Symptôme !

jeudi 18 janvier 2018
par  Catherine

Lors des négociations de Genève concernant le conflit syrien, sous la houlette de l’ONU, ou encore d’Astana, sous celle de Moscou, les délégations de l’opposition syrienne ont exigé et exigent toujours en préalable à toutes discussions de négocier la libération des emprisonnéEs qui par dizaines de milliers (72 000 selon l’ONG Violation Documentation Center) meurent sous la torture, de froid, de faim, par manque de soins.
Aujourd’hui les représentantEs de ce peuple en révolution mènent campagne pour la libération de plus de 30 000 femmes emprisonnées et parfois de leurs enfants, qui subissent les pires sévices dont le viol quasi systématique pratiqué comme arme de guerre pour briser à jamais l’existence psychique et physique de ces femmes martyrisées, mais aussi les cellules familiales auxquelles elles appartiennent et qui structurent toute la société.

“Syrie, le cri étouffé”, sa déprogrammation

En dépit de l’acharnement du peuple syrien à vouloir faire reconnaître cette épouvantable réalité, la communauté internationale conforte le régime de Bachar al-Assad dans sa volonté à imposer une véritable omerta. Ainsi Husam al-Katlaby, directeur de l’ONG VDC, déclare : “Staffan de Mistura fait de la politique, les questions de justice ne l’intéressent pas”. Dont acte... Silence... Minuit dans le siècle.

C’est dans ce contexte délétère et mortifère que la chaîne publique France 2 annonce la programmation, à une heure tardive, du film documentaire de Manon Loizeau “Syrie : le cri étouffé”. Enfin le voile “pudique” qui couvre cette réalité, lève un de ses plis, laissant filtrer une lueur qui se focalise sur une scène terrifiante !

Ce produit alors un non événement : la mort du chanteur à succès J. Hallyday qui “naturellement” provoquera la déprogrammation du film au profit, au sens propre comme au figuré, d’un hommage rendu au dit chanteur.

En soi, que signifie cette déprogrammation ?...

Sinon au premier chef d’ajouter à la violence nazie qu’impose le dictateur à son peuple l’offense faite aux femmes emprisonnées, telle une ultime gifle.

Cela signifie aussi et surtout la recherche cynique de l’audimat maximal, en termes de pure “économie”, mais peut-être pire encore, la volonté d’État d’instrumentaliser l’épiphénomène, la mort du chanteur, en une vaste opération de piètre propagande d’endormissement de tout un peuple.

Prise de position syndicaliste

Notre désaccord avec une telle manipulation de l’opinion nous a conduit à exprimer notre critique dans un courriel du 11 décembre 2017 adressé à France 2 :

“L’émission programmée sur France 2 pour le jeudi 7 décembre à 23h « Syrie : le cri étouffé », documentaire de Manon Loizeau lequel rend compte du calvaire de milliers de femmes syriennes et parfois de leurs enfants emprisonnéEs dans les geôles du régime de Bachar al-Assad, a été déprogrammée en faveur d’un hommage rendu à la mémoire du chanteur J. Hallyday.
Cette déprogrammation dont le caractère indécent semble faire fi de tout sens déontologique, éthique, au regard de ce que souffre cette population carcérale, partie intégrante de notre humanité, fait injure à ces femmes, à leurs enfants, au peuple syrien, à nous toutes et tous.
Cette émission a été reprogrammée à une heure tout aussi tardive.
Afin d’atténuer la condescendance dont vous semblez faire preuve au détriment d’un franc secours, pourtant élémentaire, à ces femmes et enfants martyriséEs, nous suggérerions de diffuser ce documentaire à une heure de plus grande écoute.
Avec l’espoir d’être entenduEs ,
Veuillez croire à nos sincères salutations syndicalistes.

M.Claude Marill
Pour l’équipe responsable
de la tendance intersyndicale Émancipation”

Le Directeur délégué nous a fait réponse comme suit :

