Le féminisme intersectionnel, définition et positionnements

vendredi 23 février 2018
par  Rosine

Très utilisé dans les travaux actuels de sociologie, le concept d’intersectionnalité fait débat au sein même du mouvement féministe. Nous publions ci-dessous l’intervention de notre camarade lors du collège de la tendance Émancipation des 13-14 janvier, qui nous présente les principaux éléments de discussion.

Le terme “intersectionnalité” désigne la situation de personnes victimes de plusieurs discriminations à la fois, que ce soit à cause de leur sexe, leur couleur de peau, leur origine ou encore leur orientation sexuelle.

D’après l’historienne Christine Bard, auteure du Dictionnaire des féministes, France, XVIIIe-XXIe siècle , la généalogie du terme est discutée, et il existerait de nombreuses formulations de l’idée d’un croisement d’oppressions avant l’usage premier du mot par la juriste Kimberle Crenshaw en 1989.

Généalogie du terme

En effet, les origines du terme sont à chercher du côté du contexte politique et social de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, au XIXe siècle. À cette époque, les femmes américaines blanches prennent position en faveur de l’abolition de l’esclavage. Cette prise de position politique les conduit à interroger leur propre condition de femmes, mais de femmes blanches, sans considération sur le sort des femmes noires. C’est pourquoi se crée, dès le début de la prise de conscience féministe aux États-Unis, “une forme de hiatus, une mise en concurrence des luttes : le féminisme qui se « blanchit » et la lutte pour l’abolition”, explique Elsa Dorlin dans son ouvrage Black Feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000 .

Discutant le contexte de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, l’activiste Bell Hooks affirme qu’on trouve la trace du terme d’intersectionnalité dès 1851 dans le discours intitulé “Ain’t I a woman ?” (“Ne suis-je pas une femme ?”) et prononcé par l’ancienne esclave Sojourner Truth, qui interpelle cette année-là, dans l’Ohio, la convention des droits des femmes à propos de l’exclusion des femmes noires de la catégorie femme. Dans ce discours, Sojourner Truth souligne notamment la réalité des multiples oppressions en jeu dans la vie des femmes noires et affirme que toutes ces oppressions doivent être prises en compte pour comprendre l’existence de ces femmes en elle-même.

Plus tard, en 1969, alors que se développe la seconde vague du féminisme étatsunien et des luttes des Noirs, la féministe africaine-américaine Frances M. Beal écrit un texte intitulé Double Jeopardy : To Be Black and female, qui pointe également la double peine qui consiste pour les femmes noires à subir les deux oppressions raciste et sexiste.

Au croisement d’oppressions multiples

Dans toutes ces définitions et approches du concept est mis en lumière un croisement d’oppressions multiples, lesquelles révèlent une spécificité relative à l’oppression des femmes, qui mérite un traitement et un combat propres. Pour traduire cette idée, la juriste féministe africaine-américaine Kimberle Crenshaw forge le terme “intersectionnalité” en 1989 dans un article portant sur le traitement juridique des plaintes de femmes noires concernant les discriminations à l’emploi. Son travail souligne l’insuffisance des législations à tenir ensemble les deux axes de discrimination, sexiste et raciste, qui pèsent sur les femmes noires. Ainsi, Crenshaw écrit-elle :

“[L’intersectionnalité est] le fait que les femmes subissent une oppression dans des cas différents et à différents degrés d’intensité. Les schémas culturels de l’oppression ne sont pas seulement interconnectés mais sont profondément liés et influencés par les systèmes sociétaux intersectionnels. Tout cela inclut la race, le genre, la classe sociale, les capacités et l’ethnicité.”

Le terme renvoie donc à une nécessité à la fois théorique et militante : celle de penser ensemble les oppressions et leur articulation, c’est-à-dire d’appréhender comment cet ensemble de rapports sociaux joue comme un système.

Cette idée que les femmes noires subissent de multiples oppressions se retrouve dans les récits des féministes qui ont questionné la colonisation, son histoire et les discours ou théories qui ont été élaborées à son sujet. Ces travaux soulignent une triple oppression subie par les femmes africaines : celle du sexe, de la classe (dans un système capitaliste) et de la race (dans un ordre colonial).

Sexisme ou racisme ?

L’idée du croisement des oppressions provient donc de l’histoire coloniale. Nombre d’intellectuel-les, d’historien-nes, activistes ou ancien-nes esclaves ont montré que les discours antisexistes n’avaient pas leur place dans le contexte colonial, où prévalaient les luttes antiracistes. Et d’ailleurs, les hommes noirs eux-mêmes ont contribué à renforcer certains préjugés sexistes sur les femmes noires.

C’est ainsi que l’activiste Bell Hooks affirme, dans Ne suis-je pas une femme ? qu’au début de son militantisme, elle pensait que le sexisme était moins important que le racisme. Elle reprend dans son livre la manière dont le colonialisme a été abordé et théorisé et montre que la question des oppressions subies par les femmes a été occultée des textes et discours.

