Après le flot, des individu.e.s, des visages, des destins personnels

Vu d’Allemagne
mardi 27 février 2018

Notre camarde Françoise Hoenle poursuit son témoignage (voir le numéro de novembre 2016). Elle nous parle de la situation des réfugié.e.s mais aussi de l’ambiance actuelle en Allemagne.

Il y a d’abord eu le “flot” des réfugié.e.s, ensuite les hébergements d’urgence dans des tentes, des containers, des baraquements, des hôtels désaffectés. Plus de 200 réfugié.e.s de Syrie, d’Afghanistan, d’Érythrée et de Somalie vivent maintenant à Lich. Des bénévoles ont sillonné la commune, repéré les maisons vides, recherché les propriétaires, ont réussi à les convaincre de prendre des réfugié.e.s comme locataires. Le loyer est payé par la région tant que les personnes ne gagnent pas leur vie.

Il y a encore trois foyers dans notre petite ville. Une quarantaine de personnes sont logées dans une maison qui date du Moyen-Âge, très sombre, sommairement réaménagée. Une cinquantaine de personnes vivent dans deux préfafriqués aux abords d’une zone commerciale et artisanale.

Une solidarité de tous bords

L’initiative “Asyl in Lich” tient bon : accueil de réfugié.e.s deux après-midi par semaine dans les locaux de l’église protestante, avec conseils juridiques, aide pratique en tous genres et repas pris en commun. Dans les locaux de l’église catholique, tous et toutes peuvent venir deux fois par semaine pour des cours d’allemand informels tous niveaux pour ceux et celles qui ne suivent pas encore les cours d’allemand officiels. C’est un lieu de rencontre apprécié. Une église protestante d’une autre obédience, dont le pasteur est un jeune homme originaire de Dieulefit, n’est pas en reste. Leur local est le point de rencontre du vendredi après-midi.

Une matinée par semaine, des bénévoles, dont je fais partie, vont dans le foyer de la zone commerciale, à la rencontre de ceux et celles qui n’ont pas encore pu le quitter.

Nous sommes un groupe de sept personnes à faire ça : trois profs en retraite, une employée de banque retraitée, une femme médecin, une jeune mère de famille, un monsieur de 82 ans, ancien exploitant agricole, qui a vécu au Zimbawe et en Zambie.

Une lettre de lecteur publiée le 9 décembre dans un journal local s’intitulait “Ce ne sont plus des traîtres, ce sont des parasites”, en grosses lettres. Le mot “Schädling” pour “parasites” vient tout droit de l’époque hitlériennne, il désignait les bénévoles, dont je suis, qui s’occupent de réfugié.e.s.

Simon, Berhane et les autres

Mais le moment est venu, dans cette 5ème chronique, de sortir quelques réfugié.e.s de la grisaille et de l’anonymat :

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  • Il y a Simon, 24 ans, Érythréen. Il s’est fabriqué un instrument de son pays appelé kirar, il en joue pour lui-même et chante. J’ai réussi à le convaincre de participer à une fête dans notre jardin international, c’était très émouvant de l’entendre. Simon parle à voix basse de la mer, de la peur, de l’Italie, de la Scandinavie. Comme tous les autres, il est arrivé en Allemagne après un long périple.

Un compatriote installé depuis longtemps à Lich vient de lui offrir un instrument.

  • Il y a Berhane, arrivé d’Italie avec une tuberculose non soignée. Il a passé six mois dans un sanatorium, puis il est arrivé à Lich se croyant guéri. Mais l’arrêt des traitements a provoqué une grave rechute. Un système a été mis en place : il se rend tous les matins chez un couple de bénévoles, sorte de garde rapprochée médicale qui assure la prise des médicaments, les visites chez le médecin et les contrôles fréquents à l’hôpital. Un jour, Berhane a appris qu’il n’aurait pas le séjour en Allemagne, on lui a annoncé qu’il serait expulsé vers l’Italie. En pleine rue, il s’est effondré et est resté une semaine dans le coma à l’hôpital. À ses côtés, Angelika et son mari, tenant le fil qui le retenait à la vie. Quand il est sorti du coma, ils ont pleuré d’émotion. Ils ont dit  : “C’est un cadeau du ciel”. Depuis, ses copains l’appellent “Geschenk” (Cadeau).

