Massacres de masse annoncés

En Syrie
mercredi 21 février 2018

La chronique du conflit syrien ne cesse de sidérer et de susciter l’effroi. Plus les acteurs extérieurs à la révolution parlent de paix, plus ils attisent l’ardeur destructrice et portent la guerre.

L’emblématique zone de désescalade d’Idlib, après la chute d’Alep Est, en “voie de pacification”, tant vantée depuis la conférence d’Astana en mai 2017, est à son tour prise sous le déluge de feu de l’aviation russe et confrontée aux habituels assauts des troupes des affidés du régime. Le cauchemar s’accentue quand le cynisme de Bachar al-Assad déploie une prodigieuse inventivité dans l’horreur… Sur son invitation, des brigades de Daech, venues depuis Palmyre, engageront l’assaut mi-janvier contre les positions tenues par les brigades en défense du gouvernorat d’Idlib. Les bombardements incessants, l’utilisation du chlore, les attaques terrestres meurtrières provoquent, dans cette région à forte densité humaine, l’exode massif des populations vers la frontière turque. Plus au nord, l’initiative du va-t-en guerre Erdogan, dans sa volonté d’éradiquer les brigades des YPG ancrées dans les localités d’Afrin et de Manbij, enfle l’exode.

Dans le même temps les populations tentent de fuir par milliers la Ghouta orientale pour échapper au déluge de feu et au gaz chlore dont de nombreuses victimes viennent encore d’être recensées à Harasta, sans espoir.

Les accords d’Astana : chiffon de papier

Les accords, scellés le 15 mai 2017, à Astana entre la Russie, la Turquie, l’Iran, Damas, avalisaient la feuille de route d’Ankara de devoir organiser le contrôle de la région d’Idlib et neutraliser l’activité militaire et politique des forces de Tahrir Al-Cham (ex-Front Al-Nosra, lié à Al-Quaida), en échange de quoi il revenait à la Russie de maintenir l’ordre dans le gouvernorat d’Alep. Ces accords conclus sur le dos des révolutionnaires syrien.ne.s n’étaient que de circonstance.

Idlib : dernier bastion de la rébellion armée

Une forte opposition armée composée de forces rebelles de l’ASL et de djihadistes de Tahrir Al-Cham, réunissant quelques vingt mille combattant.e.s fortement armé.e.s et mobilisé.e.s bien que divisé.e.s, constituait un front de résistance capable de tenir l’aéroport stratégique d’Abou Douhour et de garder des liens logistiques de défense armée avec les brigades de l’ALS de la région d’Hama.

Ce maillage territorial rebelle armé confisquait, au détriment du régime et de ses parrains, le libre usage de l’axe Alep-Damas nécessaire à la circulation des forces armées et des marchandises.

Daech : le retour !

Après l’anéantissement de “l’État Islamique” par les FDS (Forces démocratiques syriennes à majorité kurde) appuyées par l’aviation américaine et celle de la coalition internationale, les “forces dormantes” de Daech campent, avec l’accord de Damas, dans les régions de Deraa, Palmyre, Deir ez-Zor, Idlib et sur les versants du Qalamoun... Ces forces délétères se reconstituent et peuvent répondre à des accords conjoncturels, toujours utiles pour le régime. Damas ne s’en prive pas. Pour rompre la ligne de défense des insurgés d’Idlib, Bachar convoquera les brigades djihadistes de Daech. Lesquelles répondront à l’appel. Appuyées par les blindés du régime et la chasse aérienne russe elles ouvriront une brèche dans la ligne de défense fragilisée des insurgé.e.s et permettront aux forces pro-régime de s’emparer des villes chiites stratégiques de Nebbeleh et Al-Zaharaa, puis de l’aéroport militaire.

L’erreur fatale de l’ASL

Sur le front d’Idlib, l’ASL dispose de plus de cinq mille hommes équipés de missiles Tow, anti-char, mais se trouve contrainte, en terme de rapport de force militaire, de passer des accords tacites militaires conjoncturels avec Tahrir Al-Cham, formation certes moins bien équipée, mais tout aussi importante en nombre de combattant.e.s. Bien que ces deux forces rebelles se tiennent en détestation réciproque, les populations civiles exigent d’elles l’unité face aux périls que représentent les forces alliées au régime.

Quand l’affrontement s’est engagé, le 29 décembre 2017, l’ASL a pensé tactiquement opportun de déroger à cette alliance de bon sens pour abandonner Tahrir Al-Cham face à Daech, laissant ainsi ces djihadistes honnis s’entre-détruire. Entre ces deux frères ennemis, l’acharnement fratricide fut sanglant et les populations civiles durent en souffrir. Tahrir Al-Cham ne disposant pas d’armes anti-char, dut céder les agglomérations chiites et l’aéroport, sites éminemment stratégiques. Les populations laissées pour compte se constituèrent en brigades d’auto-défense, parfois mixtes, pour défendre leurs terres, leurs familles, leurs biens.

L’ASL, prenant conscience de son erreur tactique, décidera alors de se coordonner avec les brigades djihadistes. Elle payera un tribut très lourd. Elle perdra plusieurs centaines de combattant.e.s mais reprendra une partie de l’aéroport et quatre villages aux attaquants.

