A propos de l’ "Histoire du Premier Mai" (1)

jeudi 5 octobre 2006
par  QD, Administrateur

(article publié dans la revue "L’Emancipation syndicale et pédagogique", noméro 2 d’octobre 2006)

http://www.emancipation.fr/emancipa/ecrire/?exec=articles&id_article=42

SYNDICALISME REVOLUTIONNAIRE

A propos de l’histoire du Premier Mai (1)

Maurice Dommanget n’est pas un inconnu pour les lecteurs de notre revue. Dirigeant de la Fédération Unitaire de l’Enseignement (FUE) dans l’entre-deux-guerres*, il est aussi un historien important et scrupuleux de l’histoire du mouvement ouvrier. Ainsi, son Histoire du Premier Mai a été rééditée il y a peu. Charles Jacquier en a rédigé la préface, qu’il nous a autorisé ici à reproduire (qu’il en soit remercié !). Dans cette première partie, après avoir rappelé l’itinéraire de Maurice Dommanget, il présente les deux grandes périodes de l’histoire du 1er Mai : la "période héroïque" puis celle de "l’institutionnalisation".

L’amalgame libéral/liberté est un des principaux lieux communs qui fait des libertés fondamentales un élément consubstantiel de l’économie de marché. Un simple regard en arrière suffirait pour voir qu’elles n’ont pas été généreusement octroyées par les classes dominantes mais conquises de haute lutte durant deux siècles, si "les travestissements de l’histoire" ne les avaient pas fait passer aux oubliettes (1). "Parmi ceux qui défilent paisiblement le 1er Mai, combien savent qu’ils commémorent la grève sanglante de 1886 aux usines McCormick à Chicago ?" Nul doute qu’ils ne soient guère nombreux. Mais pour que les premiers intéressés — ces travailleurs, syndiqués ou non, qui défilent le 1er Mai — puissent l’apprendre, encore aurait-il fallu que cette histoire-là soit accessible aux lecteurs. Une grande histoire du 1er Mai avait bien été écrite par Maurice Dommanget, mais ce livre n’était depuis longtemps plus disponible.

La première édition a paru en 1953 chez SUDEL, la Société universitaire d’édition et de librairie, une maison créée par le Syndicat national des instituteurs en 1932. La suivante sortit à la suite de mai 1968 dans une maison aujourd’hui disparue, la Tête de feuilles, en 1972. La dernière édition, avant celle que vous avez entre les mains, fut publiée par un petit éditeur militant en 1980, les éditions du Monde Libertaire, appelée à toucher seulement un public marginal. Si presque vingt ans séparent les deux premières - huit seulement entre la seconde et la troisième - il faudra attendre précisément vingt-six ans pour que ce livre soit à nouveau disponible. Il ne serait sans doute pas inutile de se demander pourquoi, en 1980, il ne s’est jamais trouvé que ce petit éditeur pour reprendre le livre de Maurice Dommanget alors que les Français s’apprêtaient à porter au pouvoir pour la première fois depuis longtemps un gouvernement de gauche censé "changer la vie", même si l’on sait depuis fort bien ce qu’il en est advenu de ses promesses de changement en faveur du plus grand nombre. La longue absence du livre de Maurice Dommanget qui s’en est suivie constitue sans doute un paradoxe qu’il conviendrait aussi d’interroger quand on sait que le 1er Mai est, avec le drapeau rouge, l’un des deux symboles forts du mouvement ouvrier international depuis la fin du XIXe siècle. Rituellement, chaque année, les syndicats appelaient à manifester le 1er Mai, mais aucun d’entre eux ne jugea utile de proposer aux lecteurs d’aujourd’hui le livre de Dommanget. Celui sur le 1er Mai, comme tous ses autres ouvrages d’ailleurs, ne survécut donc que dans les rayons poussiéreux de quelques bibliothèques publiques ou privées (2).

Qui était donc Maurice Dommanget, cet auteur oublié, ou presque, dont l’œuvre ne compte pas moins d’une cinquantaine d’ouvrages d’histoire sociale, sans parler de centaines d’articles ?