Berhane restera en Allemagne. À Gießen, ville proche de Lich, où se trouve le centre de premier accueil des demandeurs et demandeuses d’asile pour tout le land de Hesse, on a enregistré presque une centaine de cas de tuberculose en 2016. Tous ont une garde rapprochée composée de bénévoles ou d’étudiants et étudiantes en médecine.

Les habitant.e.s du foyer passent régulièrement des radios.

  • Il y a Abdullah, de Mossul. Il parle toutes les langues de la région. Il travaillait dans l’informatique. On lui a proposé un boulot dans un village : nettoyer tous les jours une écurie que les vaches ne quittent jamais. Il y est allé, prêt à tout, mais, après avoir appris qu’il avait été programmeur, le propriétaire de l’exploitation agricole lui a dit : “Ton programme, maintenant, c’est le fumier !” Abdullah a compris, il a refusé cette offre, non pas à cause des odeurs, des bêtes, mais à cause de cette phrase.
  • Il y a un jeune homme natif de Deir ez-Zor, en Syrie, qui vient d’arriver après une année passée dans un village réputé pour son hostilité aux réfugié.e.s.

Il écrit des poèmes en allemand.

Voila ce qu’il écrit soudain sur un bout de papier :

Das Leben ist eine kleine Geschichte

Es kommt aus dem Sand, es ist auf dem Sand

Und es ist im Sand”

La vie est peu de chose.

Elle vient du sable, elle est sur le sable,

Et elle est dans le sable.”

J’apprends qu’il vient d’être tranféré dans un autre foyer. Il aurait fumé dans le local et écouté de la musique trop fort, il “dérangeait”. Je prépare un dossier pour les autorités locales en demandant des explications. Quiconque est traité ainsi ressent une révolte intérieure qui peut avoir de graves conséquences.

  • Il y aussi Isa, Somalien, qui reste assis sans parler, puis montre sa tête en disant “Hier krank”, “Je suis malade, là”. Il crie au milieu de la nuit, il entend des voix et devient dangereux. Il est actuellement à l’hôpital psychiatrique. Il paraît qu’un centre spécialisé dans le suivi des traumatismes va ouvrir à Gießen. Il ne restera pas vide !
  • Il y a Mubarik, Somalien édenté et borgne, qui boit et prend des drogues. Il a réussi à démolir un appareil de télé en le lançant contre un mur. Il a disparu pendant deux mois, et il est revenu. Il était en prison, on n’a jamais su de quoi il avait été accusé. La police refuse de donner toute information.
  • Et il y a Nemo, jeune Somalienne de 16 ou 17 ans. Elle est arrivée là avec une soeur et deux jeunes hommes qui ont dit être ses frères. Un jour de grand vent, ses longs vêtements se sont collés au corps et révélé que sa silhouette avait changé. Nemo vient de mettre au monde un petit garçon dont le père est un habitant du foyer. Une assistante familiale s’occupe d’elle. Nemo ne s’est pas rendu compte avant le cinquième mois de grossesse qu’elle était enceinte et aucun médecin ne s’est demandé pourquoi elle vomissait tant...
  • Et voilà Nasra, somalienne, avec sa très jolie petite fille d’un an. Inutile de demander qui est le père, elle dit que c’était en Italie, c’est tout.
  • Pour finir, Kibrom, 37 ans. Il a quitté l’Érythrée il y a au moins dix ans. Il est passé par le Soudan et comprend bien l’Arabe. Il est passé par la Lybie, il a fait la traversée vers l’Italie. Il a vécu dans la rue, il a gagné la Scandinavie, il a vécu en Norvège, il a été expulsé vers la Suède, en hiver, pas loin du cercle polaire, il a été renvoyé en Italie, puis a gagné l’Allemagne. Il a pu y rester. Kibrom parle peu de toutes ces années, il dit : “Le pire, c’est la Libye, la faim, la soif, les maladies”. Il dit : “L’Italie, la rue, c’est l’enfer”, “La Norvège, c’est le froid”, “Dans le bateau, le pire c’est quand on sent qu’il va se retourner”.