“Bonsoir,
Nous faisons suite à votre mail d’il y a quelques jours concernant la programmation du documentaire “Syrie, le cri étouffé”.
Initialement prévu en diffusion le jeudi 7 décembre en 2ème partie de soirée, cette œuvre exceptionnelle, ainsi que le documentaire la précédant dans le cadre de cette grande soirée de service public consacrée à la Syrie, ont été naturellement déprogrammés en raison de l’hommage rendu à Johnny Hallyday. Tous les grands médias ont d’ailleurs bouleversé, pour les mêmes raisons, leurs programmes à cette période.
Il ne vous a pas échappé que nous nous sommes attachés à reprogrammer l’ensemble de cette soirée dès le mardi suivant, en communiquant largement cette modification de programmation par voie de presse, de bandes-annonces, ainsi que via les réseaux sociaux, sans oublier un extrait de ce documentaire événement et son lancement dans le Journal de 20h d’Anne-Sophie Lapix.
Ce documentaire de la case “Infrarouge” a d’ailleurs été programmé dans un créneau tout à fait identifié et habituel le mardi soir. Il a obtenu, dans ce contexte, un record d’audience, avec à la clé près d’un million de téléspectateurs.
Nous sommes fiers d’avoir soutenu, porté et promu sur notre antenne ce film d’exception et sachez que Manon Loizeau a publiquement salué l’accompagnement de la chaîne et le succès de sa diffusion.
Cordialement,
Antoine Boilley
Directeur délégué
France 2”

Réponse à Antoine Boilley :

“Bonsoir Monsieur,
J’apprécie l’audience exceptionnelle qu’a connu, sur votre antenne, le film “Syrie, le cri étouffé” de Manon Loizeau. Je suis conscient de tous vos efforts déployés pour obtenir la plus forte écoute. De tout cela, je ne puis que m’en féliciter et je vous en sais gré.
Par contre ma désapprobation demeure concernant la déprogrammation du dit film, laquelle n’a rien de “naturel”, au profit d’un hommage rendu au chanteur J. Hallyday.
Pour moi syndicaliste, cet hommage convenu s’inscrit dans une ample logorrhée médiatique, amplifiée et légitimée par la plus haute autorité de l’État.
Ce consensus national de communion massifiée autour du chanteur défunt, a occulté et rejeté aux confins de notre conscient collectif l’actualité pourtant brûlante d’un pouvoir dictatorial qui renvoie aux heures les plus sombres de notre humanité.
Outre l’offense faite, par cette déprogrammation, au peuple syrien opposé à une telle tyrannie, la prévalence accordée à cet épiphénomène événementiel n’aurait pour dessein que de vouloir obscurcir plus que d’éclairer notre intelligence collective concernant les enjeux essentiels pourtant au cœur de nos préoccupations citoyennes.
Veuillez croire, cher Monsieur, à l’expression de mes salutations syndicalistes les meilleures.
M.Claude Marill” (1)

Conclusion

ChacunE l’aura compris, ce qui fait aussi question est ce qui se noue autour d’une “célébrité”, ce chanteur à la réputation machiste, conservateur, archétype du citoyen consommateur, lequel ne saurait exister que par sa capacité à consommer, magnifiant ainsi une posture sociale individualiste, narcissique, consumériste et sa récupération au plus haut degré de l’État, en la personne du Président qui attribue à ce personnage, sur les marches de la plus bourgeoise des églises parisiennes le titre de “héros de la nation”. S’opère alors l’alchimie de la magie du verbe dans un message subliminal envoyé au peuple, par ce glissement sémantique contenu dans le terme “héros”, que le héros est bien celui-là même auquel le/la citoyenNE lambda, inconsciemment s’identifie. UnE citoyenNE qui aspire à être ce héros qui consomme, se distrait, et se dispense de penser... Exit Guy Mocquet, Jean Moulin, les figures de “l’affiche rouge”.

“Naturellement” écrit M. Antoine Boilley ; l’adverbe agit comme le révélateur sur le négatif de la pellicule : la déprogrammation ne relève plus de causes financière, politique, propagandiste, mais d’un acte naturel, consubstantiel à l’esprit de l’institution.

“Malheureux les pays qui ont besoin de héros” écrivait B.Brecht.

Pire et beaucoup plus triste encore ceux qui fabriquent des héros de pacotille... car alors vient le temps de la barbarie laquelle génère le crime et son indifférence. Grand malheur en effet pour ces femmes et enfants emprisonnées dans les geôles de Bachar al-Assad.

Seraient-elles le symptôme de notre indignité ?

Claude Marill

(1) L’échange épistolaire avec la direction de France 2, d’abord soutenue par les camarades responsables de la tendance s’est poursuivi ensuite en dehors de leur accord. Cela explique l’emploi de la première personne du pluriel dans le premier courrier et celui de la première personne du singulier dans le second. Dès lors la portée de cet écrit n’engage que moi.

L’Émancipation syndicale et pédagogique – 3/01/2018 - page 5 & 6


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