Né à Paris le 14 janvier 1888, d’un père boucher violemment anticlérical, il passe son enfance à Chouy, dans l’Aisne, Compiègne et Paris (3). Très tôt, il se découvre une passion pour l’histoire en lisant les articles de l’historien de la Révolution française Alphonse Aulard (1849-1928), et plus particulièrement pour le personnage de Sylvain Maréchal (1750-1803), l’ami de Babeuf et l’auteur du Manifeste des égaux .

Nommé instituteur suppléant, puis titulaire, à Montataire (Oise), il adhère à la section socialiste locale et à la Fédération des syndicats d’instituteurs, même si ce dernier n’a pas encore de syndicat dans ce département, et publie son premier article dans le Travailleur de l’Oise en juillet 1909. Appelé au service militaire à Montbéliard, il n’en continue pas moins à militer, collaborant sous le pseudonyme de Jean Social à la presse socialiste du Doubs, participant à des réunions socialistes ainsi qu’à la défense d’un soldat inquiété pour ses idées antimilitaristes. À sa libération, en octobre 1911, il est nommé à Morvilliers et poursuit sa collaboration sous pseudonyme aux journaux socialistes du Doubs et de l’Oise. L’année précédente, il fait la connaissance d’Eugénie Germain, elle aussi institutrice, qu’il épouse en août 1912 et qui partage sa vie durant ses activités militantes tout en l’aidant et en l’encourageant dans ses travaux historiques. En effet, en 1913, il fait imprimer à ses frais son étude sur La Révolution dans le canton de Neuilly-Saint-Front qui est remarqué par Albert Mathiez qui en rend compte dans les Annales de la Révolution française (4). Appliquant à la lettre le "refus de parvenir"(5) prôné par Albert Thierry, il passe avec succès l’écrit du concours d’admission au poste d’inspecteur primaire, mais ne se présente pas à l’oral : il ne souhaite pas quitter son poste d’instituteur rural mais ébranler l’autorité de ses supérieurs hiérarchiques. En 1912, il fait l’objet d’une sanction administrative pour avoir signé le Manifeste des instituteurs syndicalistes . Il en connaîtra plusieurs au cours de sa carrière, jusqu’à la révocation sous le gouvernement de Vichy. Durant la Première Guerre mondiale, il est affecté dans les services auxiliaires de l’Oise. Chargé de la surveillance de l’hôtel de ville de Beauvais, il en profite pour reprendre des recherches historiques qui aboutiront à la publication de la Déchristianisation à Beauvais et dans l’Oise en 1922 - recherches d’autant plus précieuses que ces archives seront détruites durant un bombardement. Durant ces années, il est en relations avec les militants opposés à l’Union sacrée comme les syndicalistes de La Vie ouvrière ou l’anarchiste Sébastien Faure.

