Louise Michel (1830-1905)

Histoire
mercredi 29 novembre 2017

Femme de son époque, communarde et anarchiste, Louise Michel, par ses prises de position révolutionnaires, son sens de l’innovation et ses audaces en tous domaines, préfigure aussi l’avenir. Féministe intransigeante, éducatrice imaginative, amie des bêtes et avocate de la cause animale, militante sociale et politique d’une extraordinaire énergie, elle semble annoncer les courants écologiste, antiraciste et anticolonialiste, l’avènement du socialisme et de la révolution russe.

D’une générosité exceptionnelle, d’une bonté légendaire, Louise Michel donne tout ce qu’elle possède. Cependant, elle est capable d’actes de violence ; lors de l’insurrection de la Commune, elle ne se cantonne pas au rôle d’ambulancière, elle tire des coups de feu : “les balles faisaient le bruit de grêle des orages d’été […]. Certains gardes nationaux avouèrent depuis avoir tiré non sur ceux qui nous canardaient, mais sur les murs, où, en effet, fut marquée la trace de leurs balles. Je ne fus pas de ceux-là ; si on agissait ainsi, ce serait l’éternelle défaite avec ses entassements de morts et ses longues misères, et même la trahison”.

Son courage et son mépris de la mort se révèlent lors de la Commune, mais aussi par la suite, lors des procès, des années de prison et de déportation ; au cours d’un meeting, elle est blessée par une balle de révolver et se bat pour faire acquitter l’agresseur, un homme pauvre et mystique. Les conférences suscitent parfois des échauffourées qui la mettent en danger, il lui est arrivé de recevoir des projectiles ; elle n’a peur de rien, et affronte en combattante intrépide toutes les situations, aussi virulente en paroles, inébranlable dans ses convictions révolutionnaires, qu’intransigeante dans ses actes.

De fortes convictions politiques

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Influencée par sa famille maternelle, Louise Michel fut d’abord sensible au catholicisme social avant de rejoindre l’anarchisme. Jeune institutrice hostile à l’Empire, elle fut résolument républicaine, puis Communarde emblématique et surtout, essentiellement, passionnément révolutionnaire. “J’appartiens tout entière à la révolution” a-t-elle dit. Claire Auzias la qualifie d’anarchiste hétérogène, car elle n’appartient à aucune organisation, même si elle cite Bakounine dans son dernier livre, et si elle est proche de Kropotkine. Louise Michel tire les leçons du carnage de la Commune  : “au lieu de livrer à de nouvelles hécatombes cette foule bien-aimée, il vaut mieux ne risquer qu’une seule tête, les nihilistes ont raison”.

Elle ne croit plus en Dieu, “trop versaillais”, et ne se reconnaît aucun maître ; refusant le processus électoral, elle constate que le pouvoir corrompt les hommes les mieux intentionnés au départ, assertion maintes fois vérifiée. “Ayant vu à l’œuvre nos amis de la Commune si honnêtes qu’en craignant d’être terribles, ils ne furent énergiques que pour jeter leur vie, j’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque.” Grave erreur, les Communards ne forcent pas les caisses de la Banque : épargner le “cœur du vampire capital” coûta cher à la Commune, reconnaît Louise ; instruits par cette expérience, soulignera plus tard Trotsky, les révolutionnaires russes, eux, surent frapper au bon endroit, en octobre 1917.

En attendant la révolution, Louise Michel apporte son soutien à ceux qui passent à l’acte, Ravachol, Émile Henri, Vaillant. Elle justifie la violence des attentats et qualifie leurs auteurs de “philanthropes, d’idéalistes. Le peuple n’a que trop saigné. Nous n’avons plus d’autre moyen pour en finir avec ce monde. Des hommes se révoltent. Ils tuent. Ceux qui les jugent criminels savent-ils ce qu’est la misère ?”

