Paul Levi, un révolutionnaire allemand

Histoire
jeudi 31 mai 2018

Jean-François Claudon et Vincent Présumey viennent de publier un ouvrage sur la grande figure du mouvement ouvrier qu’est Paul Levi (1883-1930). Principal dirigeant du communisme allemand, pendant une période brève mais historiquement très dense (1919-1921), il fut l’un des militants révolutionnaires les plus redoutés par la bourgeoisie. Penchons-nous y plus précisément.

L’Émancipation : Bonjour Vincent, et merci pour cet entretien. Votre ouvrage décrit Paul Levi comme une figure centrale du mouvement communiste de l’immédiat après-guerre, aussi bien en Allemagne qu’au plan international. Qu’est-ce qui peut expliquer ce rôle politique majeur ?

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Vincent Présumey : Et merci à vous. Paul Levi est un intellectuel qui n’aime pas l’État prussien (il a fait sa thèse de droit sur la manière de faire des procès à l’État !). Avocat de Rosa Luxemburg contre cet État à la veille de la grande guerre, il est très proche d’elle (ils ont été amants, on le sait par les lettres de Rosa Luxemburg). Deux ans plus tard il est à Davos en Suisse, très proche personnellement de Karl Radek, avec qui il se brouillera, et de Lénine. C’est Levi qui serra la main en dernier à Lénine sur le quai de la gare à Zurich en mars 17, et qui lui dit “En Russie, vas-y fort !”. Les conditions étaient donc réunies, avant les années de l’immédiat après-guerre, pour que Paul Levi, faisant en quelque sorte le lien entre Vladimir Illitch et Rosa, soit une figure centrale, et en un sens la vraie question pourrait être : pourquoi, dès 1920, apparaît-il “décentré” dans ce qu’est alors l’Internationale communiste ?

L’Émancipation : En contrepoint, sa figure reste très mal connue voire un peu oubliée. Pourquoi cet apparent paradoxe ?

V.P. : Cette question rejoint celle que je formulai moi-même à l’instant. Il est le premier “grand exclu”, en 1921. Dans ce qui deviendra la mémoire stalinienne, il est un traitre “menchevik”. Dans la mémoire trotskyste, il a eu raison sur le front unique ouvrier, mais il est tout de même un “droitier” “revenu à la social-démocratie”. Dans la mémoire social-démocrate, il reste un trublion dangereux. Dans la mémoire gauchiste et conseilliste, il est celui qui les a attaqués et même exclus le premier, avant Lénine. Toutes ces “mémoires” conspirent pour gommer Levi.

Je vais vous dire la raison fondamentale à mon avis. Levi est celui qui a dit lors de l’insurrection de mars 1921 “ce n’est pas le moment”. Il est aussi celui qui a dit lors de la grève générale spontanée d’août 1923 “cette fois-ci, c’est le moment” – le moment de la révolution allemande, la révolution prolétarienne en Europe, dans le coeur du capitalisme. C’est une tragédie qui répète les bons coups de Lénine en 1917 en Russie – juillet, “pas le moment”, octobre, “maintenant faut y aller” – parce que le parti que Levi voulait former est passé sous le contrôle d’un appareil en formation et qui lui échappe. Alors mesurons bien la conséquence : l’occasion manquée, pas de révolution en Allemagne. Le prix payé par l’humanité porte deux noms : Staline, Hitler. Vous mesurez ?...

À tout cela s’ajoute un dernier aspect, celui du personnage. Levi était un esthète amoureux de l’art et des femmes. Dans le milieu “viril” des “révolutionnaires professionnels” il était un OVNI, qui a assumé ses tâches politiques comme autant de contraintes parce qu’il n’y avait personne d’autre – au printemps 19, après les meurtres de Rosa, de Liebknecht, de Jogiches, il n’y avait personne d’autre pour tenir le réseau spartakiste clandestin, et il l’a fait, mais la préservation de sa sphère privée a été ensuite considérée comme une tare “opportuniste” par les apparatchiks et les activistes sincères. Je crois qu’aujourd’hui il faut réfléchir à cela aussi. Il a préservé sa sphère privée ? Il a eu raison !