Après la guerre, il reprend son poste d’instituteur et adhère au Parti communiste peu après sa fondation. En 1919, il devient secrétaire du syndicat des instituteurs de l’Oise. Il y défend une conception de l’organisation syndicale qui vient directement du syndicalisme révolutionnaire et qui privilégie le rôle des minorités agissantes. Trois ans plus tard, lors de la scission syndicale, il est à la tête des militants de "la Fédération [qui] se range tout naturellement dans la CGTU, alors que le Syndicat national, né de la transformation des Amicales en syndicats, prend place au sein de la CGT" (6). Jusqu’à la réunification syndicale de 1935, Dommanget est un des militants les plus influents de la Fédération Unitaire de l’Enseignement de la CGTU (7). S’il est impossible de résumer brièvement l’histoire de ce syndicat et le rôle de premier plan qu’y tient Dommanget, retenons qu’il est élu à l’unanimité secrétaire fédéral au congrès de Grenoble en 1926 et que son intervention est décisive au moment de la rupture entre la majorité fédérale et la direction du Parti communiste et de la CGTU en 1929. Il participe alors à la création de l’Opposition unitaire qui regroupe des communistes oppositionnels de la CGTU, qui publie Combat unitaire , avant de connaître des querelles internes au printemps 1931. Lors du congrès de Bordeaux (août 1932), il fustige les erreurs de l’Internationale communiste qui devaient amener Hitler au pouvoir en Allemagne quelques mois plus tard et fait adopter une motion en faveur de Victor Serge, en relégation en Sibérie, lors du congrès de Reims (août 1933). Avec plusieurs militants de la Fédération, il rencontre Trotski en août 1934, mais la discussion tourne court car les divergences sont trop nombreuses. Il faut souligner que la Fédération de l’enseignement est la seule, avec celle des Ports et docks, à ne pas être dirigée jusqu’à la réunification de 1935 par des communistes orthodoxes -Dommanget et ses camarades auraient dit des staliniens. Comme le souligne Pierre Frank, "les animateurs de la Fédération Unitaire de l’Enseignement parvinrent à conserver une position distincte du stalinisme et du réformisme, sans toutefois rejoindre le mouvement trotskiste. C’était une position très difficile à conserver et c’est pourquoi, avec la guerre et les gigantesques problèmes qui se sont posés, ce courant a pratiquement disparu" (8). Pour Dommanget, les conditions de la fusion syndicale en décembre 1935 signifient "à plus ou moins long terme la disparition du syndicalisme révolutionnaire dans l’enseignement ; leur désillusion, leur découragement était à la mesure des efforts et des sacrifices qu’ils avaient consentis pour défendre leur idéal" (9). Elles marquent la fin de la vie militante active de ces syndicalistes.

Après la guerre et sa réintégration dans l’enseignement, Dommanget participe encore à la reconstitution de la tendance syndicaliste révolutionnaire sous l’égide des Amis de l’École émancipée , écrit pour la presse syndicale, milite à la Libre Pensée, mais, surtout, s’attache à ses travaux historiques consacrés principalement à Babeuf, Blanqui et les blanquistes, aux jacqueries et aux symboles du mouvement ouvrier (chants, drapeaux, manifestations) (10). Il meurt de vieillesse le 2 avril 1976 à Senlis.

Comme on le verra à la lecture de ce livre, l’histoire du 1er Mai se divise en deux grandes périodes pour Dommanget, une période héroïque qui va des origines à 1920 autour de la grande revendication des huit heures, puis une institutionnalisation de plus en plus marquée. Si, lors de la première publication de cet ouvrage en 1953, cette périodisation convenait parfaitement, la marche du temps, avec un 1er Mai toujours présent, incite à affiner l’analyse et, surtout, à tenir compte des années suivantes pour lesquelles, même dans l’édition de 1972, Dommanget ne fit pas preuve du même enthousiasme ni de la même précision documentaire. Le récent livre de Danielle Tartakowsky constitue à cet égard un utile complément hexagonal à la lecture de Dommanget (11). Il permet d’une part d’affiner la caractérisation chronologique de l’histoire du 1er Mai jusqu’à nos jours, d’autre part de s’interroger sur l’émergence d’un nouveau mythe mobilisateur correspondant à la phase actuelle de l’économie-monde et à l’émergence des courants dits altermondialistes avec la "victoire emblématique" de Seattle et la grande manifestation de Millau le 30 juin 2000, qualifiée de "second Seattle" ou de "Seattle-sur-Tarn". Pourtant, ces deux manifestations n’ont pour l’instant pas donné lieu au choix d’une date et d’une revendication commune permettant une mobilisation du plus grand nombre comme pour les 1er Mai des années 1890-1900, et c’est encore, comme on le verra, la date du 1er Mai qui est choisi par les chômeurs et les précaires pour une nouvelle initiative revendicative.

Sur la longue période, passées les vingt premières années où il conserve un très fort potentiel subversif, le 1er Mai fait l’objet d’un déni comme journée de lutte autonome des travailleurs qui passe par sa normalisation, puis par son institutionnalisation, quelquefois par le détournement complet de sa signification, mais sans jamais perdre tout à fait son aura symbolique comme journée de référence pour tous les dominés en quête de légitimité et de visibilité sociales. Il importe de voir par quelles étapes est passée cette normalisation afin de pouvoir retrouver une mobilisation renouant avec la force subversive des origines.

