Jardin international

jeudi 31 mai 2018

Depuis les années 1990, des expériences de jardins interculturels ont été menées dans de nombreux pays, avec pour objectif le partage, l’échange, la connaissance de l’Autre, au travers d’activités concrètes et régulières où chacunE peut apporter connaissances et pratiques issues de sa culture d’origine.

Tout a commencé en 2010. Le maire de la ville de Lich avait envoyé un courrier avec cette seule question : “Qui serait intéresséE par la création d’un jardin international à Lich ?”

ll avait largement diffusé l’invitation dans la commune, mais nous n’étions pas nombreux/ses ce jour-là autour de la table : M. le maire (SPD), Frau Gräfin Razumovski, dite “die Gräfin”, la Comtesse, née Solms, issue d’une noble lignée, épouse d’un journaliste de la Frankfurter Rundschau , lui-même noble ukrainien, Barbara et moi pour notre association contre le racisme, pour l’entente entre les peuples, et un représentant de la communauté turque.

Histoire du Jardin international de Lich

C’est la Comtesse qui avait eu cette idée, elle fait passer un livre de photos représentant un jardin international ailleurs en Allemagne et dit qu’elle peut très bien s’imaginer qu’un tel projet pourrait avoir sa place à Lich.

M. le maire ajoute que la ville mettrait un terrain de 3 ?500 m²2 à la disposition de ceux/celles qui voudraient se lancer dans un tel projet. Le représentant turc dit immédiatement qu’il ne croit pas que des familles turques seraient intéressées, leur but étant d’avoir un jardin bien à elles, sans avoir à s’inscrire dans un projet.

Barbara, engagée au SPD, passionnée par les jardins et apicultrice, et moi-même, qui ai un jardin communal, m’occupe depuis des décennies d’un jardin dans l’Aveyron, suis élue au conseil des étrangers de la région et dispose de nombreux contacts parmi les non-AllemandEs de la commune, disons d’un commun accord : “Nous sommes intéressées”.

En sortant, nous nous regardons et réalisons brusquement à quoi cela allait nous engager.

Le jardin fut inauguré le 12 Septembre 2012. Deux années s’étaient écoulées depuis la réunion chez le maire. Après accord de notre association, nous avons décidé que le projet serait porté par cette association, sans que nous ayons à créer une nouvelle structure.

Nous avons, en peu de temps, établi une liste d’une vingtaine de familles allemandes ou immigrées originaires de divers pays et les avons invitées à venir voir le terrain que la mairie entendait mettre à notre disposition : un terrain vague de forme un peu bizarre, envahi par des orties et des ronces, mais situé non loin du centre et accessible à pied par toutes ces familles.

Ce terrain avait été cultivé par un maraîcher jusque vers 1960, ensuite des chevaux y avaient brouté. Plus tard, on l’appelait “Hundeklo” (cabinet des chiens) dans le quartier, car de nombreux chiens venaient y faire leurs besoins. Des jeunes y venaient boire en cachette et des ordures y avaient été déposées nuitamment.

Deux ans de travaux

Mais personne ne s’est découragé : nous avons enlevé les bouteilles, les épaves de bicyclettes, et même des traverses de chemin de fer !

Nous avons fait connaître notre projet et le miracle s’est accompli : un jardinier-paysagiste originaire de Suisse a proposé de nous aider. Avec ses grosses machines, il a enlevé les ronciers, il a aplani le terrain, il l’a retourné.

Deuxième miracle : une paysagiste diplômée proche de notre association est venue voir ce terrain et a eu l’idée d’en faire un jardin circulaire avec un point central qui serait accès à l’eau et point de rencontre.

Troisième chance : une école professionnelle qui forme des paysagistes et une autre école proposant à des jeunes en difficulté des formations plus rapides nous ont proposé de daller des allées. Notre ami suisse a eu l’idée de le faire avec des pierres, des dalles de toutes formes et couleurs données par la population, une mosaïque de pierre symbolisant l’aspect multiculturel du jardin.

