Les neurosciences aux commandes de l’Éducation nationale ?

mardi 27 février 2018

On sait de longue date que le ministre Blanquer défend une approche scientifique de l’éducation. Deux annonces, en novembre 2017 puis en janvier 2018 confirment sa volonté de faire des neurosciences un levier de transformation de l’école.

Est-on en droit de s’en inquiéter ? Revenons sur quelques faits et annonces de la fin de l’année passée.

Novembre 2017 : Jean-Michel Blanquer annonce la création prochaine d’une nouvelle instance, le conseil scientifique de l’éducation. Il en confie la présidence à Stanislas Dehaene, grand spécialiste des neurosciences, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie sociale. Cette annonce confirme combien le ministre affectionne les sciences cognitives… Dans l’introduction de son livre L’École de demain paru en 2016, il écrivait : “Les neurosciences permettent de mieux comprendre les étapes du développement cognitif sans être un nouveau dogme commandant de tout saisir et tout déterminer”. Il semblerait qu’il ait évolué depuis, leur accordant aujourd’hui une place prépondérante, dans la problématique de l’École.

Les missions du conseil scientifique de l’éducation

Allons voir du côté des missions qu’a confiées le ministre à ce conseil. Le conseil “va nourrir la réflexion pédagogique” ; il fera des “recommandations pour aider à mieux saisir les mécanismes d’apprentissage et mieux répondre à la diversité des profils” ; il aura un “impact sur la formation des cadres de l’éducation nationale et sur les contenus des formations initiales et continues des professeurEs” ; il participera de la mise à disposition pour “la communauté éducative d’outils plus adaptés à notre temps”. Par ses travaux, il doit permettre enfin de “dépasser des clivages qui ont pu paralyser l’école” et de “rassembler autour de constats clairs et d’objectifs communs”. Tout ça n’est pas rien, il s’agit de “piloter” la politique du ministère sur l’ensemble du système éducatif.

Il n’est nullement question ici de nier l’importance des connaissances sur le cerveau, bien au contraire. Les apports de la recherche sont en mesure aujourd’hui de nous éclairer sur les zones particulièrement actives pendant les différents temps de l’apprentissage, c’est réellement très intéressant et cela mérite bien entendu d’être intégré à la formation des enseignantEs au même titre que d’autres apports provenant d’autres domaines de recherche. Mais aucun domaine de recherche ne doit prévaloir sur les autres sous peine d’être instrumentalisé.

Les sciences cognitives instrumentalisées ?

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Craignant cette possible instrumentalisation, le Snuipp avait, dès l’annonce de J.M. Blanquer, initié un appel que plus de cinquante chercheurEs avaient signé, pour alerter l’opinion et mettre en garde le ministre qui avait alors affirmé qu’une pluralité de disciplines serait représentée dans cette instance. Force est de constater que dans les faits, l’éventail des disciplines est bien restreint : sur les 21 membres du conseil scientifique connuEs depuis le 10 janvier, on constate qu’un bon tiers est constitué de chercheurEs en sciences cognitives. Les chercheurEs dans toutes les autres disciplines forment les deux autres tiers ; on peut citer entre autres, deux sociologues, deux économistes, deux philosophes, deux professeurEs en sciences de l’éducation, un statisticien, un mathématicien, une linguiste. AucunE spécialiste de l’histoire, aucunE didacticienNE des mathématiques, du sport, de la biologie, de la lecture-écriture. Et dans le domaine de l’apprentissage de la lecture, le positionnement de Stanislas Dehaene pour l’apprentissage de la relation graphème-phonème (méthode syllabique), est un positionnement parmi d’autres, sauf qu’il est labellisé par “la science” (en l’occurrence les neurosciences) et qu’il est maintenant celui du président du conseil scientifique, ce qui lui donne une “aura” démultipliée.

Une partie de la recherche ignorée

La composition de ce conseil scientifique, qui place sur le devant de la scène les sciences cognitives, laisse dans l’ombre les apports des sciences humaines qui ont pourtant elles aussi des éléments à apporter pour nourrir une réflexion sur le système éducatif. Les travaux en sciences de l’éducation seraient-ils devenus inopérants ? Prendre en compte tout ce qui se passe dans la classe, relève d’une complexité qui réclame l’éclairage de tous les domaines de recherches. Focaliser sur les sciences cognitives ne conduirait-il pas à penser que mieux faire connaître aux professionnelLEs de terrain le fonctionnement du cerveau suffirait à améliorer “les résultats” des élèves ? Pensée “simpliste”, réduisant l’élève à son cerveau… mais derrière l’élève, n’y a t-il pas d’abord l’enfant avec sa dimension psychologique, affective, l’enfant qui arrive parfois à l’école le ventre vide, l’enfant souvent insécure parce que la situation de précarité de vie de son ou de ses parents ne le laisse pas disponible pour l’apprentissage ? Et puis, l’enfant-élève a aussi une dimension sociale : l’élève n’est pas seulE, il y a le groupe classe, avec toutes les interactions qui le composent qui sont facilitantes ou inhibantes, et on connaît par exemple l’importance des interactions langagières à l’école.

