Brest l’insoumise - 2nde partie

Culture
samedi 2 décembre 2017

Nous poursuivons la publication de la présentation par notre camarade Paul Dagorn des bandes dessinées éclairant un moment de l’histoire des résistances populaires à Brest, et qui vont bien au delà du cadre régional.

Anne Corre, la fille au carnet pourpre

Roger Faligot habite la presqu’île de Daoulas, qui sépare les embouchures des deux cours d’eau donnant sur la rade de Brest, l’Aulne et l’Elorn (comme le Bec d’Ambès séparant la Garonne et la Dordogne avant que leurs eaux forment la Gironde). En 1999, il a connaissance du cas d’Anne Corre, une jeune lycéenne résistante disparue en déportation en mai 1945 (à l’extrême fin de la guerre).

Au moment même où un dernier convoi l’amenait vers l’Allemagne, des bruits couraient sur sa liaison avec un jeune officier allemand. C’est ce qui a conduit Roger Faligot à mener une recherche sur son parcours, recherche qui a abouti dix ans plus tard à en faire une des héroïnes de La rose et l’edelweiss . Histoire enrichie en 2016 par une BD, en collaboration avec le dessinateur Alain Robet : La fille au carnet pourpre , un mystérieux carnet sur lequel nous reviendrons.

Anne Corre est née en 1925. Son père tenait un garage Citroën à Daoulas (ville qui ferme la presqu’île de Plougastel, côté Brest), sa mère était la directrice de l’école publique.

Très jeune, Anne manifeste un caractère enjoué et indépendant qui l’amène à animer des bandes de filles et de garçons. À ses quinze ans, les débuts de l’occupation provoque chez elle une volonté de faire quelque chose. Dès l’été, elle aide deux soldats français qui fuient l’armée allemande par crainte d’être traités comme des prisonniers.

Puis, les lycées de Brest étant fermés pour cause de bombardements, ses parents l’envoient au lycée Victor Duruy à Paris rejoindre sa cousine Mado. Bientôt, elle est choquée par l’arrestation de ses profs de philo et de latin-grec, toutes deux juives. Elle intègre alors, sans trop mesurer le symbole, le groupe de résistance de Geneviève de Gaulle. Ses parents, inquiets, la font revenir dans le Finistère, au lycée de Morlaix, en octobre 1942. Le 23 juin 43, une petite fille qu’elle promène échappe à sa garde près du dernier étage du viaduc, au moment où la RAF bombarde la dernière arche. La petite fille est tuée, ainsi que neuf enfants d’une école voisine. L’année suivante, elle est au lycée de filles de Quimper. Elle a alors 18 ans passés, mais depuis longtemps son esprit d’indépendance et son refus des contraintes sociales lui donnent beaucoup de charme, ce qui séduit les garçons, comme l’attestent de nombreux témoignages (c’est peut-être pour cela qu’elle a dû quitter le lycée de Morlaix).

À Quimper, un groupe de jeunes résistant.es, le groupe Paul Collette, a été décimé. Mais un autre groupe, le groupe Marceau, s’attaque aux symboles de la collaboration (1). Anne, qui a déjà approché la résistance à Paris, et même avant à Brest (participation à la commémoration interdite du 11 novembre 1940), intègre le réseau. Le groupe attaque la permanence de la LVF (Légion des Volontaires Français) et fait sauter les locaux du PPF (Parti Populaire Français). Le 11 novembre 43, il manque de peu un attentat contre le responsable du STO. Un autre groupe de résistance, dont fait partie un voisin d’Anne à Daoulas, Jean Kernéis, qui avait prévu de détruire le fichier du STO, voit de ce fait son action retardée. Mais il réussit peu après (60 ?000 fiches détruites).