L’Émancipation : Quelles sont les spécificités de l’orientation de Paul Levi par rapport aux bolcheviques qui dominent l’Internationale communiste ? Font-elles de lui un des multiples militants oppositionnels (de “droite” ou “gauchistes”) au sein de l’Internationale ?

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V.P. : Il ne rentre pas dans ces schémas. Dès 1916, avant la révolution russe, il est un bolchevik et Lénine le considère comme tel. Il a avec les “gauchistes” de 1919 (le futur KAPD, les courants dits conseillistes, etc.) un point commun, l’attachement à la démocratie et la compréhension de l’importance de l’élément spontané et organique dans les mobilisations, et cela vient aussi de Rosa Luxemburg. Mais attention, il est le premier, avant Lénine, à attaquer le “gauchisme” : pour pouvoir construire un grand parti révolutionnaire en Allemagne il veut gagner les masses du Parti social-démocrate indépendant (1) et pour cela il estime nécessaire d’écarter ceux qui font du refus d’aller dans les syndicats et de participer aux élections une question de principe, aussi a-t-il provoqué une rupture avec eux, tout en espérant en récupérer beaucoup par la suite. Le premier “droitier” qui rompt avec les "gauchistes", c’est Levi. Mais il n’a rien d’un parlementariste ou d’un bureaucrate. L’unité ouvrière, qu’il impulse fin 1920 autour d’une “Lettre ouverte” aux dirigeants syndicaux et politiques du mouvement ouvrier – c’est Levi qui a inventé ce truc-là ! – doit pour lui conduire à la révolution, laquelle doit être démocratique et majoritaire.

L’Émancipation : À quelle occasion va se produire la rupture entre Levi et les bolchéviques ?

V.P. : Justement, pour lui, la révolution, disais-je, doit être démocratique et majoritaire, pas minoritaire et forcée. En mars 21 on a Karl Radek, qui navigue entre Zinoviev et Lénine, puis Rakosi, un bureaucrate bête et méchant qui finira chassé du pouvoir en Hongrie 35 ans plus tard, puis Béla Kun, un héros chevaleresque surexcité, qui viennent “activer” le tout jeune Parti communiste allemand, parce que pour eux il est scandaleux d’avoir 400 ?000 adhérents et de ne pas partir à la conquête de la rue. Ils viennent foutre leur bazar, il n’y a pas d’autre mot, alors que Lénine et Trotsky sont “occupés” par autre chose – la famine, la Géorgie, la NEP, Cronstadt... Levi dénonce ces “tchékas projetées hors de Russie” et dénonce ouvertement l’action de mars qu’ils provoquent, un fiasco total. Il est alors exclu. Là-dessus, Lénine et Trotsky font une grosse manoeuvre : ils établissent qu’il avait raison sur le fond mais tort d’ouvrir sa gueule ! Son exclusion est confirmée. Quand à la fin de l’année beaucoup de dirigeants du parti rejoignent le réseau qu’il a formé, premier exemple de courant politique acceptant la double appartenance pour pouvoir agir dans tout le mouvement ouvrier, les “levites” sont stigmatisés par Zinoviev comme la figure des traîtres. Avant les trotskystes, les “levites” sont les premiers pestiférés contre lesquels se construit l’identité “communiste” du XXe siècle, c’est-à-dire stalinienne.

L’Émancipation : La question de la bureaucratisation de l’Internationale communiste et de ses partis est un aspect souvent débattu, à juste titre. Les démêlés de Levi avec l’Internationale – allant jusqu’à la rupture politique et l’exclusion - relèvent-elles de cette problématique ?

V.P. : Oui. Mais attention : quand la bureaucratisation arrive dans l’Internationale, dès 1920, ce n’est pas tant à partir du centre que sous la forme de chefferies, de wilayas, un peu comme Staline à Tsaritsyne pendant la guerre civile. Les “émissaires-catastrophes” de mars 21 ne sont pas encore des envoyés de Moscou à proprement parler, ce sont des francs-tireurs qui s’imaginent qu’en mettant les rues allemandes à feu et à sang la Russie pourrait être sauvée.

Ensuite, Levi estimera que l’URSS, parce que non démocratique, n’était pas un État de la classe ouvrière. Cela, dès 1922, en ayant tendance à voir dans Zinoviev le représentant principal de cette situation.