Croiser les approches

La prise en compte de tous ces paramètres sous-entendrait de croiser tellement plus de regards que ne le permettra la composition de ce conseil scientifique. Elle légitimerait l’intervention des mouvements pédagogiques au côté de la recherche, pour assurer des allers retours indispensables entre le terrain et le laboratoire. Les praticienNEs ont besoin des apports de toutes les sciences pour avancer dans leur travail en constante évolution, pour affiner leur posture de professionnelLEs au service des élèves. Mais ils/elles ont tout autant besoin de confiance de la part de l’institution qui doit préserver leur liberté pédagogique, essentielle parce que ce métier est au cœur de l’humain. Les outils, leur utilisation, les enseignantEs sauront se les forger ou se les approprier si la formation (initiale et continue) devient une formation digne de ce nom. Ces considérations supposent la mise en œuvre d’une politique tout autre que celle que J.M. Blanquer dévoile au travers de la mise en place de cette nouvelle instance.

Les Assises de la maternelle

Autre annonce, car les annonces ne coûtant pas cher au ministre, ils n’en est pas avare, le 6 janvier dernier, dans une longue interview accordée au journal Ouest-France , il présente les Assises de la maternelle qui se tiendront en mars. Il en a confié la présidence à Boris Cyrulnik éminent neuropsychiatre, est-il besoin de le rappeler tant son audience en ce moment avec ses livres et ses passages sur les ondes radiophoniques est importante. Ce grand spécialiste de la petite enfance est également à l’origine de la création des IPE Institut Petite Enfance, organismes de formations (payantes) présents sur différents sites (entre autre Bordeaux, Quimper).Les IPE s’adressent à touTEs les professionnelLEs de la petite enfance y compris les professeurEs des écoles qui peuvent s’y retrouver aux côtés d’infirmierEs, de psychologues ou de personnes titulaires du certificat d’aptitude professionnelle petite enfance (lequel CAP petite enfance est l’examen demandé aux ATSEM, en ce moment).

L’objectif de ces assises est de “repenser l’école maternelle de demain pour en faire véritablement l’école de l’épanouissement du langage” (propos de J.M. Blanquer). Et d’ajouter : “On a une école maternelle de très grande qualité, mais elle pourrait aller encore mieux grâce aux apports de grands spécialistes, comme Boris Cyrulnik”. On connaît le procédé rhétorique qui consiste à flatter dans un premier temps pour mieux “attaquer” ensuite. L’école maternelle va bien mais… ça pourrait aller encore mieux si on réussissait à mettre en avant les pratiques pédagogiques et éducatives les meilleures.

Les neurosciences contre l’école maternelle ?

Et encore une fois, qui charge-t-on d’orchestrer cette recherche ? Un neuro-scientifique. Encore une fois, le propos n’est pas de contester à Boris Cyrulnik, sa légitimité en tant que scientifique à intervenir sur cette question.

Néanmoins, on peut remarquer que comme avec Stanislas Dehaene à la tête du conseil scientifique, JM Blanquer privilégie une nouvelle fois le prisme des neurosciences pour “ausculter” le système éducatif et penser son évolution. Certains des propos du neuro psychiatre, doivent attirer pourtant notre attention : “l’expérience montre que les enfants ne s’attachent pas forcément à celui qui a le plus de diplômes mais à celui qui établit les meilleures interactions avec lui”. Cette phrase pourrait juste signifier la nécessité de renforcer la formation dédiée à l’école maternelle (ce qui est légitime) mais on n’a pas oublié les propos scandaleux d’un ancien ministre (Xavier Darcos) qui avait oser dire qu’il n’y avait pas besoin de bac plus 5 pour “changer des couches et surveiller la sieste” et mises en perspective les deux phrases laissent planer un réel danger qui consisterait à raccourcir l’école maternelle en confiant aux collectivités territoriales une partie de ses missions.

Quels moyens pour transformer l’école ?

Qui trouvera-t-on autour de la table de ces assises de la maternelle ? Les collectivités territoriales, dont les mairies, les ministères concernés par la petite enfance et des grands spécialistes comme B. Cyrulnik. Et là encore on souligne dans les déclarations actuelles l’absence des professionnelLEs de l’école maternelle. Le Snuipp par l’intermédiaire de Francette Popineau, l’AGEEM (Association Générale des EnseignantEs des Écoles et classes Maternelles publiques) par le biais de sa présidente Isabelle Racoffier, s’interrogent. “L’école du langage” oui absolument, mais cela ne passe pas forcément par l’apprentissage de liste de mots ; l’acquisition de vocabulaire en situation nécessite des expériences vécues variées, qui impliquent des conditions matérielles adaptées (35 élèves par classe n’y préparent pas, tout comme, une formation initiale encore trop peu centrée sur les spécificités de l’école maternelle).

Quand on le questionne sur les leviers, qu’il envisage pour faire évoluer l’école maternelle, J.M. BLanquer cite entre autre, l’amélioration du dialogue école-parents, des relations entre les intervenantEs et les enfants, l’amélioration du mobilier des classes, des cantines, des toilettes, des temps de lecture à haute voix, de la musique qui facilite l’acquisition du vocabulaire. Tout cela peut-il être envisagé sans une transformation importante de la formation et sans augmentation significative de moyens financiers, de moyens humains donc de postes ? Malheureusement, rien dans les déclarations actuelles du ministre ne laisse prévoir des avancées dans ces domaines de revendications.

Alors, au vu des annonces récentes et des réformes annoncées prochainement, on ne peut qu’appeler encore une fois à une très grande vigilance face d’une part à la réduction de la pédagogie aux sciences cognitives et d’autre part à leur possible instrumentalisation dans le cadre d’une transformation encore plus libérale de l’école.

Joëlle Lavoute


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