Syndicalisme révolutionnaire : de la majorité de la Fédération Unitaire de l’Enseignement à l’ "Ecole Emancipée"

jeudi 31 août 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", numéro 1 de septembre 2006)

(article téléchargeable en PDF avec le reste de la revue à cet endroit)

NOTRE HISTOIRE

1935-1948 : De la Majorité fédérale de la FUE
à l’Ecole Emancipée

Chacun sait que l’Ecole Emancipée a joué, en 1948, un rôle déterminant dans le choix de l’autonomie par le SNI et la FEN et dans l’adoption d’un mode de fonctionnement, basé sur la reconnaissance des tendances, la rendant possible. L’EE a pu jouer ce rôle parce qu’elle était l’héritière directe de la tradition syndicaliste révolutionnaire de la Fédération Unitaire de l’Enseignement (FUE) qui, dès 1925, avait reconnu statutairement la représentation proportionnelle des tendances dans ses instances délibératives. Le problème est de savoir comment cet héritage a pu se transmettre et devenir une référence pour tous ceux qui entendaient sauvegarder l’unité du syndicalisme enseignant confronté à la scission du mouvement ouvrier.

D’autant plus qu’en décembre 1935, quand le congrès de fusion, aboutissement du processus d’unification syndicale, vit l’absorption de la très minoritaire FUE par la Fédération Générale de l’Enseignement (FGE) de la CGT (1), la plupart des responsables de l’ancienne Majorité Fédérale (MF) de l’organisation unitaire s’interrogèrent sur la possibilité d’intervenir en tant que tendance dans le Syndicat National des Instituteurs (SN). De même, en 1944, après la "parenthèse" que fut pour beaucoup de militants de l’EE la Deuxième guerre mondiale, il n’était pas évident que la tendance pût renaître et reprendre sa place dans le syndicalisme enseignant.

Tout d’abord, la MF va se transformer…

L’héritage de la Majorité Fédérale


Le système des tendances s’était mis en place dans la FUE entre 1923 et 1925. Il fut la conséquence de la création des commissions syndicales du PC : les syndicalistes révolutionnaires opposés à la "colonisation de la CGTU et de la Fédération par le PC" s’organisèrent dans une tendance structurée avec un bulletin, un bureau, une discipline de vote… Ces militants, minoritaires, refusèrent de continuer à diriger la fédération avec leurs camarades membres ou sympathisants du PC qui constituaient la MF. Mais ces derniers jugèrent inutile de constituer une tendance comparable à celle dont disposaient leurs adversaires. Ils se contentèrent de structurer et de faire fonctionner leur fraction. Jusqu’en 1929, la MF n’eut qu’une existence virtuelle. Ces militants restaient d’ailleurs fidèles aux conceptions syndicalistes révolutionnaires des premiers syndicats d’instituteurs tout en proclamant leur accord avec la politique de leur parti.

En 1929-1930, la plupart furent exclus ou démissionnèrent du PC pour avoir refusé d’appliquer dans la Fédération l’orientation ultra-gauchiste impulsée à cette époque par l’Internationale Communiste. Les circulaires de la fraction devinrent celles de la MF qui se dota par la suite d’un Bulletin , et Joseph Rollo continua à assurer le secrétariat d’une tendance syndicale qui restait par bien des aspects une fraction politique. Les principaux militants de la MF ne pensaient pas que le syndicalisme, mêmerévolutionnaire, "se suffisait à lui-même". Ils continuaient à affirmer la nécessité d’un parti révolutionnaire. Mais ils estimaient que le PC ne pouvait plus être "redressé" et qu’aucun groupe se réclamant de l’Opposition de gauche ne paraissait susceptible de constituer l’embryon d’un tel parti. Dans ces conditions, il leur fallait tout à la fois combattre les orientations successives impulsées par la PC dans la CGTU, s’efforcer de regrouper tous les opposants au sein de cette dernière et continuer à faire connaître leurs prises de position politiques par l’intermédiaire de L’Ecole Emancipée . Car ils étaient persuadés que la Fédération pouvait jouer un rôle décisif dans le regroupement de l’avant-garde révolutionnaire qu’ils appelaient de leurs vœux. On peut comprendre alors leurs réticences à s’engager dans le processus d’unification syndicale qui aboutit au congrès de fusion de décembre 1935 et donc à la disparition de la FUE.