Elle recense plusieurs étapes de l’oppression des femmes noires aux États-Unis :

  • Le droit de vote : le droit de vote fut d’abord donné aux hommes noirs, alors même que les femmes blanches militaient pour avoir le même droit. Les femmes blanches ont soutenu le combat des hommes noirs pour l’obtention du droit de vote, sans y inclure les femmes noires, oubliées dans ce combat.
  • Les clichés sexistes et racistes : les féministes blanches ont fantasmé les femmes noires et notamment leur rôle de mère, leur disponibilité sexuelle, leur capacité à porter de lourdes charges, laissant place à un certain nombre de clichés et de fausses représentations.
  • L’invisibilisation des femmes noires : dans le contexte du colonialisme puis de l’abolitionnisme, les femmes noires n’ont pas d’identité : quand on parle des Noirs, on parle des hommes noirs. Quand on parle des femmes, on parle des femmes blanches.
  • Le contrôle de la sexualité : les femmes noires ont souvent conscience, parce qu’on les en avertit, que les hommes blancs vont les exploiter mais pas que les hommes noirs pourraient le faire également ; c’est pourtant ce qui s’est produit dans les mouvements black power où la sexualité des femmes noires a été contrôlée.
  • Le mythe du matriarcat : on a véhiculé l’idée que les femmes noires seraient des matriarches. Bell Hooks montre combien ce dernier stéréotype va à l’encontre de la vie des femmes noires qui n’ont aucun pouvoir économique et politique. Si une société est matriarcale, cela doit signifier que les femmes ont un pouvoir politique et économique équivalent à celui des hommes dans les sociétés patriarcales, ce qui n’a jamais été le cas dans ces sociétés.

Ces différentes étapes montrent ainsi combien, y compris dans le contexte des luttes antiracistes, les femmes noires ont continué à subir de nombreuses oppressions liées à leur sexe, qui ont contribué à les effacer des luttes en cours.

L’émergence du mouvement féministe intersectionnel aux États-Unis : les années 50

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Né dans ce contexte, le féminisme intersectionnel va prendre son essor dans les années 1950, avec l’émergence du black feminism, fondé sur l’idée d’une interconnexion des oppressions subies par les femmes noires. On retient de cette vague du black feminism la philosophe et activiste Angela Davis, militante pour les droits des femmes et ancienne membre du Black Panther Party. Elle sera l’une des premières à mettre en lumière les enjeux de l’intersectionnalité.

Dans son autobiographie, qui est d’abord celle d’une militante antiraciste (elle y parle notamment de son combat pour la libération des prisonniers politiques noirs et notamment l’affaire des détenus de Soledad) elle évoque longuement les difficultés qu’elle a éprouvées, en tant que femme, au sein des différents mouvements militants ou partis politiques auxquels elle a participé. On lui reproche alors son rôle de leader, déplacé pour une femme. Elle décrit ces reproches comme le signe d’un passage de l’oppression d’un groupe à un autre, comme si la libération d’une oppression – celle des Noirs vis-à-vis des Blancs – devait nécessairement laisser place à un autre type d’oppression – celui des hommes sur les femmes.

Elle affirme en creux qu’il y a toujours eu une tache aveugle dans les analyses marxistes et antiracistes (aussi bien aux États-Unis qu’en Europe et a fortiori en France) et qui consiste dans le refus de reconnaître une ambiguïté pourtant fondamentale : un homme exploité par son patron ou opprimé dans un contexte raciste peut aussi exploiter et opprimer les femmes. L’analyse des mouvements militants, notamment des mouvements marxistes, ou antiracistes, occulte souvent cette facette du militant qui, parce qu’il défend une cause juste et jugée moralement bonne, ne pourrait pas être agent dans une situation d’oppression – ici sexiste.

Oppression des femmes et critique sociale

Angela Davis s’attache à montrer ce qui relie le racisme et la violence contre les femmes. Dans une conférence intitulée “La violence contre les femmes et le défi constant du racisme”, qui analyse l’esclavagisme et l’oppression des femmes à l’aune d’une critique du positionnement politique au sujet des agressions sexuelles contre les femmes, elle souligne, tout en montrant la triste “banalité” des agressions et des viols, l’inefficacité d’une politique purement répressive. Elle montre que les agresseurs, s’ils doivent répondre de leurs actes, sont eux aussi, à certains égards, les victimes d’une société dans laquelle la domination masculine est le corrélat de la violence sociale. Elle pointe par là le danger qu’il y a à considérer les violences contre les femmes comme des faits inhérents à la masculinité, sans interrogation de la violence sociale et politique globale. Elle écrit :