Mais sans accès à l’eau, nous ne pouvions pas réaliser le projet. La mairie nous a accordé une somme de 2000 €, une fondation nous a accordé une somme importante et nous avons fait faire des forages, trouvé une nappe d’eau, foré un puits, l’avons équipé d’une pompe électrique qui approvisionne une citerne enterrée au centre de notre terrain. Ensuite, on pompe à la main, comme au bon vieux temps.

La quatrième chance ne s’est pas fait attendre. Un habitant de Lich, ingénieur en retraite, est venu un jour en disant : “Je vais vous aider à terminer les travaux en pavant le cercle central et en y construisant une pergola”. Ce monsieur, qui ne voulait pas figurer sur la liste des donateurs, a tenu parole et c’est ainsi que le jardin a pu devenir ce qu’il est.

Mais un jardin n’existe que grâce à des jardiniers et des jardinières, des personnes qui n’hésitent pas à mettre la main dans la terre.

Nous avons fait des réunions, avons distribué des parcelles de 70 à 200 m2€, fait signer des contrats, continué à rassembler des fonds, nous avons commencé à cultiver nos jardins après avoir planté 3000 charmilles qui en marquent la forme circulaire.

Voilà ce qui avait précédé l’inauguration en septembre 2012

En septembre 2017, nous avons fêté les 5 ans du jardin

JPEG - 121.3 ko

Il est géré par notre association, qui est impliquée dans d’autres activités : réunions d’information sur l’extrême droite, sur le racisme et l’antisémitisme, sur les conflits armés dans le monde. Nous présentons les communautés religieuses présentes dans la région telles que les Yézidis, les Alévis, les Chrétiens orthodoxes de Syrie. Tous les ans, en novembre, nous faisons, dans l’ancienne synagogue de Lich, une réunion d’information sur les différents aspects des crimes nazis : en novembre 2017, nous avons fait connaître les crimes commis non loin d’ici, à Hadamar, dans le cadre du programme d’euthanasie et honoré la mémoire des victimes originaires de la commune de Lich, ce qui n’avait jamais encore été fait.

Nous sommes aussi fortement impliquéEs dans l’accueil des réfugiéEs.

Toutes ces activités sont parfaitement en accord avec le but poursuivi par le jardin international.

Car il s’agit bien de créer une sorte de micro- société où se retrouvent, côte à côte, des personnes d’origines diverses unies dans un effort commun qui doit (devrait) leur permettre de surmonter les clivages, les différences de culture, de religion, les malentendus et préjugés.

Je suis, depuis deux ans, seule coordinatrice du projet après le départ de ma collègue Barbara, qui avait beaucoup de mal à garder son calme quand des difficultés se présentaient.

Et les difficultés ne manquèrent pas

Nous avons actuellement, dans nos jardins, des AllemandEs, des AllemandEs de Russie, des Russes, des Kurdes, des Turcs et Turques, une personne originaire du Vietnam, une famille venue de Grèce, une personne originaire de Tchéquie, un réfugié Érythréen, une famille Afghane, une... Française et l’organisation de défense de l’environnement NABU.

Des projets similaires sur des surfaces plus importantes présentent une plus grande diversité.

Il existe tout un mouvement des jardins internationaux ou jardins interculturels. Nous avons des contacts avec ce mouvement, avons participé à des colloques, avons eu l’occasion d’échanger avec d’autres, mais, pour l’essentiel, nous essayons de trouver notre propre voie. Notre jardin n’est pas communautaire, chaque personne ou famille cultive sa propre parcelle.