Après la disparition de la FUE : la coopérative des Amis de l’EE
Les militants de l’ex-MF ne réussirent pas à faire adopter par ce congrès le remplacement des syndicats nationaux de catégories de la FGE par des syndicats réunissant tous les enseignants d’un département comme dans la FUE. Ils furent aussi battus, mais moins nettement, sur leur proposition d’une représentation proportionnelle des tendances à la commission administrative de la FGE. Mais, le congrès n’ayant pas abordé le problème des publications des fédérations qui venaient de fusionner, ils continuèrent à faire paraître L’Ecole Emancipée et purent créer la Coopérative des Amis de L’Ecole Emancipée . La tendance existait dans les faits même si son droit à s’exprimer n’était pas reconnu statutairement. Ses militants s’efforcèrent d’adapter leur fonctionnement aux nécessités d’une intervention dans un syndicat de masse. La MF avait été dirigée d’une manière très centralisée par un "noyau" formé par le secrétaire fédéral en place, ses prédécesseurs, le responsable de la tendance et Louis Bouët, gérant de L’Ecole Emancipée . Ce groupe prenait toutes les décisions importantes qui étaient ensuite entérinées par les instances de la FUE. Ce mode de fonctionnement, assez peu démocratique mais accepté par la plupart des militants, avait permis à la MF de résister victorieusement aux assauts de la minorité restée fidèle au PC. Au SN, la tendance n’étant pas reconnue au niveau national, l’intervention dans les sections départementales devenait primordiale. Les Amis de L’EE furent donc dans l’obligation de faire vivre leurs groupes départementaux, ce qui n’avait jamais été le cas dans la FUE. Ils prirent aussi l’habitude de se réunir, en plus des AG nationales, au niveau régional. Le responsable de la tendance assurait la liaison entre les différents groupes départementaux.

Ce fonctionnement plus décentralisé et plus démocratique put se mettre en place grâce au renouvellement militant provoqué par la disparition de la FUE. Un certain nombre de ses anciens dirigeants se refusèrent à intervenir ou à exercer des responsabilités dans le SN, qu’ils ne considéraient pas comme un véritable syndicat. Ce fut le cas en particulier de Maurice Dommanget qui se consacra de plus en plus à ses travaux historiques. Louis Bouët transmis la direction de L’Ecole Emancipée en septembre 1936 à ses camarades des Bouches-du-Rhône mais n’en continua pas moins à jouer un rôle actif au sein de la tendance. La génération qui avait commencé à militer entre 1920 et 1930, celle des Gilbert Serret, Marcel Valière et Henri Féraud, assura la relève avec l’aide de nouveaux venus comme Henri Vidalenche. L’EE reçut aussi le renfort d’un certain nombre de militants du SN et d’anciens adhérents de la FUE qui avaient rejoint le syndicat confédéré avant la fusion. Des militants trotskystes participèrent aussi à la vie de la tendance mais en nombre restreint et donc dans l’incapacité d’infléchir son orientation.

Les Amis de L’EE ne pouvaient pas déposer des motions d’orientation au nom de leur tendance. En revanche, ils purent défendre dans les congrès du SN les textes adoptés dans les sections qu’ils dirigeaient. Mais ses représentants refusèrent toujours d’être cooptés aux instances du SN et de la FGE. Seule une élection aurait pu à leurs yeux y légitimer leur présence. Ils continuèrent à se battre pour faire adopter dans les congrès le principe de la représentation proportionnelle qui, en 1937, obtint un nombre appréciable de mandats. Il est vrai qu’André Delmas lui-même animait la tendance constituée autour du journal Syndicats pour mieux combattre l’influence grandissante des militants du PC dans la CGT. Cette initiative donnait un poids supplémentaire aux arguments développés par les anciens responsables de la FUE : si les tendances étaient inévitables et même nécessaires, autant les reconnaître officiellement. Ce combat en faveur de la représentation proportionnelle témoignait de la fidélité des militants de l’EE à l’héritage de la FUE.

