Le chaînon manquant de la laisse électronique du berceau au tombeau

lundi 12 mars 2018
par  Catherine

Nous publions ci-dessous un article paru dans le blog de Richard Abauzit sur Médiapart. C’est sur un aspect non commenté du rapport Mathiot. Il prévoit de compléter et achever la chaîne des livrets de compétence de la maternelle à l’entreprise ou à l’administration en utilisant pour le lycée le fichier FOLIOS (qui était déjà un pré-CV numérique) calqué sur les fichiers de compétence existant déjà dans les universités (“Portefeuille d’expériences et de compétences” dans les universités, “Portefeuille de compétences et d’expériences” pour le lycée). Et également dans la même logique de transformer le bac en un diplôme individualisé comme il en a été décidé en 2004 par l’Union européenne pour tous les diplômes et titres de qualification en y adjoignant un “Supplément au diplôme” (le même intitulé qu’au niveau de l’Union européenne).

L’OCDE et l’Union européenne ont depuis plus de vingt ans fixé la boussole. Ainsi en 1992, l’OCDE expliquait sa conception de l’éducation : “On a longtemps supposé qu’il y avait un conflit inévitable entre le but précis de préparer un enfant au travail et l’objectif de cultiver son esprit […] Mais de plus en plus, les qualités les plus importantes exigées dans le monde du travail et celles que les entreprises veulent encourager les écoles à enseigner sont d’ordre plus général. L’adaptabilité, la faculté de communiquer, de travailler en équipe, de faire preuve d’initiative – ces qualités et d’autres compétences « génériques » – sont maintenant essentielles pour assurer la compétitivité des entreprises. Or, cette tendance correspond à l’évolution que connaît par ailleurs la pédagogie”.

Édith Cresson, ancienne commissaire européenne à l’éducation, en 1995, reprenant la demande de la Table Ronde des Industriels Européens d’une formation polyvalente incitant à “apprendre à apprendre tout au long de la vie”..., présentait ainsi l’école du futur : “L’individu doit pouvoir faire valider des compétences indépendamment du fait qu’il passe ou non par une formation diplômante […]Chacun devrait pouvoir disposer, s’il le désire, d’une carte personnelle de compétences où seraient portées les compétences ainsi validées…”. Et pour ceux qui ne saisissaient pas l’intérêt de la chose, elle précisait : “Nous discutons avec 40 branches professionnelles européennes : elles ont des besoins communs et nous essayons de les aider à mettre en place des systèmes d’accréditation des compétences communes, ce qui facilitera la mobilité des salariés et donc sera un moyen de lutter contre le chômage en Europe. Le test d’accréditation permettra de juger le candidat à un emploi, non sur les connaissances générales jugées par un diplôme, mais sur les compétences très pointues recherchées par les entreprises.”

Un marché du travail où chacun et chacune se vend

L’enjeu, considérable, est de passer d’un marché du travail où les salarié.e.s sont recruté.e.s et payé.e.s selon des critères collectifs (diplômes, titres de qualification, ancienneté) liés à des conventions collectives à un marché des travailleurs et des travailleuses où chaque salarié.e se vend avec son “portefeuille” de “compétences” individuelles dont la constitution commence à la maternelle pour s’achever au décès. Officiellement décidé par l’Union européenne en 2004 (Décision n° 2241/2004/CE du Parlement européen et du Conseil), le “cadre communautaire unique pour la transparence des qualifications et des compétences” décide d‘unifier tous les systèmes nationaux d’enseignement (apprentissage par “compétences”, cadre européen commun de “compétences”, unification des diplômes et titres de qualification), élèves et travailleurs/travailleuses se voyant attribué un “portefeuille” dénommé “Europass” qui est un CV numérique (modèle déposé par la Commission européenne).

Depuis, en France, les CV numériques consignant les “compétences” acquises “tout au long de la vie”... ont fleuri. De la maternelle à la fin du collège il s’appelait “Livret Personnel de Compétences” de 2007 à 2015, rebaptisé depuis “Livret Scolaire Unique Numérique”. Dans le supérieur on a des “Portefeuilles d’Expériences et de Compétences”. Dans les entreprises privées, outre l’“Europass”, on a l’équivalent français, le “Passeport orientation et formation” (modèle de CV interprofessionnel depuis 2003). Dans le public, on trouve le “Livret individuel de Formation” pour la Fonction publique territoriale et le “Passeport orientation formation” pour l’hospitalière. Et pour tou.te.s les actifs/actives et les retraité.e.s, depuis la loi travail de 2016, le “Passeport d’orientation, de formation et de compétences” est un fichier logé dans le fichier “Compte Personnel de Formation”, fichier tenu jusqu’au décès sur un serveur de la Caisse des dépôts et consignations.

Le chaînon manquant

Restait un chaînon manquant, le lycée. Enfin, pas tout à fait, il y avait déjà deux fichiers, le “Livret Scolaire au Lycée” et “Folios”, mais ils n’étaient pas intégrés dans la chaîne. Le rapport Mathiot prévoit donc d’utiliser “Folios” pour en faire le CV numérique manquant qui prendrait le nom utilisé dans le supérieur (“Portefeuille de compétences et d’expériences”). Tout y sera du “parcours” de l’élève, “compétences” acquises, formelles ou informelles (comportement, “engagement” et autres comme autant de critères discriminants) ainsi que leur vitesse d’acquisition. Il constituerait selon le rapport un “Supplément au diplôme” utilisé par les établissements d’enseignement supérieur pour sélectionner les bacheliers. Le terme “Supplément au diplôme” est très précisément celui utilisé par l’Union européenne en 2004 quand elle a imposé l’“Europass”. Tous les diplômes dans l’Union européenne doivent comporter ce “supplément” qui permet de les individualiser.

Boucle bouclée. Conséquences de cette mise en concurrence organisée de tou.te.s contre tou.te.s depuis plus de vingt ans : perte du sens des apprentissages, dévalorisation des métiers, dégradation des relations de travail où la solidarité est en voie d’extinction, épuisement professionnel de plus en plus généralisé.

Une question lancinante : pourquoi les organisations syndicales, aussi bien au niveau interprofessionnel que dans l’éducation, refusent-elles encore de voir et/ou de combattre ce qui sape les bases même de leur raison d’être ?

Richard Abauzit

Les intertitres sont de la rédaction.
L’Émancipation syndicale et pédagogique – 5/03/2018 - page 6 & 7