Le Planning Familial aujourd’hui

Tribune féministe
mardi 17 avril 2018
par  Rosine

Dans ce dossier sur le Planning Familial, Émancipation a voulu recueillir la parole de Véronique Séhier, l’une des deux co-présidentes du Planning Familial, pour connaître les orientations et les problématiques actuelles du mouvement.

Émancipation : Le dernier congrès du MFPF s’est tenu à Grenoble en 2016 (congrès des 60 ans), peux-tu l’évoquer brièvement, et nous parler des orientations qui y ont été prises ?

Véronique Séhier : Nous avons réaffirmé notre positionnement sur deux points essentiels pour nous.

D’abord réaffirmer que nous sommes un mouvement politique de transformation sociale, pour l’égalité des sexes et des sexualités, la liberté, le droit de choisir ; nous voulons déconstruire les rapports sociaux de genre, et lutter contre toutes les formes de discriminations et de violences liées au genre et à l’orientation sexuelle, en impliquant filles et garçons dès le plus jeune âge. Nous avons également réaffirmé notre volonté d’agir pour défendre les droits des femmes migrantes, des personnes en situation de prostitution et des personnes en situation de handicap. D’autre part, réaffirmer, à travers le slogan essentiel “mon corps m’appartient”, l’approche globale et l’approche par les droits que défend le Planning, dans le respect total des choix des personnes, notamment en matière d’avortement et de contraception. Il est nécessaire aussi de casser les tabous sur les contraceptions masculines, sur les contraceptions définitives... Rappelons que le dispositif Essure® est à ce jour supprimé du marché en France ; or c’est une méthode approuvée par de nombreuses femmes et avec moins d’effets secondaires que ce que la presse en a dit ; une récente étude dément un surcroît de complications médicales (allergies, dépression, maladies auto-immunes, etc.) liées à cette méthode.

C’est en réalité une suppression pour raisons commerciales...

Le Planning soutient que la meilleure contraception, c’est toujours celle que l’on choisit librement et en toute connaissance de cause !

Ce qui nécessite une véritable information, objective et sans jugement ni sanitaire, ni moral...

Tout cela bien sûr en faisant vivre les valeurs de l’éducation populaire, une des clés du développement et de l’autonomie des personnes : faire“avec”, et non pas “à la place”.

Émancipation : Depuis 2016, le MFPF a une nouvelle organisation interne ; qu’elle est-elle et dans quel but a-t-elle été mise en place ?

V.S. : L’objectif est de construire un réseau fort et un mouvement plus inclusif, mieux adapté aux nouvelles formes d’engagement, et qui facilite un pilotage collectif. Le Planning est, depuis le dernier congrès, organisé en deux pôles. L’un travaille davantage sur la gouvernance et la vie associative, car il est très important de renforcer l’organisation en réseau (associations départementales, fédérations régionales et Confédération nationale), l’autre travaille sur les questions liées aux droits et aux sexualités. Le tout est complété par des chantiers auxquels peuvent davantage participer des membres du réseau. Le but est de renforcer la transversalité au sein du mouvement.

Émancipation : La fin de l’année 2017, a vu “les violences faites aux femmes” occuper la scène médiatique, pour le Planning c’est un axe d’intervention très important, peux-tu nous éclairer sur ses modalités d’actions vis à vis de la lutte contre ces violences ?

V.S. : Pour le Planning deux points sont essentiels. La prévention contre les violences sexistes, sexuelles, homophobes, lesbophobes, transphobes... passe prioritairement par une éducation à la sexualité dès le plus jeune âge pour construire une société égalitaire et sans violences. L’autre pilier est l’accompagnement des personnes victimes de violences avec les moyens mis pour cela : cela va du renforcement de la formation des professionnel.les (santé, police, gendarmerie, services sociaux...) pour un réel accompagnement, à l’augmentation du nombre de places d’hébergement.

Émancipation : Le Planning est un mouvement féministe, les inégalités (au sens large) qui persistent en 2018 entre les femmes et les hommes ne peuvent le laisser indifférent ; que penser des mesures annoncées par le gouvernement en ce mois de mars pour les réduire ?

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V.S. : Le Planning fait partie du Collectif “8 mars 15h40” pour défendre les droits des femmes et exiger des mesures contre les inégalités, contre les violences sexistes et sexuelles.

Des mesures sont annoncées mais quels moyens seront mis pour les faire appliquer ?

Il est nécessaire d’abord de se fixer des objectifs et de tout faire pour les atteindre, ce que nous avons constaté jusqu’à présent va rarement dans ce sens. Nous attendons une politique interministérielle ambitieuse en termes d’organisation, de financement et d’évaluation.

