Le Kurdistan irakien et le “confédéralisme démocratique”

dimanche 18 mars 2018
par  Rosine

Ézil, jeune française, a voulu découvrir l’été dernier la réalité du “confédéralisme démocratique” au Kurdistan irakien. Nous l’avons rencontrée et avons eu envie qu’elle nous fasse partager son expérience.

L’Émancipation : Tu as eu l’occasion de passer 15 jours au Kurdistan irakien : peux-tu nous dire dans quelles circonstances tu as pu faire ce voyage, dans quelles conditions tu es partie ?

Ézil : Le voyage était organisé par le collectif “Initiative pour un Confédéralisme Démocratique”, en lien avec le Conseil Démocratique Kurde en France (CDKF). Le mouvement révolutionnaire kurde est présent dans les quatre pays Irak, Turquie, Syrie, Iran. Notre petit groupe est parti d’Erbil, capitale de la région fédérale autonome du nord de l’Irak, pour rejoindre le camp de Maxmur, où nous sommes restéEs six jours. La deuxième semaine du voyage s’est déroulée à Qandil, dans “les montagnes”, le fief du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan.

L’Émancipation  : Pourquoi cette destination ?

Ézil : J’avais très envie de découvrir comment le mouvement de libération kurde (la “gauche radicale” kurde, comme on dirait ici) s’organise là-bas...

L’Émancipation : Parle-nous d’abord de Maxmur.

Ézil : Ce camp existe depuis plus de vingt ans, à côté de la ville de Maxmur. Il a été fondé dans les années 1990 pour accueillir des réfugiéEs kurdes contraintEs de quitter la Turquie où l’armée les persécutait. L’ONU a fourni quelques aides (ridicules par rapport aux besoins) et a quitté les lieux avec l’arrivée de Daech.

Le camp est encerclé, sous embargo depuis sa construction, il est protégé par ses habitantEs et par le PKK. On y accède après plusieurs check-points tenus par d’autres partis kurdes ou par l’état irakien.

Dans une immense plaine, désert de pierres jaunes, au pied d’une montagne, environ 70 km au sud de Mossoul, les habitantEs ont construit en dur leurs maisons avec leurs propres potagers, de la vigne. Cet été, il y faisait 50° le jour sans aucune pluie depuis plusieurs mois.

Le camp est approvisionné en eau par citerne une fois par semaine, l’eau est stockée dans des cuves sur les toits. L’électricité est fournie par la ville voisine Maxmur, 12h par jour ; on y utilise aussi des groupes électrogènes (quelques heures par jour).

L’écologie fait partie de la base du projet politique, mais la réalité dans le camp est encore loin d’être satisfaisante.

Dans ce camp vivent environ 12 000 personnes dont 5 350 de moins de 18 ans. Elles sont là, insoumises au régime irakien, pour conserver leur langue, leur culture kurde et développer leur “idéologie”.

Mais la population est contrôlée aléatoirement quand elle sort du camp. Le gouvernement d’Erbil contraint ceux qui travaillent à l’extérieur, et par exemple impose aux jeunes qui veulent y étudier, travailler ou avoir un logement, de ne pas revendiquer leur appartenance au mouvement révolutionnaire. Mais évidemment les jeunes étudiants s’y refusent

L’Émancipation : Il n’y a que des Kurdes dans le camp ? Et pour ce qui concerne la religion ?

Ézil : Ce sont principalement des Kurdes, mais pas seulement. À Maxmur, les habitantEs viennent de plusieurs régions (140 villages). On y rencontre donc des gens d’ethnies, de langues, de cultures et de religions différentes : musulmans, athées, alevis, chrétiens, apoïstes... Mais la structure démocratique mise en place donne à chaque groupe les mêmes droits ; c’est en fait une société laïque, pluriethnique et plurireligieuse, un système qui n’exclut personne, à condition de respecter les règles établies localement de façon participative, ayant pour base le paradigme de leur leader.

L’Émancipation  : Justement, comment est organisée la sociétécivile à Maxmur ?

JPEG - 95.2 ko

Ézil : C’est un camp politique : une immense ZAD [Ézil connaît bien NDDL !]

Pour les Kurdes c’est un exemple de société civile ayant mis en pratique le confédéralisme démocratique, comme un laboratoire expérimental de ce système. D’ailleurs le Rojava a pris ce camp en exemple pour développer le modèle en plus grand.

Le niveau de démocratie y est très élevé, tout part du bas vers le haut : chaque rue tient une assemblée par semaine, de même pour les quartiers, avec une représentation des assemblées des rues jusqu’à l’assemblée générale, responsable de la gestion du camp.

La population participe très largement. À chaque niveau, pour tout comité ou assemblée, il y a le système de coprésidence, une femme et un homme, (si possible de confession ou d’ethnie différentes), la parité et la représentation de toutes les minorités étant un principe majeur du confédéralisme démocratique

Pour gérer les problèmes avec l’extérieur, eau, énergie..., ce sont deux maires, une femme et un homme qui représentent le camp.

Quelques principes : tout problème qui peut être résolu localement reste local ; c’est un système de justice populaire, intégrée aux différentes instances, les sanctions, après de longs débats, sont parfois économiques mais pas seulement. Seuls les problèmes qui n’ont pas pu être résolus à ce niveau sont traités au niveau supérieur.

À côté des assemblées, 9 commissions réfléchissent sur les thèmes : politique, social, justice, économie, municipalité, autodéfense, éducation, relations extérieures et organisation générale.