De son côté, le réseau Marceau se constitue en maquis à la lisière de Quimper, dans un secteur très boisé et peu accessible, la vallée du Stangala. Anne est toujours à Quimper. C’est à cette période qu’on lui prête une aventure avec un lieutenant allemand (sans doute anti-nazi), qui lui aurait permis de séduire un membre breton de la gestapo, Bernard Massotte, “spécialiste” de la torture. Quoi qu’il en soit, celui-ci est abattu par Alain Conan, membre du réseau, le 25 avril 44 à 6h du matin, après une nuit passée avec Anne. Une de ses amies du lycée et du réseau, Yvette Ménez, croise Anne peu après. Anne lui dit : “je suis perdue, j’ai fait tuer Massotte, il a passé la nuit avec moi”. Elle lui confie un carnet pourpre (probablement son journal) en lui faisant jurer de ne pas le lire (2). Les polices allemande et vichyste, qui la soupçonnent, enquêtent pour savoir si on l’a vue avec Massotte dans des lieux publics (cafés, restaurants).

Anne, avec sa copine Jacqueline, rejoint alors le maquis pendant une dizaine de jours, avant de rejoindre Brest en passant par Douarnenez. Malgré les risques, elles sont partantes pour une nouvelle mission. Anne, la jeune fille brune, s’est déguisée et teinte en rousse, et elle se croit non reconnaissable. Mais elle se trompe. Reconnues et dénoncées, les deux jeunes filles sont arrêtées le 24 mai, ce qu’annoncent avec une jubilation morbide des SS aux parents d’Anne, dont la mère imagine qu’elle a été entrainée par sa camarade.

Après avoir été incarcérée à Quimper, Anne se retrouve en prison à Rennes et pendant toute cette période elle peut communiquer avec sa famille, qu’elle tente de rassurer. Elle se lie avec Simone Jézéquel, dont le parcours ressemble au sien : Simone a été arrêtée à la suite de l’imprudence et la naïveté de jeunes lycéens de Saint Brieuc. Le 2 août, un bombardement atteint le mur d’enceinte de la prison et occasionne une tentative d’évasion. Les Allemands décident alors leur transfert vers l’Est. Aucune opération de la Résistance pour les libérer en sabotant la voie n’est envisagée, malgré l’appel d’un cheminot de Nantes. Cependant certains parviennent à s’enfuir à la faveur d’un ralentissement, et à la gare de triage de Saint-Pierre-des-Corps (près de Tours), 168 prisonnier.es parviennent à s’échapper, dont Jacqueline. Ce n’est pas le cas pour Anne, qui a juste le temps de lui souhaiter “bonne chance”. Le train parvenu à Belfort, les prisonnier.es sont dirigé.es vers le camp-usine de Genshagen, où Anne travaille. Avec Lucette et Lucienne, deux détenues avec lesquelles elle a sympathisé, elle parvient à fabriquer pour le 11 novembre des “fleurs de la liberté” tricolores à l’aide de fils de fer.

Mais, au printemps 45, devant l’avancée des troupes soviétiques et américaines, les Allemands décident d’évacuer le camp. C’est le début d’une “marche de la mort” au cours de laquelle on perd la trace d’Anne. Certains documents la mentionnent mourante au Revier (infirmerie du camp). Mais Lucette, rescapée, pense l’avoir vue parmi des femmes libérées le 3 mai dans la petite bourgade de Parchim, à la jonction soviéto-anglaise. Un mois plus tard, sa mère reçoit une lettre d’une amie indiquant qu’une radio l’avait mentionnée dans une liste de rapatriées à Bruxelles. Rien ne suivra. Et, comme le dit Roger Faligot, “le mystère de la disparition d’Anne reste entier, mais pas celui de sa participation intrépide à la Résistance, dès les premières heures de l’Occupation, à l’âge de 15 ans”.

Des graines sous la neige : Nathalie Lemel, communarde et visionnaire

JPEG - 66.5 ko

La Commune a produit des personnalités remarquables, mais certaines sont restées longtemps méconnues. C’est le cas de la brestoise Nathalie Lemel, dont une biographie par Eugène Kerbaul avait cependant été publiée aux éditions Le Temps des Cerises (2003, 3ème édition 2014).

Récemment un couple breton, le scénariste Robert Michon (également cinéaste) et sa compagne Laëtitia Rouxel (dessinatrice) a choisi de transcrire cette vie intense sous la forme d’une BD. Claudine Rey, journaliste et présidente d’honneur des Amies et Amis de la Commune, a présenté l’ouvrage sous le titre Un visage sort de l’ombre.