Par ailleurs cette semaine, le gouvernement veut proposer de légiférer sur l’âge du consentement sexuel.

Il est dangereux à notre avis de fixer un seuil d’âge, et de stigmatiser la sexualité des jeunes, sans renforcer vraiment leur protection : toute personne victime de violences doit être protégée, à 14, 15, 16 ans ou plus.C’est pourquoi nous proposons d’inverser la charge de la preuve.

Sous couvert de protection des jeunes, on va rendre plus difficile donc plus risquée leur vie sexuelle. Même si l’âge moyen du premier rapport chez les jeunes reste stable (autour de 17 ans), nous accueillons au Planning quelques très jeunes, moins de 15 ans, qui ont une vie sexuelle librement consentie et viennent par exemple chercher une contraception, comme la loi le leur permet.

Le risque, c’est qu’ils ne viendront plus demander des contraceptifs ni de l’information !

Notre priorité ? C’est une éducation à la sexualité des jeunes pour travailler sur l’égalité, le consentement, et leur permettre de faire leur propre choix. Toute personne qui intervient en collège sur ce sujet sait bien que, pour ce qui est de la “la maturité”, la disparité est très grande. Un.e jeune de 14 ans 6 mois pourrait être considéré.e comme victime de viol, un.e autre de 15 ans 6 mois serait consentant.e..

Émancipation : Un projet du gouvernement concerne la future formation des médecins avec un “service sanitaire” obligatoire : les étudiant.es mèneraient des actions de prévention dans les collèges et lycées sur entre autres la santé sexuelle et affective. Qu’en pense le Planning, qui intervient là depuis longtemps ?

V.S. : En effet, dès la rentrée 2018, il a été annoncé que les étudiant.es en médecine effectueront un “service sanitaire” obligatoire pendant 60 demi-journées, qui vont comprendre formation, actions de prévention et restitution. Certain.es pourront donc intervenir devant des élèves sur les questions de sexualités.

Sur le principe l’intention est louable, à condition que les personnes soient volontaires, formées et accompagnées. Depuis plus de 20 ans, le Planning Familial – qui intervient milieu scolaire et hors scolaire – et l’Éducation nationale exigent une formation “éducation à la vie” de 160h et des stages pratiques pour garantir la qualité des interventions en éducation à la sexualité. Ces interventions sont des espaces de questionnement et d’échanges qui permettent aux jeunes de se construire par rapport à la dimension relationnelle de la sexualité, le rapport à l’autre, les questions d’égalité et de discrimination, les rôles sociaux, et qui leur permettent d’appréhender les risques et les prises de risque. Elles se font de préférence sur du temps long, en lien avec les acteurs de terrain et les lieux ressources. Nous avons des inquiétudes et serons donc très vigilant.es.

Dans certaines associations départementales du Planning, des étudiant.es en médecine interviennent déjà, mais d’une manière volontaire ; de plus elles et ils sont formé.es et accompagné.es dans leurs interventions.

Émancipation : Depuis janvier 2017, le CCNE (comité consultatif national d’éthique) a mis en place les États généraux de la bioéthique ; quelle part le MFPF peut-il prendre à ces débats ? Sur la question de la PMA, y-a-t-il une position qui fait consensus au Planning ? Et sur la GPA ?

V.S. : Pour le Planning, l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, quelle que soit leur situation (célibataire, en couple hétéro, en couple lesbien) est une question d’égalité et de justice. Ce n’est pas une question d’éthique. Elle s’inscrit dans un continuum de droits sexuels fondamentaux, qui permet aux femmes de décider librement si, quand, comment et avec qui avoir un enfant. C’est pourquoi le Planning encourage vivement ses adhérent.es à contribuer aux échanges lors des différents débats proposés dans les régions.

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En présentant l’accès à la PMA pour les couples lesbiens et les femmes célibataires « à débattre », alors que ce droit est déjà acquis pour les couples hétérosexuels, l’Etat perpétue une fois de plus le contrôle exercé sur le corps des femmes et singulièrement sur les femmes qui échappent à la norme hétérosexiste (les femmes lesbiennes et toutes celles qui décident d’avoir un enfant seules).

De plus on redonne ainsi la parole aux mouvements anti-choix qui sont très mobilisés sur ce sujet.