En 1930, Levi a proposé à Trotsky de se rencontrer, Trotsky a classé pour plus tard car trop risqué selon lui tout de suite, et là dessus Levi est mort...

L’Émancipation : Peut-on penser qu’il y a des parallèles à faire entre Levi et d’autres pionnier-e-s de l’Internationale communiste, qui ont rompu ou ont rapidement été écarté-e-s (Serrati en Italie, Loriot en France…) ?

V.P. : À condition de porter deux précisions.

La première, c’est que Levi représente, et cela jusqu’au bout un courant : la gauche marxiste “radicale” de la vieille social-démocratie, celle de Luxemburg et de Mehring. En ce sens il est distinct de Loriot qui hérite du syndicalisme révolutionnaire français, ou de Serrati qui est un socialiste d’avant 1914 toujours là après. La formation “marxiste” de Levi n’a rien à apprendre des Russes.

La seconde, c’est que Levi, mais aussi Radek, Thalheimer et quelques autres, en 1919, ont dessiné une “voie occidentale” vers la révolution qui donnera ensuite la politique dite du front unique ouvrier, visant à une révolution défensive du point de vue de la société, majoritaire et démocratique (ce qui n’exclut pas la violence, mais exclut, pour Levi, la “terreur” au sens russe). Ce début très précoce d’élaboration théorique, alternative aux “gauchistes” comme à Lénine, est, avec bien sûr des différences, parallèle et antérieure à celle de Gramsci, d’une part, et à celle des tenants gauchistes de la “voie occidentale” (Gorter, Pannekoek) d’autre part. Je ne vous cache pas que je pense que c’était alors la voie de la victoire possible, celle qui n’est pas advenue ...

L’Émancipation : Levi après son exclusion : pur et simple retour à la social-démocratie, ou tentative de construire une autre perspective pour le mouvement ouvrier sur les questions d’unité, de lutte contre l’extrême-droite, etc. ?

V.P. : Ce qui précède vous permet de vous douter que j’acquiesce à la seconde partie de la phrase !

Levi a formé, après son exclusion, une “Communauté de travail communiste” (KAG). Lorsque, début 1922, il est avéré qu’il n’entrainera pas les gros bataillons du communisme allemand, il entre drapeau déployé dans le Parti social-démocrate indépendant, qui va à la fin de l’année réintégrer le SPD. Levi a été l’âme des ailes gauches du SPD d’où surgiront, en 1933 c’est-à-dire trop tard, le SAP (Parti Socialiste Ouvrier, pour l’unité contre Hitler). Il reste intégralement le révolutionnaire “luxemburgiste” qu’il a toujours été, si ce n’est qu’il est un peu amer. Il est élu au parlement par les territoires ouvriers-paysans de Saxe ou s’étaient produites les guérillas “gauchistes” de mars 1921 ! L’appareil SPD lui interdit de s’exprimer au Parlement et le laisse se spécialiser dans la lutte judiciaire contre l’extrême-droite.

Dès 1923 Levi dénonce cette “sexo-pathologie autrichienne” : le nazisme. Tout au long des années 1920, passée l’occasion manquée de la révolution, il ne cesse d’expliquer qu’il faut à tout prix écraser cette vermine dans l’oeuf, qu’on doit prendre le nazisme au sérieux – et aussi que la perspective de la révolution prolétarienne reviendra, comme défense sociale : défense prolétarienne des conquêtes sociales, défense républicaine des normes de droit, et défense de la culture.

J’espère que tout cela montre l’actualité du personnage : l’histoire révolutionnaire ça doit servir à la révolution. En conclusion, je me permets d’ajouter que pour moi, ce petit livre avec Jean-François est une sorte de manifeste de ce que contient mon gros manuscrit en quête d’éditeur, depuis maintenant cinq ans, de sorte que je vais devoir l’actualiser, sur “le premier âge de la révolution prolétarienne”, jusqu’en 1923...

Entretien réalisé par Quentin Dauphiné

  • Paul Levi : l’occasion manquée , Jean-François Claudon et Vincent Présumey, éditions de Matignon , 2017, 7 €,

À commander à l’EDMP ou sur http://www.editionsdematignon.com/