Une vie bien remplie et longue (1826-1921). Un décès symbole, le 8 mai, quelques jours seulement avant le 50ème anniversaire de la Commune. Sept ans plus tôt Armand Guerra, un réalisateur libertaire du cinéma naissant, l’avait sollicitée pour le tournage d’un film titré tout simplement La Commune , ce qu’elle n’avait accepté qu’avec réticence. Dans un album aux couleurs sobres, Laëtitia Rouxel a inclu des planches en noir et blanc (avec quelques taches rouges) illustrant ces entretiens sur les différentes étapes de sa vie.

Nathalie Lemel est née Duval. Son père, Alain, ouvrier tanneur, semble avoir ensuite abandonné ce métier pour aider sa femme Catherine qui tenait un modeste débit de boissons. Cependant, ils ont une certaine aisance, puisqu’Alain Duval est électeur censitaire. Ils font même des sacrifices pour doter leur fille d’une bonne instruction, chose rare à l’époque. Le débit de boissons est un lieu de passage très fréquenté, notamment par les ouvriers de l’Arsenal.

Nathalie, dont la curiosité est éveillée par l’école et la lecture, s’intéresse aux discussions politiques et aux mouvements sociaux. En 1847 elle se marie avec Adolphe Le Mel (plus tard on écrira Lemel), et en 1849 le couple s’installe à Quimper pour tenir un atelier de reliure et une librairie.

La situation en France se modifie avec la révolution de 1848, puis le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte et l’établissement du Second Empire. Le couple Lemel, qui a déjà trois enfants, quitte Quimper en 1861 pour s’installer à Paris. Tandis que son mari s’adapte mal, Nathalie reprend comme ouvrière son métier de relieuse, une corporation très revendicative. En 1864, à l’occasion d’une grève, Nathalie rencontre Eugène Varlin et est élue au comité de grève.

En 1865, l’AIT (l’Internationale) installe son siège parisien. En 1866, Varlin, au premier congrès de l’Internationale à Genève, propose “l’amélioration des conditions de travail des femmes en opposition à la notion de femme au foyer et un enseignement obligatoire, pris en charge par la société, pour tous les enfants”. Ce qui le rapproche encore de Nathalie, d’autant plus que son mari lui reproche son engagement politique et social et sombre dans l’alcoolisme (3).

À la fin de l’année sont créées une “caisse fédérative de prévoyance” et une société civile d’alimentation “La Ménagère”.

En 1868, alors que le régime s’assouplit (autorisation des réunions publiques), une assemblée générale crée des restaurants coopératifs “La Marmite”, et c’est Nathalie qui ouvre le premier en octobre rue Mazarine.

En 1870-71, la guerre désastreuse contre la Prusse et le soulèvement de la Commune modifient évidemment les choses. Tout en s’occupant de “la Marmite” en essayant de gérer au mieux la pénurie alimentaire qui s’installe, Nathalie prend la tête de l’Union des Femmes et rencontre Élisabeth Dimitrieff, représentante de l’Internationale.

La fin de la Commune approche. Le 23 mai, Nathalie tient une barricade Place Blanche avec des femmes. Le 28, alors que la dernière barricade tombe à Belleville, Varlin est sommairement exécuté. Le 21 juin, Nathalie est arrêtée. Le 10 septembre1872, elle est condamnée à la déportation à perpétuité.

En 1873, après la démission de Thiers, son successeur Mac Mahon décide la déportation en Nouvelle Calédonie. Le 9 août, Nathalie retrouve Louise Michel à La Rochelle où elles sont embarquées sur “La Virginie”, qui arrive à Nouméa en décembre, après un voyage pénible. Tandis que Louise et Nathalie organisent du mieux possible la vie sur l’île (en obtenant notamment le droit de subir le même sort que les hommes), à Paris se créent deux comités pour l’amnistie, l’un mené par Victor Hugo et Louis Blanc, l’autre plus à gauche intitulé “Initiative pour l’amnistie”. En 1879, une amnistie partielle est accordée, Nathalie rentre à Paris. En 1880, elle trouve un emploi de plieuse au journal d’Henri de Rochefort, L’Intransigeant , puis elle sombre dans la misère. En 1888, son mari, qu’elle ne voit plus guère, meurt. En 1889, c’est son fils Charles. En 1905, c’est Louise Michel. En 1915, seule et dans une grande misère, elle entre à l’Hospice des Incurables d’Ivry, où elle décède le 8 mai 1921, quelques jours avant le 50ème anniversaire de la Commune. Le 11 mai, seules trois personnes assisteront à son inhumation dans la fosse commune du cimetière d’Ivry.

