Une représentation de Ruy Blas

Théâtre
vendredi 30 mars 2018

La pièce de Victor Hugo, jouée par la Compagnie Interférences et mise en scène par Malik Rumeau, met en lumière un conflit toujours actuel, entre l’intérêt particulier d’une oligarchie opportuniste et l’intérêt général.

Dans sa préface, de façon très didactique, Hugo dit sa prédilection pour le drame – entre comédie et tragédie, illustré magistralement par le grand Shakespeare : “On le voit le drame tient de la tragédie par la peinture des passions et de la comédie par la peinture des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l’art, comprenant, enserrant les deux premières. Corneille et Molière existeraient indépendamment l’un de l’autre si Shakespeare n’était entre eux donnant à Corneille la main gauche, à Molière la main droite”.

Un drame toujours actuel

Ce mélange de noirceur et d’humour est bien respecté dans le spectacle servi par une mise en scène efficace et une excellente distribution – saluons particulièrement les acteurs incarnant le personnage principal ainsi que Don Salluste et Don César. Tous ces jeunes interprètes engagent leur corps dans leur jeu.

Grâce à cela, aux nuances et aux ruptures de ton, et aussi une belle science des “coupes” dans un texte touffu, cette grande machine de plusieurs actes, grandiloquente et moralisante, séduit sans faillir le public... du XXIe siècle.

On y repère des tirades illustres comme au début de l’acte III celle de Ruy Blas aux ministres corrompus avec lesquels on ne peut s’empêcher d’établir quelque ressemblance avec certains des nôtres : “Bon appétit Messieurs”, etc.

Ou la déclaration d’amour à la reine du “ver de terre amoureux d’une étoile”.

Mais il y a aussi les perles rares, découvertes grâce à la mise en valeur des acteurs et actrices : “La popularité c’est la gloire à gros sous” et “On vieillit plus vite à vivre avec les vieux”, d’une vérité éternelle, qui fait s’esclaffer la salle.

La condition des femmes, un thème minoré

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À ce propos on peut hasarder une critique : le jeu savant et très extériorisé de la confidente éclipse celui de la reine – juste, mais un peu effacé.

Or elle est porteuse d’un thème resté un peu dans l’ombre et assumé de façon également moderne par le poète visionnaire : la misérable condition des femmes à quelque échelon qu’elles soient dans la société. Dans sa préface, à propos de ce que le public attend d’un spectacle, il ne les cantonne pas à l’émotion, mais précise qu’elles sont capables de méditation... Cette souveraine est dénuée de tout pouvoir y compris sur sa vie, aux ordres de son sot de mari, et surtout sans amour, si belle soit-elle.

Peut-être Malik Rumeau dans son judicieux découpage a-t-il gommé quelque peu cet aspect ?

Or il fait partie, bien qu’en mineur, de la dimension politique de la pièce – l’essentiel restant la démonstration qu’un homme du peuple est parfaitement capable de jouer son rôle dans le gouvernement d’un pays.

Toute sa vie comme son œuvre ont été un combat au côté des dominéEs. Sa critique des pouvoirs dont ceux des monarchies... et des empires (pour lui surtout celui de Napoléon III, “le petit”) sous-tend son théâtre, et bon nombre de ses écrits – et ses fonctions de député aussi – lui ont valu l’exil.

Bravo à cette jeune, vaillante, talentueuse troupe d’avoir saisi à bras le corps ce chef d’œuvre sans une ride, utile à notre réflexion, capable de nous redonner quelque vitalité en cette période accablante !

Marie-Claire Calmus

  • Ruy Blas de Victor Hugo par la Compagnie Interférences, mise en scène Malik Rumeau. (janvier 2018 au Théâtre Douze 6 avenue Maurice Ravel 75012 Paris).