Kibrom a trouvé du travail chez un jardiner-paysagiste, il gagne sa vie et a un jardin dans notre jardin international. Une anecdote : la petite fille d’un autre jardinier voit arriver Kibrom. Elle court vers lui. Quelqu’un lui dit “Tu l’aimes bien !”  ; elle proteste, indignée : “Non, je l’aime !” La petite est allemande. Il rit et sourit, mais dès que cesse la conversation, son regard est triste.

Son frère vient de mourir sur un chantier, en Israël, tué par un engin qui s’est renversé. Ses compatriotes se rassemblent tous les jours chez lui pendant la période de deuil. J’y suis allée, ils étaient tous là dans le deuil comme s’ils avaient perdu leur propre frère. La porte s’est ouverte, tout le cours d’allemand qu’il suit est arrivé pour les condoléances : Syriens, Polonais et Polonaises, Irakiens, Serbes, Espagnols.

Les migrant.e.s, un fantôme toujours présent à la table des négociations

Pendant que ces hommes et ces femmes venu.e.s d’ailleurs apprennent l’allemand, cherchent à s’adapter au climat, à la bureaucratie, pleurent leurs morts, pendant que des enfants grandissent, que d’autres naissent, les “élites” politiques font d’eux et elles, qui n’en savent rien, leur jouet favori.

Deux mois de consultations en vue de former une coalition tripartite CDU/CSU, FDP, VERTS n’ont pas abouti. Le SPD, qui avait juré ne pas refaire de grande coalition avec la CDU/CSU, semble aller cependant dans ce sens.

Une chose est sûre : les réfugié.e.s, eux et elles, sont toujours à la table de négociations, dans les pensées, les paroles, les arrière-pensées de tous ces négociateurs et négociatrices professionnelles.

Autre fantôme qui hante les lieux de négociations : le parti dit “populiste” AFD (Alternative für Deutschland - Alternative pour l’Allemagne). On remarque de plus en plus l’influence qu’il a sur le langage, le mode de pensée.

Notre conseil des étrangers est en première ligne. Nous avons été l’objet d’insultes et de menaces, le soutien reçu de la classe politique n’est pas vraiment franc et massif ! On remarque un glissement de la CDU vers l’AFD. Seraient-ils déjà en train de lorgner vers une alliance future ?

Notre remarquable président, Hollandais descendant de grands-parents qui ont quitté l’Allemagne hitlérienne pour se réfugier en Hollande, est la cible d’attaques en règle de la part de la CDU et même de certains membres éminents du SPD. Il serait idéologiquement trop rigide. Une élue de l’AFD a tenu, au parlement régional, un discours sur la tolérance et le respect de l’autre, alors même que son parti déposait trois plaintes en diffamation contre ce collègue hollandais qui avait osé dénoncer publiquement le racisme propagé par ce parti et l’avait qualifié de fasciste. Le tribunal a débouté l’AFD, qui devra payer les frais de procédure.

Mais des frais d’avocat restent à notre charge. Grâce à ses 92 députés au Bundestag, l’AFD ne crie pas misère, d’autres plaintes pour diffamation sont déjà déposées. Le but est de dissuader les adversaires d’émettre la moindre critique

Pendant ce temps, le marché de Noël bat son plein, le vin chaud coule à flot. Des camionnettes livrent sans cesse des tas de colis. On voit partout des chauffeurs-livreurs courant avec d’énormes colis dans les bras.

Ce sont le plus souvent des Polonais et des Bulgares. Ils travaillent pour des sous-traitants de la poste et livrent jusqu’à 200 colis par jour, au pas de course. Ils ne craignent guère l’embonpoint qui sévit en Allemagne ! Certains dorment dans les camionnettes, sur un parking. Leur salaire : à peine cinq€euros de l’heure.

Pendant ce temps, l’Allemagne n’a pas de gouvernement et je me demande parfois si ce n’est pas une bonne chose... Le gouvernement de Hesse, CDU-Verts, est, quant à lui, en place et vient de décider la construction de prisons pour débouté.e.s du droit d’asile. Les Verts soutiennent à fond cette politique. Leur leader est d’origine yéménite. Jeune député, il s’est fait insulter par des députés CDU (“Rentre chez toi, à Sanaa..., Tu n’as rien à faire ici...”). Et le voilà construisant des prisons pour étranger.e.s en parfaite entente avec la CDU !

C’est une image très contrastée qu’offre l’Allemagne actuellement.

Françoise Hoenle


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