Dans la postface de la BD, sous le titre “Nathalie la discrète”, l’actrice Nathalie Boutefeu, qui joue le rôle de Nathalie Lemel dans le téléfilm de Solveig Anspach Louise Michel, la rebelle (2008), écrit :

Aujourd’hui, Roland Michon et Laëtitia Rouxel se penchent sur la mémoire de Nathalie Lemel, et utilisent pour cela un outil proche du cinéma : la bande dessinée. Cadrage, mouvement, dialogues, couleurs et lumières sont ici au service d’une biographie fidèle. Un travail à la fois riche sur le fond et la forme, mais par la magie de l’image accessible au plus grand nombre. Leur documentation est telle qu’à cette lecture, j’ai eu le bonheur de largement compléter ma connaissance du personnage. La Communarde un peu oubliée par l’Histoire est revenue par ce livre peupler mes souvenirs de tournage calédoniens. Et confirme l’admiration que je porte à son combat”.

Conclusion

Dans les années 70, bien avant Brest l’insoumise (voir L’émancipation n°2), un instituteur Freinet, Georges Michel Thomas, peu militant par ailleurs, avait publié Brest la Rouge . La ville avait acquis cette réputation par rapport à son environnement clérical, voire réactionnaire. Pendant la Révolution, les Brestois, comme les Marseillais, avaient marché sur Paris pour renverser la monarchie le 10 août 1790. Ils avaient même contacté Clermont-Ferrand pour que les Auvergnats en fassent de même. Le film produit lors du bicentenaire imagine de façon un peu naïve la rencontre des Brestois et des Marseillais au croisement de deux routes.

Dans l’entre-deux guerres, le groupe anarchiste brestois était très actif : conférences anticléricales et politiques (Sébastien Faure), pièces de théâtre anti-bourgeoises et anti-cléricales. Un “original”, Hervé Coatmeur (oncle de l’auteur de polar très engagé Jean-François Coatmeur) vendait avec une carriole du charbon de bois, tout en proposant une feuille politique, Le Sphynx de Brest, inspiré par le poète anarchiste Han Ryner. Il se présentait même aux élections de façon “folklorique”, comme le célèbre Mouna à Paris bien plus tard.

Pour autant, ces faits et ce que racontent les quatre BD n’avalisent pas Brest comme une ville spécifiquement révolutionnaire. Brest a eu souvent des municipalités de droite, notamment entre la guerre et la fin des années 70, avec l’arrivée massive de ruraux du Léon après la reconstruction.

En 1978, le PS renaissant conquiert la mairie. Allié au PCF très présent avec la CGT à l’Arsenal, il a profité de la “guéguerre” permanente entre les héritiers du gaullisme et de la démocratie chrétienne. Les deux partis se sont aussi investis dans une vie associative très présente, notamment les patronages laïques, ce qui leur assure un réseau. Néanmoins, cette “union de la gauche” ne convient pas à tout le monde. Avant la France insoumise, il existait déjà une liste contestataire, “Brest à gauche autrement” (BAGA). Il existe aussi un groupe de jeunes anarchistes qui publie une brochure qui a repris le titre de Brest la Rouge et qui entretient la mémoire de leur camarade Rémi Fraisse.

En dernier lieu, Brest, comme tant d’autres villes, a subi la vague macroniste qui a balayé l’hégémonie du PS, avec notamment la défaite de Patricia Adam, présidente de la commission de la Défense Nationale dans la précédente législature.

Paul Dagorn

(1) René Vautier, alors âgé de 15 ans, également membre de ce groupe, trouvait Anne trop vieille pour lui !

(2) Carnet malheureusement disparu dans une caisse de livres vendus à un bouquiniste.

(3) Par contre elle continue à veiller soigneusement sur ses enfants, contrairement à ce qui lui sera reproché de façon calomnieuse lors de son procès.

_