantit que les partis politiques gardent une voix dans les structures du confédéralisme démocratique, qu’elle représente ou non la vision des gens exprimée dans les assemblées populaires.

Beaucoup de celles et ceux qui participent au mouvement expliquent que ces partis politiques ne sont présents que parce que le mouvement en est encore à ses débuts, et que, dans l’avenir, on n’en aura plus besoin. Quoi qu’il en soit, il est évident que ces partis sont un endroit où le pouvoir pourrait être consolidé. L’écrivain kurde, Ercan Ayboga, nous a exprimé son espoir que le pouvoir bascule vers les communes :

Les partis politiques sont des instruments politiques et idéologiques qui jouent un rôle spécifique. Au fur et à mesure des dernières années, ce rôle a diminué dans la vie politique. Les structures auto-gérées, comme entre autres celles des femmes et des jeunes, sont devenues plus importantes. Ce sont des processus lents parce que, depuis des décennies, le peuple kurde ne pensait qu’avec les catégories des partis politiques, et changer cela prend du temps.”

Les conseils exécutif et législatif du Rojava font aussi partie des corps politiques qu’il faudrait examiner d’un œil critique.

Selon la théorie du confédéralisme démocratique, ces corps politiques ne devraient qu’appliquer les décisions des conseils. Mais il reste à savoir si le pouvoir restera entre les mains des communes ou s’il basculera vers le niveau parlementaire. Comme l’a exprimé l’anarchiste Kurde Zaher Baher :

J’ai l’impression que, tant que le pouvoir du DSA (Administration Démocratique Autonome) augmente, c’est le pouvoir du TEV-DEM (Tevgera Civaka Demokratîk, Mouvement pour une Société Démocratique) qui diminue, mais le contraire pourrait aussi être vrai.”

Il nous semble aussi que l’existence d’une force de sécurité centralisée, l’Asayîs, agissant plus ou moins indépendamment du système des conseils, va forcément à l’encontre du concept du pouvoir des communes. Mais dans le contexte actuel de guerre civile et des attaques de Daech, le besoin d’une sécurité efficace s’impose et nous étions très reconnaissants envers les multiples checkpoints des Asayîs qui ont assuré notre sécurité lors de notre visite en 2015. Beaucoup de militant.e.s du mouvement, y compris des membres des Asayîs, insistent sur le fait que ces dernières se dissoudront lorsqu’on n’en aura plus besoin. La mise en place des forces armées d’auto-défense par les communes s’inscrit dans les démarches pratiques déjà entamées pour parvenir à ce but. Bedrain Gia Kurd, nous a expliqué que le TEV-DEM (dont il est membre) soutient activement les communes pour la mise en place des unités d’auto-défense. Grâce à ce processus, les Asayîs n’ont pas le monopole de l’usage des armes au Rojava.

Les forces les plus puissantes au Rojava sont probablement les Unités de Protection du Peuple (YPG) et les Unités de Protection des Femmes (YPJ). C’est à ces forces que l’on doit la survie du confédéralisme démocratique.

Mais quel pourcentage de la population du Rojava a vraiment son mot à dire sur les alliances formées par ces organisations militaires ?

La nature aléatoire de l’alliance avec les États-Unis, peut-être nécessaire pour gagner la guerre contre Daech mais qui, nous semble-t-il, pourrait potentiellement menacer la révolution sociale populaire du Rojava, en est un exemple.

Lorsque Kobanê a été assiégée par Daech en 2014, les États-Unis ont commencé, à contrecœur et tardivement, à bombarder Daech en coordination avec les forces YPG et YPJ. Le soutien aérien des États-Unis fut un facteur décisif pour la libération de Kobanê. Depuis, la coopération avec les Américains dans la guerre contre Daech s’est renforcée.