La Première Guerre mondiale marque l’apprentissage du réformisme pour un mouvement ouvrier qui, en août 1914, renonce à ses principes pacifistes et internationalistes pour épouser, sous le nom d’"Union sacrée", les intérêts exclusifs de sa propre bourgeoisie. Après la guerre, le traité de Versailles amène en deux temps l’avènement de la journée de huit heures. C’est d’abord la loi du 23 avril sur les huit heures qui est publiée au Journal officiel de la République française le 25 avril. Ensuite, le 22 juin est signé (par Georges Clemenceau pour la France, par le président Wilson pour les États-Unis et par Llyod George pour la Grande-Bretagne) le traité de Versailles qui fixe dans l’article 247 "l’adoption de la journée de huit heures ou de la semaine de quarante-huit heures comme but à atteindre partout où elle n’a pas encore été obtenue". Dès lors les manifestations du 1er Mai porteront sur d’autres revendications que la journée de huit heures —en particulier celle des congés payés— tout en poursuivant le projet d’une société libérée du travail contraint. En URSS, le 1er Mai devient fête légale du travail dès 1920. Sous l’égide d’un État-Parti qui remplace la dictature imaginaire du prolétariat par une dictature bien réelle sur les prolétaires et les classes laborieuses, les défilés sont marqués par des parades militaires et des inaugurations d’usines. En Italie, le régime fasciste de Mussolini interdit le 1er Mai et le remplace par une autre célébration étatique, la "Fête nationale du travail", le 21 avril, jour de la soi-disant naissance de la Rome antique.

Bien souvent, ces détournements de la signification du 1er Mai se font avec l’aval des organisations ouvrières qui, non contentes d’être les organisatrices de la défaite sous prétexte de "moindre mal " pour les unes, d’obéissance servile à une logique étatique pour les autres, participent à la légitimation de leurs pires adversaires comme dans l’Allemagne de 1933. Ainsi, Franz Jung donne une description terrible du 1er mai 1933 à Berlin où une foule d’un million et demi de personnes défila au Tempelhofer Feld, après qu’une loi nazie en ait fait la "Journée nationale du travail" -les deux chefs de l’industrie lourde, Krupp et Roechling participant à la réception officielle. Écoutons-le :

"L’Union générale des syndicats allemands avait donné comme consigne aux syndicats libres qui lui étaient rattachés de participer en bloc au défilé, avec le plus grand nombre possible de gens. L’objectif tactique était probablement de montrer aux nouveaux dirigeants la bonne volonté et le désir des syndicats, ainsi que d’exprimer l’espoir que le gouvernement ne les supprimerait pas. Le camarade Leipart, président de l’Union (ADGB), s’était d’ailleurs mis lui-même à la disposition de Hitler. Donc, ce jour-là, les ouvriers sociaux-démocrates et communistes, l’élite syndicale de la classe ouvrière, se rendirent en cortège jusqu’à Tempelhof, disséminés parmi les étendards SA et SS du Grand Berlin, la Jeunesse hitlérienne, les chefs des sections locales et d’îlots, la Ligue des jeunes filles allemandes, les formations d’assaut de la cavalerie, les sections motorisées et aéronautiques nazies et l’Association des femmes..." (12).

Dès le lendemain, Hitler remercie à sa manière les syndicalistes en les faisant arrêter et en confisquant les biens des syndicats pour les attribuer à l’organisation nazie, le Front du Travail.