Une orientation fidèle au syndicalisme révolutionnaire
Ils continuèrent ainsi à défendre le principe du "traitement unique" pour tous les instituteurs, à préconiser le recours à "l’action directe". Ils exprimèrent leur méfiance envers le Front populaire, cette alliance des "partis ouvriers" avec des formations "bourgeoises ou petites-bourgeoises". L’Ecole Emancipée salua comme il convenait les grèves de juin 1936 mais sans partager l’enthousiasme qui faisait dire à Marceau Pivert que "tout était possible" et sans appeler les enseignants à débrayer. En 1937, leur motion d’orientation affirmait qu’une grande partie des résultats obtenus "par l’action directe des travailleurs" étaient remis en cause et que la dévaluation et l’inflation avaient provoqué une baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires. Les gouvernements du Front Populaire avaient fait preuve d’une "carence complète en matière de défense laïque". Cette politique "de capitulation" n’avait pourtant pas incité les directions syndicales à réagir. Ces dernières étaient aussi accusées de ne pas avoir lutté réellement contre les préparatifs de guerre. La motion contre la guerre défendue au congrès du SN par les partisans de l’EE réaffirmait leur refus de toute union sacrée et la nécessité pour la classe ouvrière de combattre par tous les moyens, y compris la grève générale, le déclenchement d’une nouvelle "guerre impérialiste".

Au congrès de 1938, leur motion évoqua la "faillite" non seulement d’un Front Populaire en voie de désintégration et qui engageait le pays sur le chemin de la guerre mais aussi celle des directions de la CGT et du SN. Cette motion recueillit, 19 % des mandats contre 12 l’année précédente, ce qui indiquait qu’elle avait su traduire la déception éprouvée par de nombreux syndiqués

D’autre part, les responsables de l’EE estimaient qu’ils avaient le devoir de fédérer l’ensemble de ceux qui, dans la CGT, s’opposaient aussi bien à sa direction réformiste qu’aux "staliniens". En septembre 1937, le Cercle lutte de classe répondit favorablement à leur Appel aux oppositionnels de la CGT . En mai 1938, l’EE organisa une conférence de la minorité révolutionnaire de la centrale syndicale. Les Amis de l’EE décidèrent alors d’adhérer à ce cercle. Ce fut sous son égide que les diverses oppositions parvinrent à parler d’une seule voix, en l’occurrence celle de Gilbert Serret, lors du congrès confédéral de novembre 1938.

Mais les militants en charge de l’EE ne se privèrent pas d’agir aussi en faveur du regroupement des "révolutionnaires" sur le plan politique. Ainsi Louis Bouët participa en tant qu’observateur au Congrès contre la guerre et l’impérialisme organisé à Londres en juillet 1936 par le Bureau international pour l’unité révolutionnaire socialiste qui regroupait entre autres organisations le POUM espagnol. Mais il ne réussit pas à convaincre ses camarades de prendre une initiative en faveur du "front unique" des forces révolutionnaires en France. En revanche, beaucoup d’entre eux adhérèrent au PSOP.

L’EE s’efforça de jouer le même rôle dans la lutte contre la guerre tout en se démarquant du courant favorable au "pacifisme intégral". Toutefois, en septembre 1938, elle contresigna un appel contre "une guerre pour défendre la Tchécoslovaquie et le Traité de Versailles" avec des organisations de cette mouvance. En mars 1939, un numéro spécial de L’Ecole Emancipée contre la guerre rappela les principes fondamentaux du pacifisme révolutionnaire et rejetait l’idée d’une guerre antifasciste : le conflit qui s’annonçait était, comme en 1914, le résultat d’une lutte entre différents impérialismes et la classe ouvrière devait refuser de soutenir l’un des camps en présence. Cette conviction dicta l’attitude de beaucoup de militants de l’EE pendant la Deuxième guerre mondiale.

La "parenthèse" de la guerre : l’isolement des militants
Ses responsables dénoncèrent le pacte germano-soviétique mais protestèrent contre la l’exclusion des militants communistes de la CGT. Ils refusaient d’entériner cette nouvelle scission et le groupe de l’EE du Maine-et-Loire, celui de Louis Bouët, annonça même qu’il se refusait à choisir entre "Racamond et Jouhaux", et qu’il se constituait en groupement autonome. Une solution promise à un certain avenir mais rejetée à cette époque par l’ensemble des autres militants de la tendance !

L’Ecole Emancipée parut jusqu’au 15 octobre 1939. Le numéro suivant fut saisi et peu après sa rédaction apprit sa suspension. Beaucoup de militants furent mobilisés. Les autres ne cachèrent pas leur désarroi devant le déclenchement d’un conflit que la classe ouvrière n’avait pas su empêcher. Les groupes départementaux ne se réunissaient pratiquement plus. La défaite de 1940 acheva leur dislocation. La plupart de ces instituteurs ruraux se retrouvèrent isolés sans aucune possibilité de se concerter. Comme beaucoup d’autres responsables syndicaux, certains d’entre eux furent révoqués ou déplacés d’office par le gouvernement de Vichy qui arrêta Louis Bouët et l’envoya dans un camp d’internement où il devait rester jusqu’en février 1941. Tous firent l’objet pendant toute la guerre d’une surveillance plus ou moins discrète. Il n’y eut aucune tentative pour restructurer l’EE dans la clandestinité et reprendre la publication de la revue. Les militants réagirent individuellement en fonction de leurs convictions politiques mais aussi de leur tempérament. De là la très grande diversité de leurs attitudes pendant la guerre.