Claire Auzias souligne : “L’œuvre qu’elle nous laisse, de la construction d’une vie de lutte, fait d’elle le visage même des révolutions du XIXe siècle français, bien au-delà des seuls anarchistes”.

Un féminisme intransigeant

Les révolutionnaires n’ont pas toujours été féministes ; Louise Michel n’a de cesse de stigmatiser Proudhon qui considérait les femmes comme “ménagères ou courtisanes”. Sa vie durant, Louise Michel s’est battue pour la cause des femmes. Elle a eu la chance d’être élevée dans une famille ouverte et tolérante, et elle n’hésite pas à revendiquer fièrement sa naissance illégitime dans ses Mémoires . D’ailleurs la mémorialiste n’est pas tendre pour l’institution du mariage  : “J’ai toujours regardé comme une prostitution toute union sans amour”, assène-t-elle. Avec quel humour ravageur ne ridiculise-t-elle pas ses premiers prétendants, particulièrement grotesques. Claire Auzias salue une “femme émancipée… individu libre de toute aliénation familiale, célibataire modèle de liberté”.

Cette femme au caractère bien trempé, intrépide, défendra toujours son sexe opprimé ; les filles sont maintenues dans l’ignorance, elle s’indigne du fait que les garçons aient droit à une instruction bien supérieure, et tente de promouvoir l’accès à la connaissance pour toutes. Ce sera son combat en tant qu’institutrice. Louise Michel s’engage passionnément dans son métier. Pour elle, aucun doute, l’émancipation passe par l’école : “Les écoles professionnelles […] avaient alors tout notre enthousiasme. Quelques poignées de jeunes filles, à peine, y étaient pourvues d’états ou de diplômes, suivant leurs aptitudes ; des artistes en sortirent et nous disions : – voici venir la république ; cette poignée ce sera toutes. Hélas !”.

On ne mendie pas un juste droit, on le conquiert. Aussi incite-t-elle ses sœurs à ne pas attendre que les hommes leur octroient l’égalité. Si elle n’a peur ni de l’incarcération, ni de l’exil, ni de la mort, Louise refuse de perdre sa dignité, et redoute un sort souvent réservé aux femmes qui pensent par elles-mêmes ou créent : l’enfermement psychiatrique. Suite à des campagnes de presse et à des réactions de l’appareil judiciaire, elle redoute de passer pour folle et d’être réduite au silence, et l’on ne peut s’empêcher de songer au sort d’une Camille Claudel ou d’une Séraphine de Senlis. Voilà ce qu’écrit Louise : “Il faut qu’une femme ait mille fois plus de calme que les hommes devant les plus horribles évènements. […]Car les amis, par la pitié qui les trompe ; les ennemis, par la pitié qui les pousse, lui ouvriraient bien vite quelque maison de santé, où elle serait ensevelie, pleine de raison, avec des folles, qui, peut-être, ne l’étaient pas en entrant. L’homme, quel qu’il soit, est le maître”.

Liant son sort à celui de ses semblables, ses sœurs, souvent côtoyées en prison, Louise Michel lance un vibrant plaidoyer contre la prostitution, elle dénonce la traite des femmes, les souteneurs qui considèrent leur proie comme du bétail humain. La misère empêche les femmes de nourrir leurs petits, et les pousse sur le trottoir. L’écrivaine évoque les méthodes de recrutement de filles parfois naïves, les dettes abusives, les corps qui tombent en lambeaux, le trafic international de chair humaine.

Elle fustige aussi les salaires de misère qui ôtent toute signification au travail féminin, le chômage, l’exploitation sous toutes ses formes. La seule issue, c’est de se battre, et Louise Michel souligne la puissance de la lutte des femmes, les comités de femmes très actifs auxquels elle a participé. Elle aime et estime la lignée dont elle est issue, mère et grand-mère dont elle trace d’émouvants portraits, et rend de bouleversants hommages à ses amies militantes, aux femmes combattantes et brancardières de la Commune, notamment à Marie Ferré, la fidèle compagne dont la mort rend Louise très malheureuse.