L’Émancipation : Ça fait beaucoup de temps passé en réunions dans toutes ces assemblées...

Ézil : Mais du temps nécessaire pour prendre les décisions ensemble, dans des domaines différents, pour revenir parfois sur des décisions : le temps, c’est le coût de la démocratie !

L’Émancipation : Et pour l’autodéfense, tu peux préciser ?

Ézil : C’est la défense du camp, à laquelle beaucoup de monde participe, en particulier les jeunes en se relayant pour les rondes. C’est aussi la défense de la culture et de la langue. Les Kurdes du camp sont menacéEs par le gouvernement irakien, par l’état turc, par les autres partis kurdes, par Daech...

En 2014 le camp a été attaqué par Daech. Grâce à la formation à l’autodéfense, des femmes en particulier, et au développement de leur autonomie, le camp a été évacué en 2 heures sans problème. La population a résisté et avec l’aide du PKK, après trois jours de combats meurtriers, Maxmur a été libérée.

Sans autodéfense on meurt. Penser que c’est à un État de nous défendre, c’est se soumettre directement à lui, lui donner les pleins pouvoirs sur sa propre vie.

L’Émancipation : Tu as dit que près de la moitié de la population avait moins de 18 ans : parle-nous de l’éducation.

Ézil : Un point essentiel du confédéralisme démocratique, c’est l’éducation.

Les jeunes, comme les femmes, subissent dans la société une oppression spécifiqueet le système doit leur donner des droits et leur laisser développer leur autonomie, leur dynamisme et leur force créatrice.

D’ailleurs, j’ai été très impressionnée par le niveau culturel de la population, surtout des jeunes qui citent Nietzsche, Foucault ou Kropotkine... Il y a deux types d’éducation en place : l’école et les formations spécifiques qui s’adressent aux jeunes, aux femmes, aux hommes, selon les demandes.

Une pédagogie nouvelle a été développée, les sciences dures ont été conservées, la philo est étudiée très tôt, les sciences sociales ont été renouvelées et les manuels réécrits. L’éducation populaire est mise en avant.

C’est par l’éducation que l’on peut changer peu à peu les mentalités et préparer la société future.

L’Émancipation : On parle souvent du rôle des femmes dans la société kurde, civile ou militaire. Tu peux nous dire ce que tu as appris ?

Ézil : Elles jouent un rôle essentiel partout ! Öcalan a travaillé depuis longtemps sur l’oppression des femmes, il est l’auteur du slogan “Pas de libération du pays sans libération de la femme”. Les femmes subissent l’oppression de l’État, mais aussi de la famille, micro-état au très fort pouvoir répressif, et de l’homme sexiste.

Les Kurdes du mouvement de libération considèrent que le premier des déséquilibres dans la société est l’inégalité entre les femmes et les hommes, les premières mesures à prendre sont donc celles qui doivent rééquilibrer le pouvoir entre les genres..

À tous les niveaux, les femmes s’organisent en assemblées, assemblées de rues, de quartiers et assemblée générale des femmes. Cette dernière est indépendante et a droit de veto sur les assemblées mixtes. C’est un moyen pour contrer les dominations.

Des mesures pour la liberté des femmes ont été instaurées : l’interdiction d’exercer des violences envers sa femme, du mariage forcé, de la polygamie... Dans la culture kurde, traditionnellement, le rôle des femmes est davantage reconnu que chez les autres peuples du Moyen-Orient, mais les femmes ont dû vraiment combattre les mentalités sexistes pour s’imposer face aux résistances des hommes. C’est l’auto-organisation des femmes préconisée par le modèle politique qui leur a permis d’avancer.

L’Émancipation : Et leur engagement militaire ?

Ézil : Les femmes ont voulu défendre leur terre aux côtés des hommes, mais ceux-ci étaient très réticents, refusaient leur engagement au combat, les considéraient comme une entrave à leur lutte ; ils craignaient le déshonneur si elles étaient blessées ou capturées...

En 93, elles ont donc pris en main leur vie à tous les niveaux, organisé leur défense, leur propre armée, indépendamment des hommes. Même si elles n’y étaient pas vraiment prêtes, elles ont réussi leur pari ; elles ont découvert leurs forces et ainsi pu combattre l’ennemi, les mentalités sexistes, se développer et changer les mentalités.

En plus de cela, le KJK, l’organisation des femmes libres du Kurdistan, a pour objectif de développer l’“armée des femmes”, pas seulement sous un aspect militaire, mais surtout idéologique (contre les mentalités sexistes), diplomatique, de formation et d’autres.

Plusieurs congrès, conférences internationales, rapports ont eu lieu depuis 93 afin d’aider les femmes du monde entier dans leurs luttes de libération.

L’Émancipation : En conclusion, je te sens plus qu’intéressée par cette expérience et surtout par l’organisation de ces femmes : tu vas y retourner ?

Ézil : Je suis fan ! J’ai bien envie maintenant d’aller rencontrer d’autres groupes de femmes organisées, au Rojava ou en Afghanistan par exemple.

Entretien réalisé par Rosine Charlut

Cet entretien complète le dossier Kurdistan paru dans le numéro trois de L’Émancipation.


Brèves

8 décembre 2017 - Réunion publique - jeudi 14 décembre à 19h - Après les récentes défaites de Daesh, où va la Syrie ?

Réunion publique avec :
Joseph Daher, militant syrien originaire d’Alep
Sakher Achawi, (...)

7 juillet 2017 - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février 2017 - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)