Populations civiles en péril

L’ aviation russe, à la manœuvre, utilise la même stratégie de la terreur telle qu’elle fut appliquée sur les populations d’Alep-Est. Même volonté de briser la résistance populaire en ciblant les centres vitaux de la vie civile. Dès la mi-janvier, deux cent mille personnes fuyaient la zone des combats. Entre le 16 et le 22 janvier les services de santé de l’ONU comptabilisaient deux cent quarante sept mille sept cent soixante cinq déplacé.e.s sans secours, sous la neige et dans le froid , en quête de nourriture et d’abris.

Dans ce contexte désastreux, le 20 janvier, l’ État turc engage son opération “Rameau d’olivier” pour l’encerclement de la ville d’Afrin, tenue par les YPG. Même violence aveugle infligée à ces populations principalement kurdes qui tentent de fuir vers la frontière turque, où des camps pléthoriques accueillent à Al-Bab et à Al-Dana près de cinq cent milles réfugié.e.s. Dans la région le seul travail possible est une embauche saisonnière dans les olivaies et les champs de coton.

Troupes turques hors de Syrie !

Cette manœuvre militaire décidée par Erdogan a pour finalité de briser la possible continuité d’un arc territorial kurde qui s’étendrait de Qamishli, Aïn Al-Arab/Kobané, à Afrin, réunissant les trois cantons auto-proclamés kurdes et revendiqués par les YPG-PYD-PKK.

Bien que l’opération turque soit soutenue par des brigades de l’ASL, en cette occasion suréquipées, pour chasser les forces YPG de la ville d’Afrin, les instances politiques des conseils révolutionnaires syriens de l’intérieur comme ceux de l’exil dénoncent avec la même vigueur l’ intrusion de l’armée turque sur le sol syrien ainsi que de toute autre armée étrangère sur le sol national.

La conférence de l’opposition syrienne qui s’est tenue à Paris, le 20 janvier, pour dénoncer la conférence de Sotchi confirmera, à l’unanimité des participant.e.s, opposant.e.s syrien.ne.s en exil, l’exigence du retrait de l’armée turque hors des frontières syriennes. Cette exigence est aussi celle des opposant.e.s de l’intérieur constitué.e.s en conseils civils locaux.

Bachar au secours des YPG

Sur le front des hostilités à Afrin, des forces de l’ASL équipées en Turquie ont engagé un combat sans merci contre les forces des YPG, sous le regard impavide des forces turques qui, l’arme au pied, laissent à ces supplétifs la responsabilité des premiers assauts , les plus incertains et meurtriers. Des bombardements massifs de l’aviation turque sur les positions des YPG, pousseront Othmane al-Cheik Issa, co-président du Conseil exécutif du canton d’Afrin, à exhorter Bachar al-Assad à intervenir en donnant ordre à son aviation de chasser l’armée turque et ses alliés.

Silence à Damas

Quant au parrain russe, il a, semble-t-il, préféré privilégier ses intérêts avec Ankara à ceux tissés avec le PKK. Moscou a intérêt à pousser la Turquie, maillon idéologiquement faible de l’OTAN, hors de cette alliance occidentale.

Erdogan aurait-il les mains libres pour sa campagne d’éradication ? Rien n’est moins sûr, dès lors qu’elle risque de contrarier les intérêts américains pour l’heure liés à ceux des FDS.

Nonobstant, il est avéré que cette entreprise guerrière ajoute au désastre et poursuit la dévastation parmi les populations civiles syriennes.

Soutien aux conseils civils syriens

La situation de guerre actuelle en Syrie ne permet pas la moindre espérance de paix. Les conférences d’Astana, de Genève, de Vienne et demain de Sotchi, signent et signeront la mort lente de la révolution du peuple syrien contre son tyran. Bachar et ses parrains sont moins soucieux de ce qui se passe à Afrin que de ce qui se joue à Idlib. L’effondrement de cette ultime résistance et avec lui la tragédie de centaines de milliers de civils pris au piège de ce théâtre de guerre, appellent à mobilisation contre des massacres de masse annoncés.

El Ahmad Akram, directeur du centre syrien Press Center, média indépendant d’Idlib, actuellement en France, a participé à des entretiens avec les collectifs ARS (Avec la Révolution Syrienne ) et PSLD (Pour une Syrie Libre et Démocratique). Il suggère aux membres des deux collectifs de mener campagne commune. Le but serait de jeter des passerelles militantes entre nos structures syndicales, politiques, associatives, et les conseils civils locaux au nombre de deux cent cinquante dans la région d’Idlib. Seraient concernés les secteurs de l’éducation, de la santé, de la vie des conseils, des médias indépendants. Les échanges que l’on peut espèrer riches et fructueux nous permettraient d’apporter une aide concrète, matérielle et technique, aux travailleurs-euses syrien.ne.s toujours dressé.e.s contre la tyrannie et qui demain risquent d’être pris.e.s dans l’embrasement des combats.

Émancipation est partie prenante du collectif ARS, faisons tout pour que les décisions prises avec l’ensemble des militant.e.s de ce collectif s’organisent en termes unitaires avec le Collectif PSLD. La situation impose, sans tarder, notre engagement !

Claude Marill


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