Les militants de l’EE face à la guerre
La majorité agit en conformité avec les positions que l’EE avait toujours défendues : il n’y avait aucune raison de choisir un camp impérialiste plutôt qu’un autre. L’invasion de l’URSS par l’Allemagne ne changea pas pour eux la nature du conflit car ils ne considéraient plus ce pays comme un Etat ouvrier, même dégénéré, et l’impérialisme soviétique n’avait rien à envier aux autres. Participer à Résistance, "ce bloc sans principes où les représentants ouvriers étaient incapables de défendre une position révolutionnaire conséquente" (2), aurait signifié leur ralliement à une nouvelle union sacrée. Ils restèrent donc en dehors des mouvements de résistance sans tomber non plus dans la collaboration, comme le firent d’autres syndicalistes enseignants. Cependant, cette neutralité de principe s’accompagnait souvent d’une attitude bienveillante envers ceux de leurs camarades devenus résistants. C’est ainsi que Maurice Dommanget ou Eugène Péaud, en Vendée hébergèrent des militants passés à la clandestinité, entreposèrent des tracts dans leur cave…

Mais cette attitude attentiste ne fit pas l’unanimité : il y eut, comme on le dit après la guerre, des "déviations". Très peu de militants de l’EE choisirent la collaboration. Quelques-uns se virent reprocher après la guerre une attitude jugée peu courageuse pour éviter d’être frappés par la répression du gouvernement de Vichy. Plus nombreux furent ceux qui "s’orientèrent vers l’impérialisme anglo-américain" (3), autrement dit qui s’engagèrent dans la Résistance comme Jean Salducci, ancien secrétaire de la FUE, qui anima la branche universitaire du mouvement Combat à Marseille et qui devait mourir en déportation. D’autres rejoignirent des mouvements plus proches idéologiquement de leur engagement antérieur. C’est ainsi que Valière fit partie du groupe qui édita L’Insurgé et dont les membres venaient pour la plupart de la gauche du Parti socialiste.

Mais l’EE reconstituée ne revendiqua jamais ces engagements. Il s’agissait là de "déviations" par rapport à l’orientation de la tendance réaffirmée après la guerre. Pourtant, ce fut cette participation à la résistance de certains de ses responsables qui paradoxalement permit à l’EE de participer, à la Libération, à la reconstruction du SN et de la FGE, tant au niveau national que dans des départements comme le Rhône ou l’Hérault, et donc, par la suite, de jouer un rôle déterminant dans l’élaboration du "modèle FEN".

Le retour de l’EE sur la scène syndicale
Cette réinsertion résulta de deux initiatives distinctes. L’une fut prise "au sommet" : la cooptation de Valière au bureau provisoire du SNI en 1944, plus d’ailleurs en tant que reconstructeur du syndicat dans le Sud-est de la France que comme représentant d’une tendance qui n’existait plus. Sa participation à la Résistance avait permis aux majoritaires, qui ne tenaient sans doute pas à se retrouver en tête-à-tête avec les ex-unitaires (4), d’imposer Valière au Bureau National.

Mais cette désignation ne fut nullement à l’origine de la réapparition de L’Ecole Emancipée . Celle-ci résulta, toujours en 1944, de la décision d’un groupe de jeunes instituteurs de la région parisienne, qui, à l’initiative de Marcel Pennetier, membre du PCI trotskyste, entendaient renouer avec la tradition d’un syndicalisme lutte de classe. Avant même que la liaison entre Valière et ce groupe fût établie, la revue reparut sous la forme d’un bulletin de trois pages. Cette initiative suscita la colère des Marseillais qui s’estimaient toujours responsables de L’Ecole Emancipée , et l’inquiétude des anciens dirigeants de la tendance toujours aussi méfiants envers les trotskystes et qui s’interrogeaient sur l’opportunité de relancer la revue telle qu’elle était avant la guerre. Valière parvint à convaincre Pennetier de changer le nom de la publication qui devint à partir du numéro trois le Bulletin des Amis de l’Ecole Emancipée .