En 1936, la manifestation du 1er Mai tombe deux jours avant les élections législatives qui vont porter au pouvoir les partis politiques du Front populaire et alors que la CGT vient de se réunifier. La grève démarre dans des usines où des militants ont été licenciés suite à leur participation au 1er Mai. En juin, après le mouvement de grève, les accords de Matignon sont signés qui légalisent la semaine de quarante heures, les congés payés et les conventions collectives. L’année suivante, le 1er Mai voit sans doute la plus grande manifestation jamais organisée en France jusqu’à cette date, rassemblant un million de personnes à Paris. En effet, le gouvernement Blum vient de déposer un projet de loi accordant le droit syndical aux fonctionnaires et vient de décider par décret que tous les travailleurs des administrations publiques peuvent participer librement au 1er Mai. À cette occasion, les communistes parviennent à accoupler les chants jusque-là antinomiques de l’Internationale et de la Marseillaise dans une atmosphère d’allégresse qui tient plus de la kermesse que des manifestations ouvrières traditionnelles. Cependant, deux ans plus tard, suite à l’échec du Front populaire et de la grève générale du 3 novembre 1938, la direction de la CGT (ex-confédérés et communistes d’accord) -vote une résolution estimant "que la journée du 1er Mai n’entraînera pas obligatoirement la cessation du travail" afin de ne pas ralentir l’effort de guerre dans les usines. Beaucoup moins connu, mais significatif de la trahison des idéaux d’émancipation sociale par un mouvement ouvrier rallié à une soi-disant gauche gouvernementale, rappelons ici que le 1er Mai 1938 fut tout bonnement interdit par le gouvernement de Front populaire en Espagne (13). On lit ainsi dans Le Temps du 2-3 mai : "Conformément aux ordres du gouvernement, on a travaillé partout à Madrid le 1er Mai" (14). Le même quotidien avait rapporté, la veille, que le travail ne serait pas interrompu, une dépêche précisant :

"M. Gomez Ossorio, gouverneur civil de Madrid, a publié une note demandant à la population de ne pas interrompre le travail à l’occasion du 1er Mai, jour de la fête traditionnelle du prolétariat. L’interprétation exacte de la politique de guerre représentée par le gouvernement de Front populaire, dit notamment la note, impose à tous la nécessité impérieuse d’intensifier la production. Nous commémorerons cette date en n’abandonnant pas le travail. Le repos des années passées sera remplacé le 1er Mai prochain par une multiplication des efforts de la classe ouvrière pour aider les combattants. Le gouvernement est sûr que telle est la pensée des organisations syndicales et des partis politiques."

Et, en effet, telle était bien la pensée, si l’on ose dire, desdits partis et syndicats si l’on en croit ce communiqué signé, entre autres, par le PSOE, l’UGT, le PCE et la CNT, et publié dans L’Humanité du 29 avril sous le titre explicite de Le Premier Mai, jour de travail et de combat dans toute l’Espagne  :

"Autrefois, la commémoration du 1er Mai avait pour base des revendications. Aujourd’hui, et tant que durera cette guerre, cette date est devenue l’expression d’obligations qui doivent être accomplies. Pour les soldats venus du front, nous n’avons qu’une consigne : combattre. Pour les ouvriers de l’arrière, une consigne équivalente : travailler. Elles se complètent l’une l’autre. La meilleure manière d’honorer le 1er Mai sera, pour les combattants des tranchées, de doubler leur capacité d’héroïsme ; pour les combattants de l’arrière, d’augmenter leur production."

En 1941, le gouvernement de Vichy instaure la "Fête du travail et de la Concorde sociale" par une loi du 12 avril 1941 qui rappelle le 1er Mai hitlérien : il s’agit de capter la journée des travailleurs au profit du régime en s’appuyant sur l’idolâtrie du Chef (à l’époque la Saint Philippe tombe ce jour-là) et en la rattachant aux fêtes religieuses, aux corporations de l’ancienne France, pour faire oublier ses origines brunes.