Beaucoup d’habitant.e.s du Rojava regardent cette alliance d’un œil critique. Lors d’une discussion avec Bedran Gia Kurd du TEV-DEM, il nous a dit que :

La coopération avec l’armée des États-Unis est quotidienne car nous avons le même ennemi, mais il n’y a pas d’accord à long terme. Il n’y a aucune garantie par rapport à cette coopération ; c’est temporaire. Peut-être que dans l’avenir elle n’existera plus. Une coopération future serait basée sur la protection de nos principes. De ce fait, si cette alliance met en péril ou en question notre projet, alors on la refusera”.

Cependant, comme l’a expliqué Zaher Baher, Saleh Muslim -le coprésident du PYD- avait exprimé un point de vue totalement différent lors d’un entretien avec l’Institut Kurde de Washington :

Les États-Unis sont une grande puissance qui encourage la démocratie de manière globale et qui tente de la développer et disséminer de par le monde entier”.

Certain.e.s membres du PYD ont appelé à un investissement commercial international au Rojava, sans pour autant prendre en compte que cela nuirait à tout mouvement allant vers une économie anti-capitaliste et coopérative au Rojava.

De telles déclarations pourraient bien sûr s’inscrire dans une stratégie pragmatique de la part des politicien.ne.s afin de gagner un soutien international dans leur lutte d’autonomie et pour la guerre contre Daech. Mais, dans le meilleur des cas, ces politicien.ne.s sont en train de jouer un jeu très dangereux ; et dans le pire des cas, ils et elles ne sont pas du tout d’accord avec les éléments anti-capitalistes et anti-impérialistes du mouvement.

Un autre sujet sensible est celui de la vénération du personnage de Abdullah Öcalan.

Dans quasi chaque interview que nous avons fait au sujet du confédéralisme démocratique, nos interlocuteurs nous disaient que leurs idées venaient de leur leader. Cette habitude de se référer à Öcalan va à l’encontre du principe du pouvoir du peuple à transformer la société. Comme l’a exprimé Zaher Baher :

Depuis un certain temps, dans ses livres et textes récents, Öcalan a dénoncé et rejeté l’État ainsi que l’autorité. Par contre, je ne l’ai jamais entendu rejeter sa propre autorité ni dénoncer ces gens qui lui donnent l’appellation de grand leader et qui mettent tout en œuvre pour lui donner une position sacrée. L’attitude d’Öcalan ne sera correcte que lorsqu’il rejettera son autorité ainsi que sa position de leader”.

Nous avons entendu parler de certaines œuvres d’Öcalan, qui ne sont pour l’instant disponibles qu’en allemand, et dans lesquelles il remet en question son rôle de leader. Nous n’avons pas vu de versions traduites de ces écrits. Mais la question ne se pose pas seulement sur le fait qu’Öcalan lui-même rejette son rôle de leader ; elle doit aussi se poser sur le fait qu’il soit vu et traité en tant que tel par une grande partie des gens participant au mouvement du confédéralisme démocratique. Cette constante est particulièrement frappante au sein du mouvement des femmes, lorsque d’un côté elles déclarent lutter pour l’auto-organisation des femmes, et de l’autre disent que leurs idées viennent d’Öcalan.

Concernant notre solidarité avec le développement du mouvement du confédéralisme démocratique, nous pensons que la solidarité la plus pratique que nous puissions apporter n’est ni un rejet total des mouvements positifs en raison des imperfections du mouvement, ni d’en parler d’une manière systématiquement élogieuse. Plutôt, nous voulons maintenir notre position de camarades qui apporte un soutien honnête au mouvement, d’un.e ami.e qui n’a pas peur d’agir en solidarité avec ceux et celles qui luttent pour une société meilleure, et qui n’a pas peur non plus d’en parler de manière honnête, ouverte et critique.

Tom Anderson et Éliza Egret,

traduction de Merhaba Hevalno, http://www.kedistan.net

* DTK : Congrès pour une société démocratique. C’est une plate-forme d’associations et de mouvements kurdes en Turquie qui développe depuis 2011 son modèle “d’autonomie démocratique” en tant qu’organisation “faîtière” confédérale.


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