En tant que mouvement féministe mais aussi en tant que mouvement d’éducation populaire, le Planning réclame l’ouverture de la PMA entièrement remboursée à toutes les femmes dans l’immédiat et réaffirme avec force qu’il luttera tant qu’il le faudra pour que chaque personne puisse disposer librement de son corps. C’est le slogan que nous avons porté ce 8 mars dernier.

Quant à la GPA, nous sommes en période de réflexionet de débat au sein du mouvement ; il y a dix ans le Planning s’était positionné contre la GPA. Mais lors du congrès il nous est apparu nécessaire de ré-ouvrir le débat. Déjà pour les enfants nés de GPA, nous avons soutenu la circulaire Taubira : ce n’est pas aux enfants de subir les conséquences de leur mode de naissance.

Ce sujet est complexe et ne peut se trancher par un pour ou contre la GPA. Nous avons une approche pragmatique de ces situations

Émancipation : On sait que partout dans le monde, les femmes subissent de plein fouet toutes sortes de discriminations, d’inégalités, en ce qui concerne l’accès à l’éducation, à la santé, à la contraception. Peux-tu nous parler de la dimension internationale des actions du mouvement ?

V.S. : Le Planning est membre de l’IPPF (International Planned Parenthood Federation) depuis 1960, ONG international qui lutte pour les droits sexuels et reproductifs de toutes les personnes et pour l’égalité entre les sexes et les sexualités. Notre rôle à l’international est double. Nous faisons à la fois du plaidoyer pour défendre ces droits ici et dans le monde, et intervenons sur des projets à l’international.

Nous intervenons à travers un programme “Santé sexuelle, droits et genre”, avec des associations d’autres pays : nous sommes intervenus par exemple à Madagascar, dans un programme qui visait à améliorer la santé des femmes et des enfants, avec d’autres ONG et associations internationales. Nous sommes aussi partenaires avec des associations du Cameroun, du Burkina Faso, et intervenons au Tchad dans le cadre d’actions de formation auprès d’acteurs de prévention et de soins...

Le second volet est de promouvoir les droits des femmes et les droits sexuels dans la politique internationale de la France, et lors de conférences internationales.

J’ai justement participé à New York, au nom du Planning, la semaine dernière à la 62e CSW, commission sur le statut de la femme, à l’ONU, issue de la conférence de Pékin. La situation est actuellement difficile depuis que le gouvernement de Trump a interdit, à travers la “Global Gag rule”, ou règle du bâillon, le financement d’ONG internationales qui soutiennent l’avortement. Cela a conduit à la fermeture de services de santé sexuelle, qui permettaient notamment l’accès à la contraception dans des pays où l’avortement est interdit, d’où des conséquences dramatiques pour les femmes.

En réponse, des pays comme la Suède, le Danemark, la Belgique... se sont mobilisés financièrement par la campagne “she decides” pour le soutien mondial à l’IVG. Pour la France, M. Schiappa à la CSW de l’ONU a annoncé un don de 10 millions d’euros supplémentaires du budget de l’État, un geste positif, mais timide.

Le droit à l’avortement est actuellement fortement menacé aux États-Unis ; dans plusieurs pays d’Amérique Latine, dont certains sont pourtant en avance sur le mariage des homosexuel.les, l’avortement est pénalisé et sous la puissante influence de l’Église Catholique, les législations répressives sont difficiles à faire progresser.

Fortes inquiétudes aussi plus près de nous en Europe, où les anti-avortement sont à l’œuvre en Pologne, en Hongrie, en Irlande, à Malte... La plus grave menace est aujourd’hui en Pologne : cette semaine, le Parlement polonais débat d’un nouveau projet de loi intitulé “Stop à l’avortement”. Ce nouveau projet veut, suite à une demande des évêques, interdire l’avortement en cas de malformation foetale, ce qui représente 96 % des motifs aujourd’hui, et alors qu’il est déjà d’accès très limité, et considère que la vie de “l’enfant à naître” prévaut sur le choix et la santé des femmes. Un espoir du côté de l’Irlande où un referendum aura lieu fin mai, pour proposer de supprimer l’article de la constitution interdisant l’avortement.

La France a une parole forte à porter en Europe sur l’avortement, les droits des LGBT et l’éducation à la sexualité mais le rapport de forces est compliqué. Nous sommes très inquiet.es au Planning mais nous restons très mobilisé.es ! On luttera tant qu’il le faudra ! Le Planning continuera à s’opposer à toute forme de régression qui entrave la liberté des personnes, et à exiger de véritables politiques éducatives, préalables à l’exercice d’une citoyenneté sexuelle.

Entretien réalisé par Rosine Charlut

et Joëlle Lavoute


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