Enfin, en avril 1947, une loi, sur proposition du député socialiste Daniel Mayer et avec l’accord du ministre du Travail, le communiste Ambroise Croizat fait du 1er Mai un jour chômé et payé dans toutes les entreprises publiques et privées, mais sans être assimilé à une fête légale. Depuis sa légalisation, la journée sert de baromètre social pour évaluer le degré de conflictualité sociale et a connu différentes évolutions que le livre de Danielle Tartakowsky permet de suivre, notamment l’irruption de nouveaux acteurs qui se saisissent de la journée comme l’extrême-gauche et les associations de travailleurs immigrés après mai 1968 ou celle des altermondialistes récemment. Inquiétantes et grotesques, les tentatives de détournement du 1er Mai continuent. Ainsi celle du Front National qui, à partir de 1988, défile chaque année au nom d’une "fête du travail et de Jeanne d’Arc". Cela entraîne des réactions salutaires de la part des organisations syndicales, sans parler du 1er Mai 2002 qui, entre les deux tours des élections présidentielles, connaît une affluence exceptionnelle. Il y a d’autres détournements, tel celui de Vladimir Poutine qui fait du 1er Mai une "Fête du muguet". Mais, malgré tout, et c’est sans doute le plus étonnant quand on voit l’acharnement des dominants, avec la complicité, bien souvent, du syndicalisme institutionnalisé, à le normaliser, le 1er Mai conserve une forte charge symbolique pour tous les partisans d’une réelle émancipation sociale et fait, comme nous le verrons, l’objet de récentes tentatives de renouvellement.

(A suivre…)

Charles JACQUIER

Marseille, janvier 2006

*Voir la revue n°1 de septembre, pages 31 à 33.

(1) Éric Hazan, Faire mouvement , Les Prairies ordinaires, 2005, p. 70.

(2) Exception qui confirme la règle, un colloque savant lui fut consacré à Beauvais, les 6-7 mai 1994, Maurice Dommanget 1888-1976, citoyen, pédagogue, historien . Les actes ont été publiés en 1996 par les Archives départementales de l’Oise.

(3) Lire sa notice biographique dans le CD-Rom du Dictionnaire Maitron (Éditions de l’Atelier, 1997), mais aussi les contributions du colloque de Beauvais déjà cité et le livre de Jean-Louis Rouch, Prolétaire en veston (une approche de Maurice Dommanget) , Treignac, Éditions les Monédières, 1984.

(4) La Révolution dans le canton de Neuilly-Saint-Front (Aisne) : étude historique documentaire , Beauvais, Imprimerie Prévot, 1913, 157 p.

(5) Selon Albert Thierry, le "refus de parvenir" n’est "ni refuser d’agir ni refuser de vivre", mais "refuser de vivre et d’agir aux fins de soi". Lire Marcel Martinet, Culture prolétarienne (1935) , 3e édition, Agone, coll. "Mémoires sociales", 2004.

(6) Loïc Le Bars, Maurice Dommanget dirigeant de la Fédération unitaire de l’enseignement , in Colloque de Beauvais, op.cit., p. 69.

(7) Pour en savoir plus, on se reportera à l’article cité supra, note 7, ainsi qu’au livre du même auteur, La Fédération unitaire de l’enseignement 1919-1935 (Aux origines du syndicalisme enseignant) , Syllepse, 2005 (cité désormais simplement : Fédération).

(8) Cité par Jean-Louis Rouch, op.cit., p. 101.

(9) Loïc Le Bars, Fédération , op.cit., p. 507.

(10) Son Histoire du drapeau rouge est à paraître aux éditions le Mot le Reste.

(11) Danielle Tartakowky, La Part du rêve (Histoire du 1er Mai en France) , Hachette/Littératures, 2005.

(12) Franz Jung, Le Scarabée-torpille , Ludd, 1993, p. 499-500 (réédition à paraître chez Agone sous le titre de : Le Chemin vers le bas) .

(13) Selon François Godicheau, auteur de La guerre d’Espagne. République et révolution en Catalogne 1936-1939 (Odile Jacob, 2004), "l’interdiction de manifester politiquement était étendue à toutes les manifestations (y compris les manifestations pour le pain), tout comme le droit de grève dans les faits (des procès pour haute trahison contre des cheminots qui avaient juste menacé de faire grève) ".

(14) Je remercie Miguel Chueca de m’avoir amicalement communiqué ces extraits de presse.