En décembre 1944, un bureau provisoire de la tendance fut mis en place. Des groupes départementaux se reconstituèrent, notamment dans les Bouches-du-Rhône, le Maine-et-Loire et le Vaucluse. Une première AG nationale eut lieu en juillet 1945 avec une cinquantaine de participants. Elle décida de continuer la publication du Bulletin en attendant que Marseille fût en état de relancer la revue. Le bureau fut confirmé dans ses fonctions. L’EE renaissait après la "parenthèse" de la guerre. Mais il n’était pas évident qu’elle parvînt à retrouver la place qui avait été la sienne.

Une tendance affaiblie et à contre-courant
A une époque où leurs adversaires "réformistes" et "staliniens" se référaient constamment à leur activité clandestine pendant la guerre, la non-participation de l’EE à la Résistance, revendiquée et justifiée après coup, ne pouvait, au moins dans un premier temps, que la marginaliser. Un certain nombre de militants de la tendance, parmi les plus jeunes notamment, avaient rejoint les rangs de la Résistance et souvent adhéré au PC. Le renforcement spectaculaire des ex-unitaires dans le SN et la FEN à la Libération est dû en partie à ce phénomène. Dans de nombreux départements, les anciens adhérents de la FUE se retrouvèrent seuls à essayer de relancer l’activité des groupes des Amis de L’EE .

La tendance apparaît affaiblie par rapport à ce qu’elle représentant en 1938-1939. Elle n’eut que deux représentants sur 21 au BN issu du congrès du SNI en décembre 1945. 600 abonnés seulement reçurent en septembre 1946 le premier numéro de L’Ecole Emancipée , devenue bimensuelle. Les luttes passées de la tendance, la tradition syndicaliste révolutionnaire qu’elle incarnait étaient inconnues des jeunes enseignants qui n’avaient que la Résistance comme référence. De là le rôle essentiel que les responsables de l’EE accordèrent à son histoire et la publication du Syndicalisme dans l’enseignement, histoire de la Fédération de l’enseignement rédigé par ses anciens dirigeants.

Cette situation rendait d’autant plus importante pour sa survie l’activité au sein de la tendance des jeunes enseignants du PCI, en particulier dans la région parisienne. Cette présence relativement importante de militants de la même organisation politique était quelque chose de nouveau pour l’EE. Cela inquiétait quelque peu les responsables de la tendance, surtout quand nombre d’anarcho-syndicalistes la quittèrent au moment de la fondation de la CNT en décembre 1946. Leur principale divergence avec le PCI portait sur la nature de l’URSS : il fallait à leur avis ne pas ménager "l’impérialisme moscovite, choléra étatique faisant pendant à la peste américaine" (5). Ils reprochaient aussi aux trotskystes leur "interprétation mécaniste" du marxisme qui les apparentait aux staliniens. Cependant ces divergences ne les empêchèrent pas de collaborer avec eux à Front ouvrier , "organe d’information et de discussion syndicale" dirigé par Pennetier. Front ouvrier opposait la nécessité de l’action revendicative, en particulier pour l’augmentation des salaires et l’échelle mobile, à la "bataille pour la production" prônée par la CGT. Le syndicat devait conserver son indépendance et sauvegarder sa démocratie interne. L’EE s’intégra dans Les Amis de Front ouvrier et des militants non-enseignants, parmi lesquels Pierre Lambert responsable de la commission syndicale du PCI, participèrent aux discussions de la tendance.

Aux yeux des militants de l’EE, la lutte des classes revenait sur le devant de la scène. ils estimaient donc pouvoir reprendre la place qui avait été la leur dans le syndicalisme enseignant.

L’EE dans la FEN : l’élaboration du "modèle FEN"
L’orientation défendue par l’EE lui permit en effet de se réinsérer dans le jeu syndical. Sa proposition de donner à la FEN la structure d’une fédération d’industrie regroupant des syndicats départementaux rencontrait un écho certain. De tels syndicats uniques avaient déjà été créés dans certains départements. Finalement, les syndicats nationaux de catégories furent maintenus, mais le congrès fédéral de mars 1946 se donna comme objectif la transformation à terme de la FEN en une fédération d’industrie.