Si nous considérons le viol comme un simple sous-produit de la masculinité, comme le résultat de la construction anatomique des hommes ou encore comme une constitution psychologique immuable des hommes, comment alors expliquer que les pays qui connaissent les plus grosses épidémies de viols sont précisément les pays développés capitalistes qui endurent des crises économiques et sociales sévères et qui sont saturés de violence à tous niveaux ? Est-ce que les hommes violent parce qu’ils sont des hommes ou sont-ils socialement construits par leur propre oppression économique, sociale et politique – autant que par la violence sociale globale dans leur pays – pour infliger une violence sexuelle aux femmes ?” (p. 23-24)

En soulignant la construction sociale qui préside à tous les comportements, Angela Davis refuse une position essentialise ou naturaliste qui figerait les individus dans des positionnements donnés. Elle souligne plutôt la nécessaire destruction du système dans son intégralité, pour en supprimer les violences et leurs effets. À travers tous ses textes et discours, Angela Davis affirme la nécessité de la construction d’une unité des luttes – sociales, politiques, économiques, environnementales. Le combat des femmes pour leur émancipation (au sens large) fait partie de ces luttes et ne peut pas être compris en dehors d’une réflexion plus générale sur l’oppression.

En France : le militantisme intersectionnel face à la tradition du féminisme universaliste

En France, la tradition féministe est universaliste (elle affirme l’égalité des oppressions et des revendications). Dans ce contexte, le concept d’intersectionnalité questionne, et fait naître de nouveaux débats. Il suscite aussi des questionnements sur le plan de la recherche et de sa méthodologie. En effet, dans ce domaine et contrairement aux chercheurs anglo-saxons notamment, les recherches universitaires sur le racisme ou le genre ont du retard, comme le montre, par exemple, la parution en 2015 en France de l’ouvrage susmentionné de Bell Hooks, Ne suis-je pas une femme  ?, soit trente-quatre ans après sa parution aux États-Unis.

On trouverait toutefois trace de l’intersectionnalité en France au cœur des revendications des féminismes matérialistes, par leur remise en question de la prédominance du rapport de classe et l’articulation des rapports de sexe de classe au sein de leurs luttes. Les féministes matérialistes et marxistes de la deuxième vague notamment, ont été solidaires des femmes immigrées en France. Mais ce n’est que depuis les années 2000 que les associations et mouvements politiques commencent à se servir de ce concept pour forger leurs théories et nourrir leurs actions.

L’intersectionnalité en pratique

D’un point de vue militant, les organisations intersectionnelles sont souvent dites inclusives : autrement dit, toute personne y a sa place, quels que soient son genre, son appartenance sociale, ses origines, ses capacités. Nombre de mouvements féministes considèrent que le lien indissociable entre féminisme, antiracisme et justice sociale est maintenant intégré dans le mouvement, ce qui devrait pouvoir unifier le militantisme féministe.

Or, l’intersectionnalité questionne parce qu’elle affirme qu’il n’y a pas un mais des féminismes. Ce n’est pas seulement la modification des mouvements au fil du temps qu’elle souligne, mais également les lignes de rupture au sein des mouvements actuels, et avec elles le fait que l’antiracisme et la justice sociale ne sont pas intégrées en pratique dans toutes les luttes féministes aujourd’hui.

L’intersectionnalité, parce qu’elle est inclusive, part du principe qu’on ne peut pas parler à la place des concerné-es. Elle défend ainsi le droit de chacun-e à disposer de son corps comme il ou elle l’entend, mais aussi à pouvoir s’exprimer en propre sur les sujets qui le ou la concernent. Autrement dit, elle ne condamne pas d’emblée des personnes qu’elle catégoriserait comme minorités pour s’approprier ensuite un discours sur les sujets qui les concernent. Reconnaître un croisement d’oppressions, c’est reconnaître qu’on n’est pas tou-te-s opprimé-e-s de la même manière et donc qu’il est théoriquement et pratiquement peu pertinent de discuter en l’absence des concerné-es et à plus forte raison à leur place.

Toutefois, mettre l’accent sur l’individualité comme croisement de diverses oppressions ne saurait masquer l’intention première de l’intersectionnalité : mettre au jour le fait que l’oppression est systémique et nécessite une destruction de ce système pour être combattue.

Karine Prévot

Éléments bibliographiques

-* Christine Bard (sous la direction de), “Intersectionnalité”, in Dictionnaire des féministes, France, XVIIIe-XXIe siècle , Puf, 2017.

-* l Angela Davis, Autobiographie , Éditions Aden, 2013 – 1ère édition française 1975.

-* “La violence contre les femmes et le défi constant du racisme”, in Sur la liberté. Petite anthologie de l’émancipation, Éditions Aden, 2016.

-* Elsa Dorlin, Black Feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000 , L’Harmattan, 2008.

-* Bell Hooks, Ne suis-je pas une femme ? Éditions Cambourakis, 2015.

-* Kimberle Crenshaw, “Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics”, University of Chicago Legal Forum  : Vol. 1989 : Iss. 1, Article 8, 1989.

À commander à l’EDMP (8, impasse Crozatier, Paris 12e, 01 44 68 04 18, didier.mainchin@gmail.com).


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