Une mini-société telle que la nôtre est confrontée aux mêmes problèmes que la société dans son ensemble, voire même le monde entier.
- Racisme : Après des débuts prometteurs, nous avons dû nous séparer d’un couple allemand qui, au lieu de cultiver son jardin, se répandait en propos haineux contre “eux”, les étrangerEs, les réfugiéEs.
- Conflit du drapeau : des Allemands ont déployé un immense drapeau allemand lors du championnat du monde de foot. Drapeaux russes et turcs allaient suivre, sous le nez des Kurdes. Il a fallu interdire les drapeaux et l’inscrire dans nos statuts !
- Conflits entre personnes du même pays : des femmes Turques en sont presque venues aux mains. La situation en Turquie se reflète dans le fossé qui se creuse entre partisanEs et adversaires d’Erdogan. Une femme turque nationaliste convaincue, hostile aux Kurdes, est partie d’elle-même !

Autres conflits vécus dans notre jardin que l’on retrouve à l’échelle du monde :
- Conflits de “frontières” : une personne accuse l’autre d’avoir empiété sur son territoire ! J’ai dû, un jour, séparer une femme turque et notre jardinière vietnamienne, avec l’aide d’un Russe qui a su gérer la situation
- Répartition des ressources : notre pompe a rendu l’âme en été, en période de sécheresse. Il paraît que ce fut une véritable guerre de l’eau, certainEs en seraient venuEs aux mains ! C’est ce qu’on m’a raconté quand je suis arrivée quelques jours plus tard. La guerre prit fin lorsque la pompe fut remplacée.
- Autre type de conflit : l’individu et le collectif.

Pour mener à bien un tel projet, il faut que tous et toutes s’engagent. Nous avons quatre réunions par an pour organiser le travail collectif nécessaire : entretien des espaces collectifs, respects des règles, entretien des parcelles et organisation de l’expression publique, animations, fêtes.

Il y a toujours des personnes qui cherchent à profiter de l’ensemble sans s’investir dans le collectif.

Depuis que j’observe tout ça, je réfléchis davantage aux problèmes posés par toute structuration collective.

Une constatation : nos jardiniers et jardinières originaires d’Union Soviétiques sont des personnes sur qui on peut compter. Ils et elles sont, avec une femme turque qui, elle, est la reine de l’animation et de la bonne humeur, des piliers de notre projet.

Conflit potentiel : hiérarchie, structure de décision qui se déconnecte de la base. Nous rejoignons là les problèmes de gouvernance !

Coordinatrice du projet, j’ai l’avantage de parler Turc, d’avoir un jardin, d’avoir les mains dans la terre. C’est une leçon que nous avons retenue, dès le début, grâce à un film tourné à Berne. Le coordinateur, un Italien, arrivait en costume-cravate pour tout contrôler. Sur son passage, on marmonnait : “Pire que Mussolini !”

Autre leçon apprise, avant même de commencer, par le même film : si on fait un barbecue, il faut deux grills séparés, un pour les chrétienNEs et un pour les musulmanEs. La dernière image du film montre un porcelet et un agneau embrochés côte à côte, mais strictement séparés ! Ce qui n’empêche personne de manger ce qui lui plaît...

Ce ne sont pas que des conflits, c’est aussi une réussite

C’est une belle aventure qui va se poursuivre. Notre projet fait maintenant partie de la ville. Par beau temps, on y voit des personnes âgées de la maison de retraite voisine, des enfants d’une école maternelle du quartier et les petitEs d’une crèche.

Rien ne favorise autant l’intégration qu’un tel projet. Il favorise l’enracinement de personnes qui n’avaient pas trouvé leur place dans la société, il rend possible des rencontres qui n’auraient jamais eu lieu.

Françoise Hönle


Brèves

8 décembre 2017 - Réunion publique - jeudi 14 décembre à 19h - Après les récentes défaites de Daesh, où va la Syrie ?

Réunion publique avec :
Joseph Daher, militant syrien originaire d’Alep
Sakher Achawi, (...)

7 juillet 2017 - RELAXE POUR ELIE DOMOTA !

Message de soutien d’Émancipation à Élie Domota
Le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota, (...)

14 février 2017 - Réunion publique - Jeudi 23 février à 19h - Alep : un tournant ?

Résistances populaires en Syrie et manœuvres internationales
Réunion publique avec :
Ziad (...)