En revanche, l’EE réussit à faire adopter la même année par le congrès du SNI la revendication de l’échelle mobile des salaires. Le débat avait été précédé par une rencontre entre les responsables de la tendance et des représentants de la "gauche" de la majorité du SNI. Un accord avait pu être conclu sur cette revendication ainsi que sur le refus de la formation prémilitaire. Pour Valière, cela voulait dire que la majorité avait perdu sa cohésion d’avant-guerre et qu’il était possible d’entraîner son aile gauche sur des positions "lutte de classe".

L’adoption par le congrès, avec cette fois le soutien de la "majorité confédérale", de la représentation proportionnelle au BN des listes ayant présenté une motion d’orientation, apparut comme la conclusion victorieuse du combat mené par l’EE depuis sa fondation. Il en était de même avec le vote imposant l’homogénéité de l’exécutif du syndicat.

Cette reconnaissance implicite des tendances marqua un tournant dans l’histoire du syndicalisme enseignant. Au moment où la lutte entre les différentes sensibilités qui s’affrontaient dans la CGT s’exacerbait avec le début de la guerre froide, ce mode de fonctionnement apparut comme la seule possibilité de maintenir l’unité syndicale en permettant aux minorités de s’exprimer à tous les niveaux. Cela fut réaffirmé dans la fameuse motion Bonnissel-Valière qui reprit en fait la presque totalité du texte élaboré par l’EE pour le congrès du SNI de mars 1948. L’accord symbolisé par ces deux noms était le prolongement de celui réalisé en 1946, même si, entre temps, l’EE avait voté contre le rapport moral en 1947 et s’était violemment heurtée aux majoritaires au moment de la grève des instituteurs de la Seine en novembre-décembre de la même année. L’EE, après une discussion interne à laquelle participèrent non seulement les militants de la tendance mais aussi des responsables de Front Ouvrier , avait très vite pris position en faveur de l’autonomie, développant des arguments repris ensuite par les majoritaires. On sait que le congrès de la FEN, quelques jours après celui du SNI, vota à son tour cette motion qui proposait le "modèle FEN" comme étant le seul capable de permettre la réunification syndicale : reconnaissance des tendances, démocratie syndicale, rejet "des deux blocs dont l’antagonisme risquait de provoquer un troisième conflit mondial", dénonciation des guerres coloniales…

Ce modèle devait à l’évidence beaucoup à l’EE. Mais, une fois l’autonomie assurée, ses militants s’aperçurent que le ralliement pendant un congrès de la majorité du SNI et de la FEN à des motions d’inspiration syndicaliste révolutionnaire ne signifiait nullement qu’elle abandonnait pour autant son orientation "réformiste". Les élections au BN du SNI l’année suivante s’avérèrent décevantes pour l’EE qui perdit un siège au bénéfice de la majorité. Ne risquait-elle pas de retomber dans la marginalité qui était la sienne immédiatement après la fin de la deuxième guerre mondiale ? D’autant plus que le maintien de la division entre FO et la CGT lui fit perdre progressivement son rôle de fédérateur des minorités révolutionnaires syndicales et accentua son isolement. L’EE restait pour un nombre appréciable de ses partisans bien autre chose qu’une tendance syndicale et, par bien des aspects, s’apparentaient comme par le passé à une fraction politique, surtout depuis l’échec et la disparition en 1950 de l’Action socialiste et révolutionnaire à laquelle beaucoup d’entre eux avaient adhéré en estimant qu’elle pouvait devenir cette organisation révolutionnaire antistalinienne mais "non dogmatique" dont ils espéraient l’émergence depuis des années. Cet espoir une nouvelle fois déçu, il leur restait l’EE. De ce point de vue, la continuité entre la Majorité fédérale de la FUE et la tendance syndicaliste révolutionnaire de la FEN était évidente.

Loïc LE BARS

(1) Après la Première Guerre Mondiale, une scission de la CGT se produit, qui oppose la CGTU (révolutionnaire, qui passera sous l’emprise stalinienne) dont fait partie la FUE, et la CGT réformiste de Léon Jouhaux à laquelle appartient la FGE.

(2) Edito de L’Ecole Emancipée du 28 sept. 1947.

(3) Compte rendu de l’AG des Amis de L’EE des 18 et 20 juillet 1945 rédigé par Louis Bouët, Institut Français d’Histoire Sociale, 14 AS 494.

(4) Les ex-unitaires constituent le courant issu de l’ex-CGTU, dirigé par le PCF… et ancêtre de la tendance Unité et Action de la FEN.

(5) Lettre de Maurice Dommanget à Louis Bouët, 28 octobre 1946, IFHS, 14 AS 493.