Il y a cependant un aspect du féminisme que l’anarchiste ne partage pas, c’est celui des suffragettes. Ces dernières réclament le droit de vote pour les femmes, et Louise Michel refuse de s’associer à cette revendication. Non qu’elle la condamne, mais la révolutionnaire ne croit nullement qu’un bulletin de vote puisse changer la société. Voici sa position : “Je ne puis m’élever contre les candidatures de femmes, comme affirmation de l’égalité de l’homme et de la femme. Mais… je dois faire partie militante de la grande armée révolutionnaire.

Nous sommes des combattants et non des candidats”.

Des engagements aux multiples visages

Louise Michel se bat contre toutes les formes d’oppression. Déportée en Nouvelle Calédonie, elle a soutenu la révolte des Canaques, si violente fût-elle, contre les colons. Contrairement à beaucoup d’autres déporté-e-s, elle s’est liée d’amitié avec ce peuple considéré comme sauvage, elle s’est efforcée d’apprendre sa langue, s’est intéressée à ses coutumes, à sa culture. Elle se sentait également proche des Arabes déportés pour s’être eux aussi révoltés contre l’oppression coloniale. L’institutrice cherche à instruire les autochtones, et discerne chez eux/elles d’étonnantes qualités. Pour créer un orchestre canaque, Louise Michel utilise les instruments à sa disposition, essentiellement les percussions offertes par la nature. Cependant son sens de l’innovation se heurte au traditionalisme de ses compagnons et compagnes, qui l’accusent de sauvagerie. Là aussi, Louise Michel est en avance sur son temps. Quoi qu’il en soit, théâtre, chœur et orchestre, de multiples activités artistiques sont proposées au peuple canaque, illustrant l’idée d’un partage universel de l’art et du savoir, souvent réitéré par cette femme révolutionnaire que je cite : “Les arts seront pour tous ; […] l’ignorance n’a-t-elle pas fait assez de mal […]  ? Les arts font partie des revendications de la race humaine, il les faut à tous”.

À noter par ailleurs qu’elle aime profondément la nature, et qu’elle en prend soin. En Nouvelle Calédonie, Louise Michel tente d’appliquer aux papayers malades le traitement de la vaccination initiée par les recherches récentes de Pasteur. Mais s’il y a un domaine où cette écologiste avant la lettre apparaît comme une pionnière, c’est bien la défense de la cause animale. Elle s’insurge déjà contre les expériences de laboratoire, la vivisection, les souffrances infligées aux chevaux, et dénonce les tortures inutiles et cruelles dont les bêtes sont victimes. L’auteure des Mémoires aspire à un monde où il ne serait plus nécessaire de manger de la viande, où la science permettrait de se nourrir sans immoler des bêtes innocentes. Louise Michel s’émeut même du sort des animaux qui inspirent généralement de la peur et de la répulsion aux humains, loups, serpents ou souris. Son horreur de la peine de mort et de la guillotine remonte à la vision d’une oie décapitée dans sa petite enfance. Elle établit une analogie entre la douleur animale et la douleur humaine ; “Tout va ensemble, estime-t-elle, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre”.

Aujourd’hui, certaines illusions scientistes nourries par Louise Michel et ses contemporain-e-s se sont évanouies, et les espoirs placés dans la révolution qui s’annonçait en Russie ont certes été déçus. Mais la hardiesse de pensée et d’action de Louise Michel n’en garde pas moins toute son actualité. Ses combats contre le capitalisme, contre la pauvreté, l’ignorance, le chômage, l’oppression sous toutes ses formes, pour l’égalité, la liberté des peuples, le respect de la nature et des animaux, sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Marie-Noëlle Hopital

Bibliographie :

  • Mémoires , Louise Michel, éditions Sulliver ;
  • Louise Michel, graine d’ananar , Claire Auzias, les éditions du Monde Libertaire.